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Remember 1995

« Le moment est arrivé... »


paru dans CQFD n°183 (janvier 2020), par Mathieu Léonard, illustré par
mis en ligne le 30/01/2020 - commentaires

Les grèves de décembre 1995 ont fait plier le gouvernement, dit-on. Le plan Juppé cherchait à imposer l’alignement du régime des retraites de la fonction publique sur celui du privé, une cure d’austérité à la SNCF et une remise en cause de la gestion paritaire de la Sécu... Une « contre-réforme » brutale qui annonçait déjà le nivellement par le bas des régimes spéciaux et la voie de la capitalisation des retraites et des soins au détriment du système de répartition. Toute ressemblance avec des situations existantes ne saurait être fortuite...

Photo Popeulz {JPEG}

« Le moment est arrivé… S’il nous échappe, nous ne le retrouverons pas de sitôt. (Placard anonyme relevé sur les murs de Toulon le 23 mars 1789) ». Sans autre forme d’explication, le mystérieux tract format A5 est distribué à la volée durant la manif anti-Juppé du mardi 5 décembre 1995 à Montpellier. La référence à la Révolution française rencontre un franc succès auprès des manifestants. 1789, ça parle encore à beaucoup de monde : Liberté, Égalité, Fraternité, abolition des privilèges… tout cela garde un parfum d’inachevé. Il faut dire qu’en 1995, le gouvernement des possédants et ses médias avaient déjà recours à un tour de passe-passe sémantique visant à faire croire que les « privilégiés » se trouvaient du côté des bénéficiaires des régimes spéciaux de retraite.

« Un autre usage de la vie... »

Les grèves de 1995 ont incontestablement marqué la renaissance du mouvement social, après plus d’une décennie d’anémie liée à l’hypnose de l’ère mitterrandienne et à l’emprise du néolibéralisme. Sous la pression de leur base, les syndicats partent presque tous (la CFDT se distingue en soutenant la « réforme » de la Sécu) en ordre de bataille contre le projet Juppé.

En dépit du plan Vigipirate, réactivé à la suite des attentats du GIA (Groupe islamique armé) algérien dans les stations de métro parisiennes (notamment), le mouvement se développe dans les facs, dans la fonction publique, puis dans les transports, puis... presque partout. Le 10 octobre, ce sont 500 000 personnes qui participent à la première journée d’action des fonctionnaires. Dans la manif parisienne du 24 novembre 1995, Nicole Notat, secrétaire générale de la CFDT, peut à peine annoncer devant les caméras qu’elle est satisfaite « à 85 % » des négociations avec le gouvernement qu’elle doit être exfiltrée, pourchassée par une centaine de militants de son propre syndicat [1] qui la conspuent au cri de « Notat, démission  ! »

Un air de grève générale s’étend à l’ensemble du pays. Le 28 novembre, la grève est quasi totale à la RATP et la SNCF. Elle commence à essaimer dans le privé, mais faiblement – on parlera d’une « grève par procuration », c’est-à-dire soutenue indirectement par une large population, qui laisse néanmoins certaines catégories aller au charbon.

Au-delà des revendications syndicales, les assemblées de grévistes et de précaires fleurissent, les gens se parlent sans filtre médiatique, loin des représentations politiques, esquissant parfois une critique en règle du travail. « Un peu partout dans le pays, des grévistes EDF font passer la tarification au tarif de nuit, des postiers bloquent le courrier des entreprises mais distribuent celui des allocataires, des dockers de Sète apportent crustacés et coquillages aux traminots marseillais en grève, des paysans ravitaillent les grévistes du pays nantais, […] dans nombre de boîtes les photocopieurs impriment autre chose que des factures, les gens se prennent en autostop... », pouvait-on lire dans la revue participative et itinérante Tic Tac de mars 1996, qui offrait un riche panorama sur la grève.

Sortie de crise négociée

La stratégie de blocage et la multiplication des journées d’action s’avèrent payantes et Alain Juppé finira par reculer. « Nous allons réussir ce qu’on n’a pas osé entreprendre depuis trente ans. [...] Il faut le faire maintenant  ! », avait pourtant fanfaronné le Premier ministre, sous un faux masque d’intransigeance, le 15 novembre à l’Assemblée. Mais une phrase prononcée le lendemain dans le journal Sud Ouest mettait à nu le fond de sa pensée : « Si deux millions de personnes descendent dans la rue, mon gouvernement n’y résisterait pas. » Grave erreur ! Depuis, tous les gouvernements ont bien appris la leçon [2] : ne jamais montrer sa peur et jouer le pourrissement.

Le 12 décembre, la rue gagne le pari du « Juppéthon » avec deux millions de personnes dans les cortèges. Juppé cède sur les retraites, mais pas sur la Sécu, et convoque un sommet social à Matignon pour le 21 décembre. Acteur de premier rang dans la négociation sur les régimes spéciaux, Bernard Thibault, alors secrétaire de la fédération CGT-cheminots, annonce, le 14, la reprise du travail, sans consulter les assemblées générales de grévistes. Il faut savoir terminer une grève, comme dirait l’autre [3] ! Le mouvement s’étiole, l’unité s’effrite, les fêtes approchent... Il faudra tout de même attendre 2003 pour que François Fillon revienne à la charge sur les retraites et obtienne l’alignement du public sur le privé.

Peines cruelles

À Montpellier, les lendemains de cette « victoire en demi-teinte » ont un arrière-goût âcre comme la lacrymo. Le 30 janvier, neuf manifestants sont présentés devant le tribunal pour un jugement en appel, « menottés six heures durant comme des gaillards d’Action directe », note le journaliste de Midi Libre. Arrêtés lors de l’émeute du 5 décembre, ils sont jeunes, étudiants, précaires, zonards, arabes. Pour la plupart déjà jugés en comparution immédiate le 6 décembre, ils avaient pour certains été condamnés à des peines de prison de trois mois à un an ferme ! Les magistrats se déchaînent : ce ne sont pas des manifestants, mais des « marginaux volontaires », des « incapables », des « fainéants ». La présidente du tribunal, Josiane Espana, leur lance : « Vous saccagez les revendications des gens. Des manifestants dont les buts sont éminemment honorables n’ont pas à être dévoyés par des petits jean-foutre comme vous, même s’ils s’emmerdent. »

Malgré des charges dérisoires, les jugements en appel confirmeront ou aggraveront les peines. Le cas d’Omar, 23 ans, est à ce titre édifiant. Alors qu’il venait s’informer des horaires de train à la gare Saint-Roch – loin des lieux de la manifestation à laquelle il ne participait aucunement –, il subit un contrôle d’identité avec fouille au cours de laquelle les policiers trouvent un petit canif. Preuve suffisante pour le condamner à huit mois ferme pour... « attroupement armé » ! Las, Omar renoncera à se pourvoir en cassation en raison du coût et de la lourdeur de la procédure. Malgré la création d’un comité de soutien aux emprisonnés, la solidarité syndicale à l’égard de ces vies abîmées par l’arbitraire judiciaire s’est longtemps fait attendre. Le « Tous ensemble tous ensemble hè ! hè ! » n’était déjà plus qu’un lointain écho.

Mathieu Léonard

Notes


[1Créé cette année-là, Sud-Rail est issu de la sécession de syndicalistes CFDT qui contestaient la ligne carpette-réformiste de la centrale.

[2À l’exception du retrait du Contrat première embauche sous Villepin en 2006.

[3Il y a peu, l’ancien leader CGT estimait que « le mécontentement social [était] plus fort qu’en 1995 » (L’Obs, 1/12/2019).



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