CQFD

Féminisme & soumission

Jouir : avec ou sans entraves ?


paru dans CQFD n°189 (juillet-août 2020), rubrique , par Tiphaine Guéret, illustré par
mis en ligne le 17/07/2020 - commentaires

Peut-on monter au créneau contre les violences conjugales et grimper aux rideaux à la moindre fessée ? Dénoncer la culture du viol tout en en faisant un objet de fantasme ? Se dresser contre la domination masculine et être excitée à l’idée de sentir son corps entravé ? Bref, peut-on être féministe et « coucher patriarcal » ? La question reste ouverte.

Collage Nadia Von Foutre {JPEG}

« J’aime bien quand je suis à quatre pattes, que mon mec est derrière moi et me tient par les cheveux ou me met une fessée. » Levrettes claquées, cou enserré, mains maîtrisées... Tranquillement installée chez elle, Julie [1] nous explique comment, à 27 ans, elle commence à savoir ce qui la fait vibrer. Une femme qui assume ses désirs et revendique son plaisir tout en le trouvant dans des pratiques qui caressent dans le sens du poil la domination patriarcale ? Assez pour faire « buguer le système du féminisme », comme le dit avec tact la journaliste Claire Richard.

En 2019, c’est à un sujet aux allures d’impensé qu’elle s’attaque avec Soumission impossible [2], un documentaire sonore dans lequel elle interroge les rapports complexes entre féminisme et désir de soumission. Un an après la diffusion de sa création radiophonique, la thématique a toujours quelque chose du caillou dans la chaussure : « Le féminisme appelle à la revendication et la conquête par les femmes d’une posture active. Et ça, c’est a priori difficilement conciliable avec le fait de se dépouiller de sa puissance d’agir, d’autant plus quand on la met entre les mains de l’oppresseur historique. »

Une femme hétéro qui attend d’un homme qu’il la domine ? On est effectivement bien loin de la portée potentiellement subversive des jeux de domination entre lesbiennes ou de ceux, très codifiés, du milieu BDSM [3]. Pour Manon Garcia, philosophe et autrice de l’essai On ne naît pas soumise, on le devient (éd. Climats, 2018), si l’idée fait grincer, c’est aussi parce qu’ » on vit dans une société libérale, d’un point de vue philosophique, dans laquelle la liberté est le plus important. Une société qui considère que c’est une faute morale d’y renoncer [4] ».

Prise de pouvoir et intériorisation des normes

Mais le mot soumission rime-t-il forcément avec aliénation ? À entendre Julie, ce serait plutôt l’inverse : « C’est un peu comme dans un bateau sur lequel le capitaine confierait la barre au matelot : le matelot va pouvoir décider d’aller à bâbord ou à tribord mais finalement, s’il est à l’écoute, il mènera le navire où le capitaine veut. » Un sentiment partagé par Charlotte, 37 ans, qui en connaît un rayon question désir de soumission : « Paradoxalement, en me soumettant, c’est moi qui dirige et qui définis mes fantasmes. L’autre ne fait que s’y conformer. » Analyse proche du côté de Claire Richard : « Il s’agit finalement de sujets qui décident de se remettre entre les mains d’autres sujets. »

La soumission, une simple prise de pouvoir déguisée ? L’idée est confortable. Sauf que l’histoire est autrement plus complexe, comme le soulève la journaliste : « Nos désirs sont façonnés par les normes sociales patriarcales qui nous apprennent à désirer en fantasmant sur des images de femmes entravées. » Le social, c’est évident, influe sur la sexualité. Mais la relation inverse existe-t-elle aussi ? Charlotte le pense : « Se faire traiter de “petite salope” dans une chambre a forcément une incidence sur l’image que tu as de toi-même et donc sur ta vie entière. »

Politisation de l’intime

Après s’être longuement penchée sur son rapport à la soumission, la trentenaire a décidé d’arrêter de faire de ses parties de jambes en l’air des séances de lutte. Cette résolution n’aura tenu qu’un an : avec la plupart de ses amants, Charlotte ressentait moins de plaisir. Alors elle a fait machine arrière : « Le plus important était quand même de bien jouir. »

Parce que le simple fait qu’une femme jouisse a une dimension séditieuse, décider que l’essentiel est de prendre du plaisir – qu’importe ce par quoi nos fantasmes sont façonnés – serait une manière de politiser l’intime. « C’est aussi profondément libérateur et potentiellement subversif de pleinement habiter son désir même quand il est dérangeant. De dire et d’assumer que le mot “salope” t’excite », estime Claire Richard.

Suffisant pour faire de « jouir entravée » un parti-pris féministe ? Char lotte rappelle que là encore, les choses ne sont peut-être pas si simple : « Il y a cette théorie selon laquelle c’est parce qu’en tant que femme on n’a pas le droit de prendre du plaisir qu’on n’est capable d’en prendre que quand on n’est pas responsable : on jouirait dans la soumission parce qu’entravée on n’aurait plus le choix. On peut poser la question comme ça... ou on peut aussi décider de laisser sa sexualité tranquille : tu passes toutes tes journées à t’épuiser à engueuler le monde, à essayer d’agir contre le patriarcat, et à un moment tu souffles. » Mettre parfois son militantisme sur pause le temps d’un orgasme ? Une liberté que Char lotte revendique.

« Le désir est aussi en lien avec la transgression »

D’après Julie, le plaisir pris dans la soumission a aussi une dimension cathartique : « C’est de l’ordre du jeu de rôle qui me permet d’évacuer quelque chose à l’intérieur. » « C’est une manière de surjouer ces rapports de domination et donc de les faire exploser ou de les pervertir », ajoute Charlotte. Claire Richard : « Le désir est aussi en lien avec la transgression et en tant que féministe, quand tu te soumets à un mec, tu es pile-poil dedans : une sexualité pas casher politiquement, je constate que je trouve ça très excitant. »

Contrairement à Charlotte, Julie ou Claire, Lisa débarque tout juste dans le « game » – à 33 ans. Il lui a d’abord fallu nourrir son féminisme avant que son désir de soumission apparaisse : « Quand j’avais vingt ans, ce n’était pas possible pour moi de me soumettre, dans la mesure où je subissais une forme de domination dans mes relations qui s’exerçait bien au-delà de mon lit. Aujourd’hui, j’y trouve du plaisir parce que je montre bien aux mecs que je ne me résume pas à cette image de femme soumise. »

Injonctions contradictoires

Dans les chambres de Julie et Lisa, la donne change au rythme des envies et des partenaires : il arrive aussi que ce soient elles qui dominent et eux qui se soumettent. Des jeux de rôle avec lesquels Charlotte a plus de mal : « Je n’ai pas envie de m’auto-convaincre que ça m’excite de dominer ou de pénétrer un mec parce que politiquement c’est bien. Pour moi, c’est tout aussi asphyxiant que les magazines féminins qui te disent qu’il faut que tu fasses attention à ce dont tu as l’air pendant que tu baises. » Claire Richard fait un constat similaire : « Faire circuler l’acte de pénétration, se défocaliser de cette pratique... je suis d’accord, sauf que chez moi ça a tendance à se transformer en nouvelle injonction. C’est certainement mieux si ces injonctions viennent du côté queer [5] que du patriarcal, mais je préfère suivre la pente de mon désir plutôt que d’essayer de le réformer à la machette. »

La journaliste met tout de même un bémol : « Peut-être qu’on a tellement appris à fantasmer sur des trucs patriarcaux que ce que tu prends pour un manque de désir face à des pratiques qui cassent ces schémas est en fait un moment de transition : peut-être que le désir reviendrait une fois la soumission des hommes érotisée. On touche là encore à la question de l’intériorisation des normes. »

« Dilemme impossible »

« Je n’ai pas l’impression de laisser le patriarcat ouvrir mes cuisses mais il y a sans doute du patriarcat dans mes draps : c’est une négociation permanente de toute façon », soupire Lisa. « Moi, je passe mon temps à me dire “Laisse tomber, tu seras jamais assez radicale, jamais assez féministe !”, j’ai tendance à culpabiliser », explique Claire Richard. Avant de conclure : « C’est bien le propre du patriarcat que de mettre les femmes dans des situations de dilemme impossible. »

Tiphaine Guéret

La Une du n°189 de CQFD, illustrée par Jean Codo & Zam Zam {JPEG}

- Cet article est un extrait d’un dossier de 17 pages consacré aux sexualités, publié sur papier dans le numéro 189 de CQFD, en kiosque du 3 juillet au 3 septembre. Voir le sommaire du journal.

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Notes


[1Les prénoms ont été modifiés.

[2À écouter sur Arte Radio.

[3Pour « bondage, discipline, sado masochisme ». Dans le sillage de #MeToo, des révélations ont mis en lumière de fréquentes entorses au consentement dans ce milieu.

[4Les paroles de Manon Garcia sont issues d’un entretien réalisé par Claire Richard dans le cadre de son travail sur Soumission impossible.

[5Terme anglais qui désigne l’ensemble des minorités sexuelles et de genres.



2 commentaire(s)
  • Le 18 juillet 2020 à 14h46, par Pierre-Yves -

    Sachez, mesdames, que l’homme n’a pas pour fantasme de sodomiser une féministe tenue en laisse en la questionnant sur la pénétration sociale de la domination de genre (vous pouvez toujours demander, mais évitez au premier rendez-vous). Quant à voir dans le boudoir un lieu d’institution imaginaire du patriarcat, j’ai cessé d’y penser depuis que je ne me branle plus en lisant Castoriadis (lequel rime d’ailleurs avec... Voyez, trop d’effets secondaires !). Bon été, et faites-vous plaisir sans trop réfléchir en même temps :)

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  • Le 20 juillet 2020 à 20h59 -

    L’auteur Arnaud Nîmes a postulé que la sexualité rêvée (la "métasexualité") remplaçait la religion comme système de valeurs... http://quefaire.e-monsite.com/pages/culture/metasexualite/ Votre texte va dans ce sens.

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