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Tribune

Imprimer Marx pour 184 euros par mois


paru dans CQFD n°132 (mai 2015), par Charlotte Dugrand, illustré par
mis en ligne le 16/06/2015 - commentaires

Quoi de commun entre David Graeber, Raoul Vaneigem, le collectif Mauvaise Troupe et Norbert Trenkle ? Ce sont de brillants penseurs et activistes anticapitalistes. Mais leurs livres sont imprimés dans des pays où la main-d’œuvre est moins onéreuse.

De nombreux éditeurs dits « indépendants [1] » ou « engagés » n’hésitent pas à faire imprimer leurs livres dans les pays de l’Est, en Bulgarie, en Pologne, en Lituanie, etc. Rien de bien étonnant à cela, mais la critique du capitalisme se dissout-elle dans les impératifs économiques ? Les pratiques ne sont-elles pas à la base de toute contestation politique ? Faut-il distinguer le contenant du contenu ?

Depuis belle lurette, les éditeurs commerciaux se sont tournés vers la Chine pour la fabrication des livres « animés » ou des livres-objets. Qui est encore choqué par cela tant la délocalisation est entrée dans les mœurs ? Les grands éditeurs imprimant à des milliers d’exemplaires, la ristourne est d’autant plus avantageuse. Mais à leur décharge, ces éditeurs « industriels » ne sont pas connus pour être de fieffés défenseurs de l’économie locale ou des détracteurs des ravages du capitalisme mondialisé.

Par Rémy Cattelain. {JPEG}

Parallèlement, l’édition française – et en cela elle reste encore une exception – compte myriade de petits éditeurs. Par les temps qui courent, où l’édition est trustée par de grands groupes tels Planeta ou Hachette, l’existence de ces maisons d’édition représente une poche de résistance essentielle à la pensée critique.

Bien souvent, les conditions matérielles ne sont pas réunies pour que ces maisons puissent vivre de leurs ventes, avoir des bureaux et rémunérer leurs animateurs et collaborateurs. Les aides du Centre national du livre et des collectivités territoriales restent une véritable béquille, tant pour la fabrication des ouvrages que pour la traduction d’œuvres ambitieuses. Ce segment de l’édition française vit donc plus ou moins sous perfusion. Plutôt plus que moins, d’ailleurs. Mais sa production connaît une vitalité certaine, qui permet de trouver dans les librairies des textes critiques, des textes ardus qui mettront des années à s’écouler, mais qui présentent une importance réelle dans l’histoire des idées, des traductions de textes subversifs, des textes qui permettent à des idées minoritaires de trouver un écho et un lectorat, des textes que l’économie du livre laisse sur le carreau. Pas rentables, trop chers à traduire, pas formatés pour les médias (les pavés par exemple), auteur inconnu, etc.

Dans ces conditions difficiles, où la diffusion-distribution reste un casse-tête, l’idée de faire des économies çà ou là fait son chemin. Un des postes les plus coûteux pour l’activité d’un éditeur est celui de l’imprimerie. Alors les convictions politiques sont mises à mal… Imprimer en Pologne un texte de Marx sur la théorie de la valeur ? Pas de problème. Imprimer en Bulgarie un ouvrage sur les luttes politiques de «  l’ultragauche » ? Pas de soucis. Pour autant, nos pratiques ne sont-elles pas le fondement de nos engagements politiques ?

Oui, imprimer en France coûte plus cher. Oui, les petits éditeurs manquent cruellement de moyens. Mais le système capitaliste qui fait baisser les prix en exploitant une main-d’œuvre moins chère dans des pays où le niveau de vie est bien moindre est justement au cœur de l’économie mondialisée que nous rejetons en bloc. C’est elle qui est à l’œuvre quand un salarié de Goodyear sur le carreau se voit proposer un reclassement en Tunisie pour 500 euros par mois. C’est elle encore qui permet à de grands industriels du textile de faire fabriquer des chaussures à des enfants en Asie payés une bouchée de pain pour les revendre en Europe à des prix exorbitants (le quart d’un RSA par exemple). C’est elle aussi qui permet aux entreprises du CAC 40 de reverser des dividendes exponentiels à leurs actionnaires quand les populations triment deux fois plus à cause de « la crise »…

L’argument le plus souvent avancé par ces éditeurs est qu’ils font aussi tourner l’économie des pays de l’Est, que cela peut permettre aux salariés des imprimeries roumaines ou bulgares d’avoir des conditions de travail moins précaires. Bien sûr  ! Mais le chemin va encore être très très long ! Voilà où nous en sommes : « D’un rapport de 1 à 14 en 2008, l’éventail des différents Smic brut est passé de 1 à 10 début 2015. […] En queue de peloton, les pays de l’Est  : la Bulgarie (184 euros), la Roumanie (218 euros), la Lituanie (300 euros) ou encore la République tchèque (332 euros) [2]. »

L’autre argument est celui de l’Europe. D’ailleurs, il n’est pas rare de trouver dans l’achevé d’imprimer, à la fin du livre, la mention « imprimé en Europe ». Certes, ce n’est pas en Chine ou en Malaisie, mais lorsque l’on trouve cette référence, on se doute que ce n’est pas en France et que l’éditeur a préféré ne dire où… N’assumerait-il pas son choix ?

Il ne s’agit pas ici de prôner une quelconque préférence nationale, mais d’insister sur le fait qu’imprimer dans les pays de l’Est contribue à saborder les outils et concepts nous permettant d’imaginer une utopie « post capitaliste ». Est-ce effectivement une utopie de croire que la faillite du capitalisme peut résider dans nos comportements, au quotidien, au boulot, face aux patrons, avec les armes qui sont les nôtres (grève, boycott, pratiques raisonnées, entraide, solidarité, prix libres, échanges, DIY, etc.) ? Est-ce que, pour reprendre une expression de John Holloway, « la révolution ne consiste pas à détruire le capitalisme, mais à refuser de le fabriquer » ?


Notes


[1« Indépendant » peut porter à confusion, Gallimard étant, par exemple, un éditeur indépendant…

[2Luc Peillon, « Les écarts de Smic se réduisent en Europe », Libération, 27 février 2015.



3 commentaire(s)
  • Le 17 juin 2015 à 23h15, par Pseudonyme -

    > De nombreux éditeurs dits « indépendants [1] » ou « engagés » n’hésitent pas à faire imprimer leurs livres dans les pays de l’Est, en Bulgarie, en Pologne, en Lituanie, etc. Rien de bien étonnant à cela, mais la critique du capitalisme se dissout-elle dans les impératifs économiques ?

    Que proposez-vous ?

    S’ils impriment en France, le prix augmentera d’autant et encore moins de gens les achèteront.

    À part vendre sous forme numérique, ce qui limite encore plus la diffusion, on ne voit pas de solution.

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  • Le 18 juin 2015 à 15h08, par clash -

    Faudrait se souvenir, par exemple, qu’en raison de luttes opiniâtres et coûteuses (grèves sauvages, occupations, affrontations avec la police), dès les années 9O, le salaire ouvrier en Corée du Sud dépassait celui du Portugal.

    Le point vue moralisant sur la division internationale du travail défendu ici, c’est un retour au "produisons français", ici dans le cadre d"une exception "culturelle" ou politique (on est des entreprises mais on est pour l’émancipation, ah ah ah). Or, la question n’est pas si pacifique et réconciliée. L’argument "les conditions de travail vont s’améliorer en Moladavie ou ailleurs" ne tient pas sans un facteur subjectif qui est le refus du travail, et pas sa réconciliation avec lui même comme capital variable. Si il y a un pays ou les grèves ouvrières marquent des points, c’est la Chine.

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    • Le 18 juin 2015 à 19h19 -

      Hélas, nos syndicats semblent avoir "oublié" ce qu’était une grève reconductible. Quant à nous prolétaires même fonctionnaires, on ne sacrifiera jamais nos vacances en Espagne pour une cause commune. Encore que...on en sente bien le manque, de la cause commune. Les coupeurs de tête se nourrissent de notre ennui et de notre bile, qu’ils magnifient en quelques mots interdits.

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