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Incendie de Valparaíso : L’État contre l’entraide


paru dans CQFD n°146 (septembre 2016), par Bruno Le Dantec
mis en ligne le 04/10/2018 - commentaires

Le 12 avril 2014, un incendie se déclare sur les collines de Valparaíso. Cinq jours durant, le feu, hors de contrôle, va dévaster des quartiers entiers. Face à l’incurie des autorités, la population se mobilise spontanément, non sans heurts avec la presse et la police.

« Soudain, les hauteurs se sont embrasées, témoigne Eli, Chilienne d’Europe en visite à Valparaíso ces jours-là. C’était aux confins de la zone urbaine, là où se trouvent les poblaciones callampas, bidonvilles ayant poussé comme des champignons autour de la ville. » Construites avec des matériaux de récupération par des familles dans le besoin, ces maisons avaient été peu à peu améliorées, et l’occupation des terrains parfois légalisée. « En quelques heures, il y a eu 3 000 maisons brûlées, 13 000 personnes à la rue. »

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Il y aura une quinzaine de morts et des centaines de blessés. Le feu avait probablement démarré dans les tas d’ordures qui s’accumulent au fond des quebradas, des ravins d’accès difficile. « C’était bouleversant. Des dizaines de volontaires aidaient ceux qui luttaient là-haut pour sauver leurs maisons. Je n’ai pas osé. Comme beaucoup, je me suis activée pour organiser les premiers secours, ouvrir des lieux d’accueil. Ça a été une réaction immédiate, tout le monde apportait quelque chose. » La rapidité de réaction de la population contrastait avec l’inertie des pouvoirs publics. « Les départs de feu ont duré pendant vingt jours encore. Cinq ou six collines ont été touchées sur les vingt que compte la ville. » Les pompiers chiliens sont bénévoles. Mal équipés, sans Canadairs, ils ont fait figure de héros aux yeux de la population, qui s’est mobilisée à leurs côtés.

« On a aménagé un squat en auberge et cantine populaire. Au bout d’une semaine, on servait jusqu’à 400 couverts par jour grâce aux dons de particuliers. » Valparaíso, autrefois le plus grand port d’Amérique du Sud et escale obligée des navires transitant par le cap Horn jusqu’au percement du canal de Panama, a été classé patrimoine de l’humanité par l’Unesco il y a une quinzaine d’années. Depuis, le centre historique, avec ses maisons coloniales en bois peint de couleurs vives, a été vidés de ses habitants, on n’y trouve pratiquement plus que des restaurants, des hôtels et des pensions pour touristes. Malgré tout, et dans l’urgence, la ville a prouvé qu’elle avait encore de la ressource. Ressource humaine et sociale. « Dans le squat, on offrait des consultations de médecine naturelle et des massages aux gens qui revenaient avec des tendinites à force de manier la pelle. Il y avait même une clinique vétérinaire pour soigner chiens et chats brûlés – il y a beaucoup d’animaux errants à Valpo. Tout ça de façon horizontale, c’était beau à voir. »

Pendant ce temps, les autorités convoquaient des comités de crise, des commissions d’experts, des conférences de presse… « Le masque du Chili prospère menaçait de tomber. » Bienveillante face à la détresse des politiques, la presse décourageait les bénévoles d’accourir  : « Si vous voulez aider, ne venez pas, restez chez vous  ! » Il fallait laisser agir les professionnels. «  Les autorités se chargeaient prétendument de tout. Néanmoins, on a appris qu’une tonne d’aide alimentaire avait été jetée à la décharge, avariée à cause de la lenteur des secours officiels. Pour compenser, ils ont ensuite lancé une campagne de dénigrement du mouvement de solidarité, en racontant par exemple que des vêtements donnés spontanément avaient transmis la gale aux sinistrés… »

« Il n’y a pas grand-monde qui fasse confiance au gouvernement chez nous », précise Eli. Pour quelles raisons ? « Quelques jours avant, le 1er et le 2 avril, avait eu lieu un tremblement dans le nord du pays, à Iquique. J’y étais et j’avais été choquée par l’attitude des flics et des militaires, plus soucieux de protéger les centres commerciaux du pillage que de secourir les gens. » Pour rendre visible cet antagonisme, des étudiants des universités publiques ont convoqué une « marche des pelles », afin que des dizaines de volontaires partent en cortège jusqu’aux quartiers affectés. « Quelle n’a pas été notre surprise quand des cordons de police nous ont bloqué le passage. Malgré les coups de matraque, la plupart des jeunes ont réussi à esquiver la troupe et à atteindre la zone sinistrée. Quelle énergie dépensée par l’État pour entraver la solidarité ! »

Beaucoup de sans-abri ont refusé d’être relogés dans les auberges de fortune et ont campé sur place de peur de perdre leur terrain, car la mairie est aux mains de spéculateurs. Plusieurs collines ont déjà été accaparées par des investisseurs pour y construire des résidences en vase clos et des cages à lapins avec vue sur mer. La résistance supposait la permanence des familles sur place. Situation qui rendait les problèmes d’approvisionnement encore plus pressants. « Alors que de nouveaux départs d’incendie affolaient les quartiers, un camion chargé de fruits de mer est arrivé de l’île de Chiloé, à 1 400 km au sud de Valpo. L’initiative venait d’un groupe de pêcheurs qui, au lieu de livrer leur chargement à la Croix-Rouge, ont demandé dans la rue, et les gens les ont aiguillés vers le squat. Ce jour-là, on a préparé un grand banquet pour 250 personnes ! » Pendant ce temps, les autorités distribuaient des Gift cards aux sinistrés pour qu’ils s’approvisionnent dans les grandes surfaces d’enseignes nord-américaines… « Valpo s’entête, raconte Eli avec fierté. La ville n’aime pas l’uniformisation culturelle. Ces dernières années, deux McDonald’s boycottés ont dû fermer leurs portes. » L’émotion la plus intense ? « Quand j’ai entendu tout le stade reprendre en chœur : “Valpo, Valpo querido, te vamos a levantar [1] !” »


Notes


[1« Valparaíso bien-aimé, nous allons te relever ! »



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Par Bruno Le Dantec


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