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Tourisme extrême

Fachotour en Syrie


paru dans CQFD n°182 (décembre 2019), rubrique , par Mathieu Léonard
mis en ligne le 02/01/2020 - commentaires

Alors qu’on évalue à 199 000 le nombre des victimes civiles du régime de Bachar al-Assad, ce dernier peut compter en France sur de fidèles relais qui le présentent comme le sauveur des chrétiens d’Orient.

« Charlotte d’Ornellas, vous étiez en Syrie il y a quelques jours, pas exactement dans la zone des combats, vous étiez à Alep, la situation est très grave sur place », introduit Laurence Ferrari, l’animatrice du talk-show « Punchline » sur CNews le 10 octobre dernier. Et l’éditorialiste BCBG omnisciente qui squatte les plateaux télé de prendre un ton expert pour évoquer l’offensive turque en Syrie.

Mais que faisait-elle donc en Syrie ? On pourrait s’imaginer que l’honneur journalistique de Charlotte d’Ornellas lui intime d’enquêter sur une population à l’agonie après huit ans de conflit, ou d’interviewer des familles de personnes disparues dans les geôles du régime. Ben non, la journaliste a servi de guide pour un « voyage culturel en Syrie », coorganisé par le voyagiste Odeia et Valeurs actuelles.

Au programme de ces « 8 jours exceptionnels » (à partir de 2 245 € par personne) : Damas et sa mosquée des Omeyyades, la citadelle d’Alep, le château fort Qal’at al-Hosn près de Homs et la cité antique de Palmyre. Étonnant circuit quand on sait que toute la Syrie est encore placée par le quai d’Orsay en « zone rouge » : « Un pays dans lequel rien ne garantit la sécurité ni le respect des droits fondamentaux des personnes ». Moins étonnant quand on connaît les liens de l’ex-miss Jeanne d’Arc avec les réseaux pro-Bachar et en premier lieu avec l’association SOS Chrétiens d’Orient, dont elle est membre. Derrière la vitrine humanitaire, cette ONG est un vivier d’ultradroitiers. On peut y croiser Maxime Gaucher, ancien candidat FN aux cantonales de 2009 ; Damien Rieu (ex-identitaire et ex-attaché parlementaire de Gilbert Collard) ; François-Xavier Gicquel (ancien de l’Œuvre française, groupuscule dissous en 2013) ; ou encore le collecteur de dons Tristan Mordrelle, figure de la Nouvelle Droite, plutôt branchée paganisme germanique. Que du beau linge tout blanc !

Le soutien des fachos utiles au pouvoir baathiste ne date d’ailleurs pas d’hier. Dès le milieu des années 1990, Frédéric Chatillon, ancien responsable du GUD [1], a tissé des liens avec les pires brutes du régime, dont la famille de l’ex-ministre de la Défense Moustapha Tlass. L’ancien gudard, devenu communiquant [2], a de l’entregent et prend part à des « voyages de presse » en Syrie dès août 2011, en compagnie du confusionniste belge Michel Collon, du théoricien du complot Thierry Meyssan, du gourou d’Égalité et Réconciliation Alain Soral et de l’ex-humoriste Dieudonné. On retrouve Chatillon à la manœuvre en mars 2016, lorsqu’une délégation d’une trentaine de personnalités françaises de droite – des parlementaires dont Valérie Boyer (Les Républicains) et Thierry Mariani (ancien ministre de Sarko) ainsi que Julien Rochedy (Front national de la jeunesse à l’époque) – a été reçue par Bachar al-Assad. L’enjeu est de rendre le boucher de Damas à nouveau fréquentable diplomatiquement.

Parmi les habitués de ce genre de mondanités sulfureuses, on retrouve donc l’eurodéputé Thierry Mariani (désormais transfuge vers le Rassemblement national) pour la sixième fois en Syrie, le 30 août 2019, cette fois accompagné des eurodéputés RN Virginie Joron et Nicolas Bay ainsi que d’un ex-insoumis, Andréa Kotarac, rallié à Marine Le Pen. Visiblement bien détendu, le Vauclusien Mariani a même posté un selfie une bouteille de rouge à la main sur son compte Twitter : « À Sednaya (sic), bonne surprise dans le restaurant qui nous propose un côtes-du-rhône ! » Sans doute se soucie-t-il peu du fait qu’à quelques centaines de mètres de là trône la sinistre prison de Saidnaya, où des dizaines de milliers d’opposants ont trouvé la mort et des milliers d’autres ont été – et sont encore – torturés des plus effroyables façons. Vacances, j’oublie tout...

Dernière destination à la mode pour les eurodéputés d’extrême droite admiratifs de régimes durs : le Cachemire indien, qui est depuis cet été en état de siège et complètement verrouillé par le pouvoir ultranationaliste du Premier ministre hindou Narendra Modi… Pour justifier ce séjour, Thierry Mariani déclare : « La crainte de beaucoup, c’est que le Cachemire devienne, après la Syrie, le nouveau foyer du terrorisme international. » Et d’ajouter : « Moi, ce qui m’intéresse, c’est la sécurité de mon pays. » Les fachotours ont de l’avenir.

Matthieu Léonard

La Une du n°182 de CQFD, illustrée par Victor

Cet article a été publié sur papier dans le numéro 182 de CQFD, en kiosque du 6 décembre au 2 janvier. Son dossier central est consacré à la marée brune qui monte un peu partout en Europe (extrêmes droites, racisme, post-fascisme en France, Italie, Allemagne, Espagne...). Voir le sommaire du numéro complet.

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Notes


[1Groupe union défense, syndicat coup-de- poing de la faculté de Droit de la rue d’Assas à Paris.

[2Chatillon est impliqué dans une affaire d’enrichissement frauduleux lors des campagnes législatives et présidentielle de 2012 du Front national à travers sa société Riwal. Le procès s’est tenu en novembre ; le parquet a requis quatre ans de prison dont deux ferme.



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