CQFD

Tunisie

Entre kermesse altermondialiste et processus révolutionnaire


paru dans CQFD n°110 (avril 2013), par Charlotte Aufrez et Régis Arriet
mis en ligne le 20/05/2013 - commentaires

Le Forum social mondial (FSM) de Tunis a concentré à lui seul l’effervescence de la révolution tunisienne alors que le marasme économique et politique s’est installé dans le pays. Malgré tout, les jeunes Tunisiens et Tunisiennes veulent croire à la continuité du processus révolutionnaire.

Au sein du campus El Manar de Tunis, 70 000 personnes sillonnent les bâtiments récemment repeints – par l’État – et fraîchement tagués – par les révolutionnaires. Le FSM 2013 s’est invité dans la capitale, alors que l’assassinat le 6 février de Chokri Belaïd [1], charismatique opposant de gauche, agite encore la rue tunisienne.

L’ambiance générale du Forum en est imprégnée, affiches placardées et slogans scandés, chants de la révolution sur fond de reggae et hommages au défunt leader. Ça et là des groupes débattent, un peu plus loin d’autres dansent au milieu du flot continu de participants à la recherche de leur prochain atelier, parmi les 1 200 qui vont se tenir en trois jours. La gauche arabe est présente en force. On a même droit à quelques bastons : entre Syriens pro et anti Assad ou entre le Front Polisario [2] et des Marocains dont le voyage est payé par le Royaume. « L’Internationale », qui résonne régulièrement dans la langue des Mille et Une Nuits, n’est pas encore le genre humain…

Dans les interstices de ce FSM, on rencontre des enthousiastes comme Mohammed, diplômé de langue et littérature française et membre de l’Union des diplômés chômeurs (UDC), qui voit dans le Forum « une occasion historique pour échanger des idées et renforcer notre rêve. Désormais on a le droit de rêver et ce rêve doit se réaliser, maintenant ou pour la prochaine génération ». Abir, une amie diplômée en génie électrique, elle aussi membre de l’UDC et militante du Front populaire (principale coalition de gauche) ajoute que ce FSM permet « d’échanger des idées qui peuvent créer des alternatives au monde qui nous étouffe par ses choix ». Ils arrivent de Redeyef, ville du bassin minier du sud de la Tunisie qui avait connu en 2008 un mouvement de protestation de grande ampleur, première étincelle de la révolution tunisienne, et zone rythmée par des mouvements sociaux conséquents liés à l’industrie d’extraction du phosphate. « Le FSM aide à rendre optimistes, tout le monde est fou ici. La folie c’est le sel du FSM ! », poursuit-elle, souriante.

Mais ce Forum ne fait pas l’unanimité et loin de l’horizontalité et de la collégialité affichées, les rumeurs de favoritisme voire de malversations dans l’organisation vont bon train. Par ailleurs, Haikel, de la région de Sfax, nous confirme que « la majorité des gens à l’intérieur du pays n’est pas au courant de ce qui se passe à la capitale, elle ne comprend même pas de quoi il s’agit. » Diplômé d’un Master de recherche en mathématiques appliquées à l’économie, il refuse aujourd’hui «  de travailler avec ces normes-là » et vit de petits boulots de journalisme, d’ouvrier agricole ou de vendeur. Petit commerçant « entre deux projets » venant de Sedjenene, dans le gouvernorat de Bizerte, Salem résume : « Ma première impression c’est que c’est excellent de voir tout ce monde réuni pour des idées communes. Mais le problème c’est que c’est juste une activité. On dirait un festival. Il y a même ici des réseaux qui appartiennent, disons, aux ennemis de ce Forum. » Et il ajoute : « Je crois que c’est un produit pour la consommation des médias. » La messe est dite.

A Tunis, beaucoup d’habitants ont appris la tenue de l’événement suite à l’invasion des rues par des hordes d’étrangers légèrement différents des clients de tour-operators auxquels est habitué le pays. Leur débarquement constitue cependant une aubaine pour l’économie tunisoise dans une conjoncture plutôt morose : frilosité des investissements étrangers, hausse des prix, chômage endémique qui continue à fournir des candidats à l’émigration. « Deux ans après, nous commençons à comprendre qu’il n’y a pas eu de grand changement », confirme Salem. « On peut même dire qu’il n’y a pas eu de changement du tout. Des visages ont changé mais la vie que nous menons n’a pas changé : problèmes économiques, sociaux… » Issu de l’élection d’une Assemblée nationale constituante (ANC) le 23 octobre 2011, le gouvernement de la « Troïka » – Ennahda (islamistes, plus importante formation à l’ANC), Ettakatol et le Congrès pour la république (centre gauche) – est accusée par ses opposants d’installer en douce ses partisans dans les différentes institutions et administrations. Quant à l’ANC, élue initialement pour un an, elle pratique la stratégie du « un pas en avant, deux pas en arrière » et bute sur de nombreuses questions, au premier rang desquelles les liens entre religion et État ou la nature du nouveau régime, présidentiel ou parlementaire. La déception et l’énervement à son encontre sont grands, et partagés au-delà des opposants à la « Troïka ». Salem et tous les autres jeunes révolutionnaires croisés au FSM abondent dans ce sens : « L’ANC ? C’est de la merde. Ils n’ont rien fait, rien écrit, ils n’ont pas travaillé. Ils gaspillent l’argent du peuple. » Si un clivage droite-gauche semble se structurer, Haikel met en garde contre une interprétation trop binaire de la scène politique tunisienne : « Aujourd’hui, il n’y a pas d’alliances stables au sein de l’ANC. On ne peut pas vraiment faire un découpage stable de la sphère politique. » Et ajoute : « C’est l’incarnation de la contre-révolution. Elle regroupe des députés qui n’ont rien à voir avec l’esprit de la révolution. Il y a une vraie bataille de classe mais il n’y a pas un conflit entre une couleur politique et une autre. » De fait, même si la densité des événements des deux dernières années peut parfois essouffler la capacité de mobilisation des Tunisiens et Tunisiennes, les conflits sociaux restent nombreux : révolte pour les mots d’ordre de la révolution – travail, liberté, dignité – violemment réprimée à Siliana fin novembre, manifestations et affrontements dans toute la Tunisie en réponse à l’assassinat de Chokri Belaïd en février, grèves, sit-in… Après la démission de son prédécesseur, l’investiture en mars du Premier ministre Ali Larayedh, ministre de l’Intérieur dans le précédent gouvernement, n’annonce qu’un jeu de chaises musicales dans la politique gouvernementale. La liberté d’expression apparaît alors pour les Tunisiens et Tunisiennes comme la seule conquête réelle de la révolution : «  On peut s’organiser, on peut s’afficher dans la rue, on peut faire pas mal de chose qu’on n’avait jamais rêvé de faire pendant l’époque de Ben Ali », témoigne Haikel.

Face à ces constats, Abir « garde toujours l’espoir qu’une autre Tunisie est possible. Notre espoir, c’est la lutte, il n’y a pas d’autre solution !  » « N’oublions pas que, si la tête du régime est coupée, il y en a une autre qui pousse, et le corps reste le même. Le processus révolutionnaire peut durer des générations. On doit toujours garder les yeux grand ouverts » ajoute Mohammed. Malgré les obstacles, voire les régressions, Haikel reste également optimiste, « parce que le désespoir est contre-révolutionnaire. Je suis, je serai et je resterai toujours quelqu’un d’optimiste, un porteur d’espoir pour que les autres ne perdent pas la foi dans le processus. Il y a des micro-résistances ici en Tunisie. Chaque fois que le processus baisse, ces micro-résistances viennent injecter un nouveau souffle. Et chaque fois qu’une micro-résistance surgit, on passe directement au travail de mise en réseau, de jumelage avec ces forces-là. On essaie de synchroniser les luttes entre les villes et villages. »

Plus que de perspectives générales, les militants veulent parler de projets et ancrer le processus révolutionnaire dans la réalité. « Rêver, c’est agir, c’est exiger le rêve sur le terrain », atteste Mohammed : « Qui a dit qu’un jour Ben Ali chuterait ? Personne. La lutte, c’est le chemin. » Face aux flots de paroles déversés par les querelles de chapelles et par le haut de l’État, l’action de la base reste le maître mot. «  Il y a ce projet d’Université populaire qu’il nous faut encore développer. Il en faut d’autres, d’autres TAZ [Zones autonomes temporaires] dans tout le pays. Un travail énorme de mise en réseau nous attend et nous devons aussi développer des médias alternatifs  », précise Haikel avant de conclure « et si vous voulez que je vous la présente, on l’appelle révolution permanente ! »


Notes


[1Cf. CQFD n° 109.

[2Mouvement politique et armé revendiquant l’indépendance du Sahara occidental, territoire sous contrôle marocain depuis 1975.



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Par Charlotte Aufrez et Régis Arriet


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