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Grenoble : le « modèle » vert et rouge


paru dans CQFD n°130 (mars 2015), rubrique , par Vincent Peyret, illustré par
mis en ligne le 10/04/2015 - commentaires

Après La Rotative à Tours, CQFD poursuit sa virée en compagnie des canards indépendants locaux qui, chacun dans leur coin de France et de Navarre, s’échinent à faire entendre une autre voix que celle du bulletin municipal. Avec Le Postillon grenoblois, nous allons interroger les ombres et les lumières de la politique menée par la nouvelle municipalité verte et rouge.

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Pas tous les jours facile d’habiter à Grenoble. Depuis l’arrivée au pouvoir municipal, en mars dernier, d’une équipe composée de membres d’Europe écologie les Verts, du Parti de Gauche et de collectifs « citoyens », le Grenoblois se trouve régulièrement sommé par ces connaissances plus ou moins « de gauche » siégeant hors de la cuvette de répondre à ce type de questions  : « Ça doit quand même être sympa d’avoir un maire écolo, non ? », « Alors, qu’est-ce qu’il y a de nouveau, à Grenoble ? Fais-nous rêver un peu. »

Cette curiosité enthousiaste a redoublé fin novembre, lorsque la municipalité est parvenue à faire une très belle opération de communication en annonçant la « fin de la publicité » à Grenoble. Une annonce qui a fait le tour des médias nationaux, même si les Grenoblois verront encore quotidiennement les œuvres des disciples de Séguéla pendant de nombreuses années  : la « fin de la publicité » ne concerne que les 326 panneaux de JC Decaux, mais pas les centaines d’espaces sur les abribus, qui devraient encore profiter du temps de cerveau disponible des piétons grenoblois au moins jusqu’en 2019 (fin du contrat entre JC Decaux et le syndicat des transports en commun de l’agglomération).

Par Nardo. {PNG}

L’éviction partielle de la cité alpestre des pollutions visuelles publicitaires est évidemment en soi une bonne nouvelle – confirmée par les cris d’orfraie poussés par l’ancien maire PS Michel Destot et Jacques Séguéla himself, affirmant sans rire que la fin de la publicité était une « castration de l’imaginaire » et le «  début de la dictature [1] ».

Les arbres qui devraient remplacer certaines des sucettes enlevées (une « cinquantaine » sur les 326 panneaux) cachent la forêt des limites de cette équipe municipale censée représenter une « alternative à gauche » à l’instar du revirement de Syriza en moins de quinze jours en Grèce.

La métropole contre la démocratie

Le divorce avec JC Decaux est pour l’instant la seule véritable rupture avec les politiques municipales menées jusque-là [2]. Si des projets d’urbanisme ont momentanément été stoppés, d’autres continuent presque tels quels (comme celui affectant le quartier de la Villeneuve, théâtre des émeutes de juillet 2010). Pour persuader d’un changement de méthode, une multitude de machins participatifs est mise en place, à base de Post-it et de grandes prétentions démocratiques. Le nom très poétique de cette «  nouvelle manière de faire » est la « co-construction ». Mais si l’équipe municipale s’efforce d’écouter tous ceux qui daignent venir à ce genre de pince-fesses, les décisions sont loin d’être partagées. Suite à l’une d’entre elles concernant la Villeneuve contre l’avis de certains habitants, le maire Éric Piolle a déclaré  : « J’assume ! Il y a un temps pour la co-construction, un temps pour les décisions politiques. [3] » Soit une version moderne du célèbre « cause toujours ».

En matière d’urbanisme comme ailleurs, le passage d’une multitude de compétences de la ville à la métropole, regroupant les 49 communes de l’agglomération, compromet sérieusement toute velléité participative un tant soit peu sincère. Cette nouvelle organisation administrative, ayant pour but premier de rivaliser à armes égales dans cette compétition barbare appelée « mondialisation », ne fait qu’éloigner les simples habitants du pouvoir. Alors que les bla-bla participatifs sont déjà foireux à 160 000 (nombre d’habitants de Grenoble), comment pourraient-ils être satisfaisants à 440 000 (nombre d’habitants de la métropole) ? Comment, dans ce genre d’entité complexe, le pouvoir ne pourrait-il pas être encore plus entre les mains d’experts conduisant une politique uniforme à toutes les métropoles [4] ?

La majorité « verte & rouge » de Grenoble a néanmoins accepté sans rechigner cette nouvelle organisation technocratique. Juste après l’élection municipale, les fraîchement élus se sont d’ailleurs alliés avec ces mêmes socialistes, contre lesquels ils venaient de faire campagne, pour prendre le pouvoir à la métropole. Preuve que sur les grands sujets d’importance que traite le machin métropolitain (l’économie, la recherche, l’aménagement du territoire, ou les déplacements, entre autres), la « nouvelle gauche » parvient parfaitement à s’entendre avec l’ancienne. Et puis ce transfert de compétences au niveau supérieur est assez pratique pour se débarrasser de sujets complexes  : la phrase « de toute façon la mairie ne peut rien faire, c’est un sujet qui relève de la métropole » devrait être l’un des tubes grenoblois de ces prochaines années.

Privatiser pour mieux municipaliser

Parmi ces « sujets complexes », l’équipe municipale avait promis pendant la campagne électorale de renforcer les services publics locaux, notamment en créant un « service public de l’énergie » ou en « retirant au secteur privé la gestion des parkings ». Pour y arriver, les néo-élus adoptent une technique particulière, ayant fait les grandes heures du mitterrandisme, consistant à privatiser pour mieux municipaliser. Un parking de la Villeneuve, jusque-là géré directement par la ville, vient d’être confié à Effia qui se présente comme « le leader du stationnement en gare ». Quant à l’éclairage public, il a failli tomber entre les mains avides d’une filiale de Vinci. Sans un coup de force des salariés de la société d’économie mixte GEG (Gaz & électricités de Grenoble) qui le gérait jusque-là, les élus verts et rouges auraient en effet confié la gestion des lampadaires grenoblois à la multinationale nécessiteuse pour les huit prochaines années. Suite à la polémique, ils sont pour l’instant en train d’étudier « l’option » de la régie municipale, mais pourraient quand même bien finir par donner le contrat à Vinci. La firme « présente dans 100 pays » serait plus «  efficace » pour mettre en place le « Plan Lumière » de la ville, qui vise à réduire la consommation électrique et à mettre en place un éclairage « intelligent [5] ». Pour la nouvelle « alternative à gauche », les questions « éco-techniciennes » semblent plus importantes que les questions sociales...

S’intéresser à la personnalité du maire Éric Piolle permet de tout de suite calmer les espoirs « révolutionnaires » que certains entretiennent par rapport à la municipalité grenobloise fraîchement élue. Ancien cadre dirigeant chez HP, Piolle a également « cofondé » Raise Partner, boîte dans laquelle il est toujours un (très petit) actionnaire. Cette start-up, représentative du fameux « modèle grenoblois », s’est gavée pendant des années de millions d’euros d’argent public avant d’aller faire des bénéfices dans le paradis fiscal de Singapour. Tout ça pour quoi ? Pour concevoir des logiciels visant à… optimiser les investissements en Bourse, c’est-à-dire pour aider les fonds d’investissements à se faire plus de thunes. Intéressant pour un maire censé symboliser « l’autre gauche », celle qui aurait « vraiment » la finance comme ennemie. Mais ce passé trouble, révélé après l’élection, n’a jamais fait réagir tous les adjoints ou fans du nouveau maire, qui « assume tout » par rapport à cette entreprise [6].

Bref, ceux qui attendent de la nouvelle équipe municipale du courage et de l’audace afin de « végétaliser l’espace public » ne seront certainement pas déçus en 2020, à l’issue du mandat. Mais pour les autres…


Notes


[1Sur le site placegrenet.fr, 23/11/2014

[2Comme rupture, certains auraient pu aussi citer la très grosse baisse de la subvention aux Musiciens du Louvre (orchestre de musique classique difficilement défendable car présidé par l’ultra-libéral Pascal Lamy).

[3Sur le site crieur.net, 06/01/2015.

[4Sur ce sujet, lire le n°22 du Postillon.

[5Plus de détails dans le n° 28 du Postillon.

[6Lire encore et toujours Le Postillon, qui dans ses n° 26, 27 et 28, a beaucoup parlé de Raise Partner.



3 commentaire(s)
  • Le 10 avril 2015 à 18h06 -

    "Bref, ceux qui attendent de la nouvelle équipe municipale du courage et de l’audace afin de « végétaliser l’espace public » ne seront certainement pas déçus en 2020, à l’issue du mandat. Mais pour les autres…"

    Les autres seront déçus. C’est leur lot. Ils devraient faire un journal, pour y partager leur vision du monde et de la politique, leurs idées pleines de bon sens, leur goût de la démocratie authentique.... Faute de quoi, l’étrillage du maire finit par sentir la sueur. Quand on ne voit plus que les ficelles, on rêve moins.

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  • Le 10 avril 2015 à 21h00 -

    salut Si vous passez par le Lot, contactez le "lot en action " journal ,site et émission de radio " http://www.lelotenaction.org/ bon voyage dans la (rea) ruralité alain

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  • Le 13 avril 2015 à 12h05, par court -

    Les éléments rapportés sont souvent imprécis et minces, et les conclusions qui en sont tirées apparaissent quelque peu démesurées.

    Il y a certainement des critiques à adresser à ce maire et à son équipe mais encore faut-il se donner la peine de mener une enquête précise et d’en faire état...

    Bien à vous

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Par Vincent Peyret


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