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Mauvaise vanne(s)

« Les Parisiens les appelaient les Bécassines… »


paru dans CQFD n°180 (octobre 2019), par Tiphaine Guéret, illustré par
mis en ligne le 02/01/2020 - commentaires

« Bécassine, c’est ma cousine  », fredonnait Chantal Goya en 1979. C’est peu dire que le tube n’a jamais eu sa place au hit-parade breton. Et pour cause : l’histoire de Bécassine, c’est d’abord celle de milliers de jeunes Bretonnes contraintes de travailler comme « bonnes » dans les maisons bourgeoises de la capitale. Un drame social qui a duré plus d’un demi-siècle et dont les plaies n’ont pas fini de cicatriser.

Par Marine Summercity {JPEG}

Une chose est sûre, Louisette, 90 printemps au compteur, n’a pas la mémoire qui flanche. On la retrouve chez elle, à Lanvellec, petite commune des Côtes-d’Armor. Attablée dans la salle à manger, qui fut la pièce principale du bar-restaurant qu’elle a tenu, Louisette se raconte en roulant légèrement les « r ». Subtilité d’un accent breton que dix années passées à Paris ne seront pas parvenues à effacer. Montée à la capitale en 1952, « parce qu’il fallait bien essayer de gagner quelques sous », Louisette n’y aura pas chômé. De la fondation Rothschild, où elle a d’abord fait le ménage, à l’usine de caoutchouc où elle passait ses journées les bras plongés dans le cambouis, en passant par l’atelier de presse de plastique dans lequel elle aurait bien pu perdre un pouce, Louisette aura tout fait. Tout ? « Bonne à tout faire, jamais. »

Pourtant, « des Bretonnes employées de maison, il y en avait beaucoup. Mais c’était vraiment dur alors moi, je tâchais de garder mon travail ». Plus dur que l’usine ? « Oh que oui  ! Elles étaient dans des chambres, là-haut, toutes petites. Des fois les patrons ne les nourrissaient même pas assez. Et puis attention, elles étaient tenues ! » Louisette se souvient : « Pour se fich’ de leur tête, les Parisiens les appelaient les Bécassines... »

« Les conditions étaient souvent rudes »

Bécassine. Ce sobriquet a collé à la peau de plusieurs générations de femmes qui, de la fin du XIXe au milieu du XXe siècle, ont quitté leur Bretagne natale pour aller charbonner à Paris comme domestiques. Faute de travail dans les campagnes, elles sont venues en nombre grossir les rangs du prolétariat parisien et s’entasser dans des chambres exiguës au dernier étage des immeubles haussmanniens : « Les conditions étaient souvent rudes », rappelle Thierry Compain, réalisateur du documentaire Nous n’étions pas des Bécassines (2005) : « La plupart du temps, il n’y avait pas de toilettes, pas de chauffage, il fallait servir Monsieur ou Madame quand ils appelaient avec la sonnette, peu importe l’heure. »

Des vies de galère que les Bretonnes ne sont pas les seules à avoir connues : « À cette époque, toutes les campagnes ont vécu un exode rural massif. La principale spécificité de cette migration bretonne, c’est le nombre d’individus concernés – ce qui en fait finalement un marqueur social [régional]. » Pour le réalisateur, un autre élément a fait la différence : « Cette image de la “bonne” bretonne, niaise et bornée, véhiculée par la bande dessinée Bécassine, a vraiment été insupportable pour beaucoup d’entre elles. »

Mépris de classe

Bécassine. La première héroïne de la bande dessinée française. Un personnage né en 1905 dans les pages de La Semaine de Suzette, un hebdomadaire conservateur destiné aux fillettes de la bourgeoisie. À l’époque, c’est Jacqueline Rivière, rédactrice en chef, qui imagine l’histoire de cette petite « bonne », un peu sotte, un peu naïve, qui quitte sa campagne pour travailler dans une maison bourgeoise de la capitale. Sans port d’attache particulier au début [1], Bécassine devient officiellement bretonne en 1913 quand Jacqueline Rivière passe le flambeau au scénariste Caumery. Un nom est alors trouvé au personnage : Annaïk Labornez.

Le succès est tel que la BD marquera durablement l’inconscient collectif. Louisette se souvient qu’encore au milieu des années 1950, quand une Bretonne arrivait à Paris on disait : « Elle est partie de Bretagne avec ses gros sabots et sa paille  ! » un humour citadin, parisianiste, perfusé au mépris de classe… et peu apprécié des Bretons : en juin 1939, la statue de Bécassine exposée au musée Grévin était torpillée par Patrick Guérin, Jean Jadé et Hervé Mahé, trois Bretons exilés à Paris, dont l’un déclarera au commissaire : « Nous en avons assez d’entendre dans les rues de Paris quand on voit passer une Bretonne en costume : “Tiens, voilà Bécassine !” [2] »

Plus récemment (2018), c’est la comédie éponyme de Bruno Podalydès qui a soulevé l’indignation à sa sortie en salles. Le collectif Dispac’h [3] en a appelé au boycott : « L’histoire de Bécassine fait écho à un drame social, c’est tout sauf drôle  ! », tempête toujours Ewan Thébaud, porte-parole.

Libérées du joug parental

La parole ? Bécassine en est symboliquement privée : jusqu’en 2016, on l’a toujours dessinée sans bouche. Malgré tout, certaines analyses voient dans l’héroïne une figure d’émancipation : « Bécassine relève tous les défis de son temps, n’hésitant pas à prendre le métro, à passer son permis de conduire, à piloter un avion… Certes, Bécassine est d’une maladresse notoire, mais ce personnage remuant, plein de vitalité, s’essaie à la liberté. [4] » Un écho à ce qu’ont pu vivre les domestiques bretonnes ?

De l’avis de Thierry Compain, « il est vrai que pour certaines, l’expérience a pu être émancipatrice parce que Paris, ça signifiait aussi être libérée du joug parental ». Un constat partagé par la sociologue Annick Madec, qui explique [5] que les migrants bretons « étaient porteurs de “traits mêlés d’une culture de pauvre et d’une culture paysanne bocagère, débarrassée en ville du jeu des pressions du voisinage imposé” » [6].

La trop discrète histoire d’un traumatisme

Entre la campagne et la capitale, la transition n’était cependant pas toujours simple : « La plupart de ces jeunes femmes arrivaient directement de leur ferme où elles s’occupaient des vaches, du potager, où elles plantaient les semences, rappelle Thierry Compain. Elles avaient un savoir-faire énorme, mais adapté à la vie rurale. D’un seul coup elles débarquent à Paris, il faut répondre au téléphone alors qu’elles ne savent pas s’en servir, nettoyer des cages d’escalier d’immeubles dans lesquels elles n’ont jamais mis les pieds : elles sont catapultées dans un monde qu’elles ne connaissent pas. »

Si se frotter à l’inconnu a parfois pu être grisant, le militant Ewan Thébaud estime qu’il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’abord et avant tout d’une histoire d’asservissement : celle « de milliers de personnes, opprimées parce que femmes, stigmatisées parce que Bretonnes, exploitées parce que prolétaires ». Des femmes pour certaines abusées par leurs patrons ou qui, afin d’échapper à leur condition de « bonne », ont finalement opté pour la prostitution [7].

En Bretagne, ces blessures de l’exil et de l’exploitation ne sont toujours pas refermées. Pour la plupart, celles qu’on surnommait « les Bécassines » sont aujourd’hui décédées, mais faute de travail de mémoire, quelque chose de leur traumatisme est resté. Thierry Compain : « Ça fait écho à ce que [le psychiatre] Boris Cyrulnik appelle la patate chaude de l’ancêtre : j’ai des témoignages de femmes qui n’en ont même jamais parlé à leur propre fille tellement elles avaient honte. »

Tiphaine Guéret

Notes


[1Les premiers traits de Bécassine ont été dessinés par Joseph Pinchon, un Picard qui s’est inspiré des costumes de sa région pour habiller son personnage.

[2« Bécassine houspillée au musée Grévin », L’Ouest-Éclair (19/06/1939). Consultablesur le site de la BNF.

[3Collectif anticapitaliste, antisexiste, antifasciste qui rassemble plusieurs tendances de la gauche indépendantiste bretonne.

[5En renvoyant à un article de Patrick Prado, « Le va et le vient. Migrants bretons à Paris », Ethnologie française (1980).

[6« Le cas des Bretons de Paris », Ethnologie française (2011).

[7Idem.



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