CQFD

Québec : entre mouvement étudiant et élections

Le printemps a la vie dure


paru dans CQFD n°103 (septembre 2012), rubrique , par Steeve Stiv, illustré par
mis en ligne le 13/11/2012 - commentaires

Vous vous souvenez dudit « Printemps érable » au Québec le printemps dernier ? De la grève étudiante puis des manifs de casseroles qui perturbaient la routine de Montréal tous les jours ? Les médias en parlaient dès juillet avec nostalgie, insistant sur l’expression « printemps dernier » pour s’assurer que justement ce soit bien le dernier. L’article « Sous les pavés, l’érable », dans le CQFD de juin 2012 (n° 101), examinait les causes et décrivait les assemblées de quartier contre la « loi Matraque » du 18 mai. Depuis, l’été est passé par là, l’application de la loi spéciale et les élections du 4 septembre ont accompagné la fin des grèves. La Classe – organisation regroupant de nombreuses associations étudiantes – aurait préféré continuer la bataille, mais la pause s’est imposée. Façon carte postale de Montréal, on vous raconte ici les événements qui ont agité l’été et marqué une rentrée scolaire suspendue à l’échéance électorale.

par Clément Baudet {JPEG}La grève étudiante a commencé contre la hausse des frais de scolarité décidée par les libéraux au pouvoir sous Jean Charest. Elle fit immédiatement face à une répression assez brutale. Dès le 7 mars, lors d’une action de blocage du siège d’Hydro-Québec – fournisseur public d’électricité –, la police tirait au flashball et Francis Grenier, étudiant gréviste, perdait un œil. La version policière accuse un éclat d’asphalte, sans expliquer comment l’asphalte a volé ainsi dans les airs… La violence a fait grand débat, dans l’opinion et parmi les grévistes. Beaucoup de manifestants, en réponse à la non-violence, entonnaient une chanson écrite au lendemain du 7 mars par le groupe Mise en demeure – voix du mouvement étudiant : « C’est pas des pacifistes qui vont changer l’histoire ! On pitch des pavés et puis on brûle des chars ! »

La grève a duré longtemps. Fin mars a eu lieu une semaine d’action de perturbation économique avec trois ou quatre actions par jour – blocage de ponts, du port, d’usines… –, et de même en avril, avec notamment la journée de manif émeute contre le Salon du plan Nord le 20 avril, suivi du 4 mai à Victoriaville – Cf. CQFD n°101. Il y eut ensuite des lettres de policiers publiés dans les journaux où ils se justifiaient de n’avoir pu faire autrement, d’être en butte à trop de jets de pierres et de haine étudiante… Ils cherchaient à se faire plaindre. L’opinion publique condamnait la violence. Argumentaire auquel répondait en mars la chanson de Mise en demeure : « Ils nous envoient des flash bombes/Qui nous explosent dans yeules/Nos ami-e-s se font péter des membres/ Y en a même un qui perd un œil. » Refrain : « On dérange rien de rien, on reste pacifiques/On casse rien, on veut pas troubler l’opinion publique. »

Le gouvernement tenta alors d’aiguiller la haine en direction des jeunes en offrant en pâture à l’opinion publico-médiatique la cible idéale des méchants terroristes qui s’en prennent gratuitement à tout le monde. Le 12 mai, quatre personnes sont arrêtées et exposées aux médias, soupçonnées d’avoir jeté des fumigènes dans plusieurs stations de métro, bloquant ainsi toute la ville le matin du 10 mai. Arrestations assorties la semaine suivante d’une loi spéciale – vite connue sous le sobriquet de « loi Matraque » – pour être bien sûr d’imposer le calme. Tout le monde sort de sa cuisine, casseroles en main et tapant de la cuillère pour continuer l’ébullition. La loi spéciale a fait déborder les marmites populaires dans tous les quartiers de la ville. « La grève est étudiante, la lutte est populaire », hurle-t-on alors. On rêve d’explosion sociale sans en trouver la recette. Il y a des manifs du soir très agitées, des casserolades le jour, et ce jusqu’à la mi-juin. Chez les dirigeants de la ville, ça commence à sentir la trouille et le maire en appelle au calme pour préserver la saison touristique. Ils veulent rire en paix pendant les festivals.

En juin, on leur accorde que la perturbation se poursuit bel et bien à l’occasion du Grand prix de Formule 1 qui annule sa cérémonie d’ouverture par crainte des perturbations. Les manifestants courent encore dans les rues, dispersés en plusieurs manifs dont l’une est une manif à poil… La bonne société des porteurs de cocktails et costards préfère fuir ou en appeler à la police en armure. Le centre-ville a des allures de territoire occupé. La chasse à tout individu porteur d’un carré rouge (symbole de la grève) est ouverte. L’ennemi est partout, jusque dans les casseroles de cuisine, du coup la police panique. Côté grévistes, on espère qu’après le Grand prix, l’été sera aussi chaud que le mois de mai, que les festivals seront effectivement perturbés, et qu’à la reprise des cours prévue par la loi spéciale pour le 13 août dans les Collèges d’enseignements généraux et professionnels (CÉGEP) [1] et au 27 pour les universités, la grève repartira. Mais l’été venu, la réaction a regonflé suffisamment ses muscles pour prétendre éradiquer tout regain de combativité en ravivant opportunément contes d’indépendance et histoires électorales.

Dès juillet, alors qu’il n’y a quasi plus de manifs et encore moins d’actions (en partie à cause de la menace d’application de la loi spéciale), on entend dans les médias et parmi les militants des appels à la trêve au nom des élections prévues pour septembre. Les vieux gauchistes et les indépendantistes ressortent leurs drapeaux du Québec et appellent à voter pour le Parti québécois « afin d’avoir un pays, un vrai ». Ils essaient de troquer le carré rouge pour le carré bleu souverainiste au nom des élections et de la démocratie. Ils n’espèrent plus qu’une explosion du nombre d’électeurs quand d’autres voudraient plutôt faire sauter les urnes. On apprend que le par Clément Baudet {JPEG}mouvement aurait gagné en provoquant du débat et surtout les élections – la date des élections au Québec varie, elles sont décidées par le parti au pouvoir, le plus souvent tous les quatre ans, comme c’est ici le cas. On ignorait jusqu’à présent qu’un mouvement de grève pût être victorieux, quand ce qui devait arriver arriva, un peu d’enthousiasme en plus. Lors des manifs nationales du 22 juin et 22 juillet, on voit des dizaines de milliers de manifestants dans les rues, mais les slogans les plus largement repris deviennent « Sortons les libéraux » et « Charest dehors ! On t’a trouvé une job dans le Nord ! » – en référence au plan Nord d’extraction minière au nord du Québec. Le reste du temps, la ville est au calme, les grévistes sont en vacances, beaucoup sont en repos forcé parce qu’après avoir été arrêtés, les contrôles judiciaires leur interdisent de résider à Montréal, d’approcher un bâtiment universitaire, de voir leurs amis arrêtés eux aussi, et encore moins d’aller à une manifestation.

Dans les Assemblées populaires autonomes de quartier (APAQ) [2] , qui rassemblent moins de monde qu’en juin, on organise des barbecues et des discussions locales et on prépare des manifs de soutien aux blocages de la rentrée. Un appel est lancé à l’international pour venir prêter main-forte lors de la semaine du 13 août à la rentrée des CÉGEPS. Tous ceux qui portent un carré rouge s’attendent à ce que la grève reparte, on n’imagine pas l’avenir immédiat sans la grève étudiante. La loi spéciale empêchant la Classe [3] d’appeler à des actions, depuis le site Internet Bloquons la hausse, on passe à Bloquons la rentrée. En attendant, la Classe, portée par l’élan des mois passés sur la brèche, part en tournée dans toutes les villes du Québec pour présenter son manifeste, Nous sommes avenir :

« Notre vision, c’est celle d’une démocratie directe sollicitée à chaque instant. C’est celle d’un Nous qui s’exprime dans les assemblées : à l’école, au travail et dans les quartiers. Notre vision, c’est celle d’une prise en charge permanente de la politique par la population, à la base, comme premier lieu de la légitimité politique. C’est une possibilité pour ceux et celles que l’on n’entend jamais prendre la parole. Une occasion pour les femmes de parler à titre d’égales, de soulever des enjeux qui, trop souvent, sont négligés ou simplement oubliés. »

Ce texte dans leurs valises, les membres de la Classe organisent des discussions publiques à travers tout le Québec, autour de la démocratie directe, du réinvestissement public dans l’ éducation et, plus largement, d’une autre société. La Classe finit sa tournée en grande fanfare le 10 août à Montréal, en compagnie de profs et d’artistes, dans une salle de spectacle. Mais l’attente n’en est pas moins longue… On ne commence à retrouver le chemin de la grève qu’au 1er août, avec des manifs de casseroles qui partent de tous les quartiers pour se rejoindre en centre-ville à 20 h pour le départ de la « centième Ostie d’grosse manif’ de soir ». Il y a des milliers de personnes et du mobilier urbain renversé sur la route, de joie et à force à arpenter de nouveau les rues en criant sans cesse des slogans – « Charest dans un coffre de char/est dans un coffre de char ». On déambule devant le bureau dudit Charest et on surgit au beau milieu du show à paillettes du festival de la mode et du design, sous les yeux courroucés du public. Puis les jours suivants sont de nouveau amorphes, jusqu’à la semaine de rentrée des CÉGEPS, mais ça ressemble d’abord à une succession de catastrophes, quand le 13 août trois CÉGEPS sur quatre votent pour un retour en classe, parfois sous prétexte de trêve électorale – jusqu’à cent jours après les élections pour tester un nouveau gouvernement… Les jours suivants idem, sauf le CÉGEP du Vieux-Montréal et de Saint-Laurent qui reconduisent la grève, faisant alors renaître tous les espoirs. Les Canadiens et Étatsuniens venus aider, les banderoles des APAQ à l’entrée des CÉGEPS, les casseroles sous le bras – « Mile-End solidaire de la grève », « Ramenons la grève dans nos quartiers » –, tout ce monde est là un peu désemparé, ça a des allures de défaite éclair, immédiate. En plus, les carrés verts (étudiants contre la grève) s’organisent et par pétition obtiennent la tenue d’une autre assemblée au Vieux-Montréal, le vendredi 17 août, pour revoter la grève. Résultat : 1 200 contre, 260 pour. Cela finit par une AG sans discussion, personne n’est venu pour ça, c’est plutôt pour par Clément Baudet {JPEG}un enterrement. « J’aimerais bien que ça finisse au plus criss’, je veux aller voir la course de char à soir », provoque un carré vert au micro pendant l’assemblée.

Tous les espoirs se déplacent alors vers la rentrée des universités, le 27 août. Quelques facultés – la semaine du 20 à l’ Université du Québec à Montréal (UQAM) et à l’ Université de Montréal (UdeM) – votent la poursuite de la grève. On craint l’application de la loi spéciale, certains profs aussi, ceux du collectif profs contre la hausse ont écrit un texte pendant l’été : « Sous prétexte de protéger le droit d’accès aux cours, cette loi, d’une incroyable férocité, institue ainsi un mode de gouvernance fondé sur une répression administrative, judiciaire et policière à l’égard de tous ceux et celles qui organiseraient leurs forces pour contester ses principes et son application ou pour défendre toute position adoptée en assemblée générale, notamment sur l’accessibilité à l’éducation supérieure. […] Nous refusons un tel détournement de notre travail. Nous refusons de contribuer à la fabrication d’un monde marqué par la guerre de tous contre tous, la logique marchande, la surveillance mutuelle, la délation, l’autocensure, la peur. »

À l’UQAM, le lundi 27, pour la rentrée des facultés d’Arts et de Sciences humaines, la police n’est pas là, on y fait des levées de cours. Certains profs se sont radicalisés : « Si vous m’empêchez de donner mon cours, je fais appel à la police, il y a la loi spéciale, c’est la réalité maintenant, vous risquez 5 000 dollars d’amende et des accusations criminelles. » L’administration, craignant des débordements ou des affrontements avec les trois cents grévistes présents, ne fait pas appel à la police. Dans ces cours anti-grève, on entre alors à trente ou quarante en tapant dans des casseroles, pour les perturber. Une bonne part des gens est masquée pour éviter les représailles. À l’UdeM par contre, les militants sont moins nombreux et ceux qui bloquent l’entrée d’une salle de classe sont séquestrés par les vigiles, puis accusés sous le coup de la loi spéciale. Comble de l’humiliation, d’autres sont séquestrés dans la salle de classe qu’ils voulaient perturber, d’abord par les vigiles, puis par la police, qui leur énonce leurs droits avant de les arrêter, pendant que les autres étudiants sont assis à attendre que le cours commence, dans la même salle.

Une fois les grévistes embarqués par les flics anti-émeute, le prof entame son cours de primatologie. D’autres profs en pleurent presque, forcés de donner un cours à un seul élève présent, sur quatre-vingts absents, parce que la police bien armée est aux portes de la salle. Du coup, les syndicats de profs menacent d’entrer en grève illégale si cela continue et le lendemain, l’université suspend d’elle-même les cours. Depuis, la fac est carrément fermée, annulant par là même la session de beaucoup d’étudiants, comme pour se venger. À l’UQAM, ce n’est pas l’administration, mais une autre AG, encore une fois convoquée sur pétition, qui vote le retour en classe… Mardi 4 septembre au soir, c’est – pour certains – les élections. Le Parti québécois (PQ) est élu à une toute petite majorité. Jean Charest – maigre victoire, pauvre consolation – n’est pas réélu, pas même dans son comté. Il y a quelques fêtes et célébrations, une tentative de manif trop entourée par la police, une étrange ambiance de conflit en suspens. La faible avance du PQ suppose de nouvelles élections dans un an et quelques mois. Le soir même du discours de la nouvelle Première ministre, Pauline Marrois, un anglophone commet un attentat en direct à la télé, avec mitraillette et fumigènes. Soi-disant animé par la crainte d’une possible souveraineté du Québec, il tue un homme et en blesse grièvement un autre. Cela semble complètement fou. Le lendemain, Marrois annonce qu’elle va annuler par décret la hausse des droits de scolarité et abroger également la loi spéciale, la sinistre loi Matraque. Après six mois de grève, c’est une victoire au goût amer, beaucoup voudraient continuer jusqu’à la gratuité totale, jusqu’à obtenir beaucoup plus, et y compris, la rage au ventre, continuer pour le plaisir de la grève elle-même. Mais ça sent la fin. Certaines assemblées ne se résignent pas et votent en faveur d’un jour de grève tous les 22 du mois, tout en cherchant comment poursuivre le mouvement, quelle organisation construire pour maintenir la pression ainsi que les liens qui se sont tissés pendant six long mois de fronde. Le printemps revient toujours, alors on espère que la grève aussi reviendra bien vite. La lutte a bourgeonné et on attend les récoltes.


Notes


[1Les CÉGEPS sont des établissements d’enseignement se situant entre le secondaire et l’université. Il est divisé en deux filières. La filière pré-universitaire sur deux ans (équivalent de la première et de la terminale en France), et la filière professionnelle sur trois ans, dispensant une formation technique.

[2Les Assemblées populaires autonomes de quartiers ont émergé à la suite de l’adoption de la Loi spéciale 78. Elles sont nées en soutien à la répression du mouvement étudiant dans douze quartiers montréalais (Centre-Sud, Côtes-des-Neiges, Hochelaga-Maisonneuve, Mile-End, Notre-Dame-de-Grâce, Plateau, Pointe-Saint-Charles, Rosemont- Petite-Patrie, Saint-Henri, Trois-Rivières, Verdun, Villeray).

[3La Classe, Coalition large de l’ASSÉ (Association pour une solidarité syndicale étudiante), regroupe soixante-sept associations étudiantes (Au Québec, une association étudiante est censée représenter tous les étudiants d’une discipline) présentes dans les CÉGEPS et six universités québécoises.



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Par Steeve Stiv


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