Fucking crise sanitaire

Monkeypox et travail du sexe : l’État au rapport

Mobilisé depuis le début de l’épidémie de variole du singe (monkeypox), le Syndicat des travailleur·ses du sexe (Strass) se démène pour garantir aux personnes concernées l’accès à la vaccination et arracher à l’État de quoi leur éviter une précarisation annoncée. Tour d’horizon des petites victoires décrochées et des difficultés rencontrées avec Thierry Schaffauser, coordinateur national du syndicat.
Illustration de Théo Bédard

Avec les personnes LGBTQI+, les travailleur·ses du sexe (TDS) «  font partie des communautés qui font régulièrement et durement l’expérience que la valeur accordée aux vies des unes et des autres dépend largement de positions sur l’échiquier économique, mais aussi d’une reconnaissance sociale  ». Dans sa tribune publiée dans Libération le 28 juillet dernier et intitulée « Variole du singe : les LGBTQI+ mobilisés, l’État en vacance », Gwen Fauchois, militante féministe et ex-vice-présidente d’Act Up-Paris, fustigeait le manque de réactivité de l’État face à l’épidémie. Détecté aux États-Unis et en Europe en mai dernier 1, le virus, qui touche à l’heure actuelle principalement des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, des personnes trans et des travailleur·ses du sexe, s’est rapidement propagé : en France, on comptait 3 421 cas confirmés au 23 août. Si pour l’heure, la variole du singe (monkeypox) n’est pas considérée comme une infection sexuellement transmissible, son mode de transmission (contact par la peau et les muqueuses, gouttelettes) expose particulièrement les personnes ayant des relations avec des partenaires multiples. Craignant une explosion de l’épidémie, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a déclaré l’état d’« urgence de santé publique de portée internationale ».

Alors que la sonnette d’alarme avait été tirée dès le printemps par les associations de santé communautaire, la France a attendu le 11 juillet pour annoncer l’ouverture de la vaccination pré-exposition aux TDS 2. Pour Gwen Fauchois, les autorités sanitaires ont failli, « alors qu’elles auraient pu, dès les premières alertes, s’appuyer sur les savoirs des populations exposées pour co-construire une stratégie contre l’épidémie ». Préoccupées, tant par les questions liées à la santé des TDS que celles afférentes à leurs moyens de subsistance, les assos communautaires n’ont depuis cessé d’interpeller l’État : «  Nous ne souhaitons pas que, comme pendant le Covid, les [TDS] se retrouvent sans argent, sans logement ou encore endettés [...] parce qu’ils ne peuvent pas travailler  », tonnait dans les colonnes du Monde (29/07) Eva Vocz, chargée de mission pour les TDS chez Act Up-Paris.

Message reçu ? Point d’étape avec Thierry Schaffauser, coordinateur national du Syndicat du travail sexuel (Strass), TDS et auteur des Luttes des putes (La Fabrique, 2014).

Près de quatre mois après son apparition, de quelle manière cette nouvelle épidémie impacte-t-elle les TDS ?

« Globalement les gens ont peur pour leur santé, mais ils paniquent aussi parce que trois semaines d’isolement (la durée recommandée pour éviter les contaminations), c’est autant de temps sans travailler. Ça crée des situations extrêmement compliquées, notamment pour payer le loyer. Au bois de Boulogne, actuellement c’est assez dur. J’ai par exemple rencontré une TDS trans qui essayait de cacher ses boutons avec du maquillage et me disait : “Je ne peux pas faire autrement...” Elle était gênée d’être là et en même temps, quand on n’a pas de couverture sociale, on n’a parfois pas trop le choix.

C’est le cas de beaucoup de personnes TDS qui, parce qu’elles ne déclarent pas leur activité – de peur que la banque leur refuse l’ouverture d’un compte ou que leur propriétaire soit accusé de proxénétisme 3 –, n’ont pas accès à une couverture sociale. Donc pas d’arrêt maladie. Sans oublier celles qui n’ont pas de papiers et ne peuvent pas se déclarer. Ce qu’on revendique, c’est que les TDS bénéficient du droit commun, du droit du travail. On le voit dans le contexte actuel, ce combat est aussi une question de santé publique. »

Sans pour autant ouvrir de débat de fond sur le sujet, le gouvernement tente de pallier l’urgence...

« Le ministère de la Santé a fini par s’engager à nous distribuer des chèques services. On a aussi obtenu une réunion avec le ministère des Solidarités pour penser ensemble l’organisation de leur distribution. On doit se rencontrer à nouveau en septembre pour fournir un plan d’estimation des besoins. Alors certes, ça va aider pour la bouffe, mais ça ne règle pas le problème des impayés de loyer et des dettes qui vont avec. Au moins, on a été reçus. C’est un vrai progrès car, pendant le Covid, les autorités ne voulaient globalement pas dialoguer avec nous. Là, on se sent davantage pris en compte, reconnus en tant qu’experts : elles ont bien compris qu’elles avaient tout intérêt à freiner l’épidémie et qu’elles avaient besoin de nous. Jusqu’ici, en général, l’État conditionnait les aides à l’inscription des TDS dans un “parcours de sortie de la prostitution”. Cette fois, le ministère de la Santé dit ne pas être dans cette logique. On a aussi raflé une petite victoire : la terminologie a été modifiée. Le ministère utilise le terme de “travailleurs, travailleuses du sexe” plutôt que de “personnes en situation de prostitution”, stigmatisant et dans lequel beaucoup de TDS ne se reconnaissent pas. C’est une avancée qui permet de toucher plus de personnes. La logique actuelle semble donc pour une fois pragmatique et non idéologique. »

Sur le terrain, à quelles difficultés êtes‑vous confronté·es ?

« Depuis le début de l’épidémie, on fait surtout de la production d’informations qui se diffusent par bouche-à-oreille : les forums d’escorts, un groupe WhatsApp, la newsletter du Strass ou notre compte Twitter. Le problème, c’est qu’on est loin de toucher toutes les personnes concernées, comme celles qui travaillent dans les salons de massage ou les bars à hôtesses. Quand on passe devant ces établissements et qu’on essaie de discuter, on nous demande de partir car, officiellement, il n’y a pas de sexe dans ces espaces : “Vous êtes gentils mais nous on veut pas d’emmerdes et si on commence à prendre des flyers du Strass ou des capotes, les flics vont dire qu’il y a de la prostitution.” L’“aller-vers” est quasiment impossible dans certains secteurs de l’industrie du sexe et ça, c’est lié à la législation. Parce que la définition du proxénétisme est large : elle n’inclut pas seulement les employeurs ou les propriétaires, mais également par exemple les personnes qui mettent à disposition un lieu de travail sans même qu’il y ait exploitation.

«  Le problème, c’est qu’on est loin de toucher toutes les personnes concernées, comme celles qui travaillent dans les salons de massage ou les bars à hôtesses.  »

Autre écueil : les hommes TDS sont très peu intégrés au réseau associatif communautaire. Historiquement, ce sont des mouvements qui émanent des femmes et si, en théorie, les hommes sont les bienvenus, dans la pratique on a du mal à faire le lien : il y a peu d’hommes travailleurs-pairs 4. Or, à titre d’exemple, sur le site d’escorts [gay, bi, trans] Hunqz, il y a au moins 10 000 annonces sur toute la France : ce n’est pas négligeable quand une épidémie comme celle-là survient.

Et puis bien sûr, il y a la question de l’accès à la vaccination : la deuxième semaine d’août, on était à environ 12 000 injections hebdomadaires alors qu’il en aurait fallu 37 000 pour atteindre toute la population cible d’ici la fin de l’été. De notre côté, on essaie de trouver des solutions concrètes pour faciliter la vaccination 5. À Paris, on a par exemple monté un partenariat avec le centre de santé Edison, au sein duquel des médecins militants ont rapidement ouvert des créneaux spéciaux pour les TDS. On accompagne aussi des TDS qui maîtrisent peu la langue et le fonctionnement du système de soin français et qui ont besoin d’aide pour obtenir un rendez-vous. Tout ça, ce sont des solutions trouvées par les acteurs de terrain : si on parvient à juguler l’épidémie, ce sera en grande partie grâce aux assos de santé communautaire et à notre travail. »

Propos recueillis par Tiphaine Guéret

1 Identifié dans les années 1970 au Congo (RDC), le monkeypox circule dans une partie de l’Afrique centrale et de l’Ouest.

2 Ainsi qu’aux hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes, aux personnes trans multipartenaires et aux professionnels exerçant dans les lieux de « consommation sexuelle ».

3 En France, le travail du sexe indépendant étant légal, les TDS peuvent déclarer leur activité. Mais en pratique, la législation est si dissuasive que beaucoup font le choix de travailler hors des clous.

4 Qui ont une expérience de vie similaire à celles des personnes avec qui ils travaillent.

5 Problème : selon Le Canard enchaîné (10/08/2022), le stock de vaccins en France ne permet pas de vacciner plus de 125 000 personnes, soit la moitié à peine de la population cible avancée par le ministère de la Santé.

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1 commentaire
  • 10 septembre, 16:25, par Banoun Helene

    Bonjour
    Concernant la lutte contre la Monkeypox, il n’est pas certain du tout que la vaccination soit la solution.
    Je suis prête à venir en parler avec vous.
    Je suis scientifique critique travaillant exclusivement depuis 5 ans sur la virologie et l’immunologie. Je fais partie d’un réseau de médecins, chercheurs, universitaires reconnus par leurs pairs mais ostracisés en ce moment.
    Merci de m’accorder un minimum d’attention avant de me classer parmi les « complotistes », « extrême-droite », « religieux intégristes » et autres noms d’oiseaux que donne le pouvoir à ceux qui critiquent la bio politique sanitaire depuis 2 ans et demi (et plus !)

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