CQFD Mensuel de critique et d'expérimentation sociales, en kiosque le premier vendredi du mois (4 €)

Une appli pour filmer les violences policières

« Deux menaces pèsent sur les quartiers : le coronavirus et la police »


paru dans CQFD n°186 (avril 2020), par Mickael Correia
mis en ligne le 04/04/2020 - commentaires

Le 10 mars dernier, le collectif Urgence notre police assassine lançait une application permettant de filmer les interventions des forces de l’ordre sans que celles-ci puissent effacer les images. Le but ? Disposer de preuves opposables à la justice en cas de violences policières. Un outil d’autant plus précieux que depuis le début du confinement, les exactions se multiplient dans les quartiers populaires.

« L’idée a germé en mai 2019, après la mort d’un homme de 36 ans interpellé par la police à Drancy, se souvient Amal Bentounsi. Un jeune homme m’a dit : “J’ai tout filmé mais un policier a pris mon portable et a effacé la vidéo.” »

Le 10 mars dernier, devant des jeunes de Villiers-le-Bel (Val-d’Oise), la fondatrice du collectif Urgence notre police assassine présentait en avant-première une application spécialement conçue pour filmer les interpellations des forces de l’ordre. Un outil élaboré par ledit collectif, qui regroupe des proches de victimes de crimes policiers, à l’instar d’Amal Bentounsi, dont le frère a été tué en 2012 d’une balle dans le dos à Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis) alors qu’il tentait de fuir la police [1].

Produire des preuves

Téléchargeable gratuitement et baptisée UVP (Urgence violences policières), l’application permet de filmer chaque jour cinq vidéos. D’une durée de dix minutes maximum, elles sont géolocalisées et envoyées en temps réel sur les serveurs du collectif afin d’empêcher la police de les supprimer. « Les images sont ensuite visualisées, triées, analysées et nous sommes en lien avec trois avocats prêts à accompagner juridiquement les victimes [2], explique Amal Bentounsi. Pour utiliser l’appli UVP, il faut d’abord s’inscrire par mail ou via Facebook. C’est la seule fois où nous demandons une donnée personnelle, dans le but de recontacter l’auteur des vidéos pour pouvoir entamer une action judiciaire. »

L’appli détaille aussi comment filmer correctement afin de produire des éléments de preuve convaincants pour traduire un policier en justice : ne pas commenter la vidéo pendant l’interpellation, tenter de filmer le visage de l’agent ou son RIO [3] pour l’identifier, essayer d’avoir la plaque d’immatriculation de la voiture, etc. « Avec la géolocalisation très précise du lieu de l’intervention policière ainsi que la date, l’heure et les images, on force l’institution judiciaire à réagir, précise Amal Bentounsi. L’objectif est de contrer l’habituel discours “On ne connaît pas le contexte de la vidéo.” »

La police vent debout

Alors que Christophe Castaner vient de lancer une étude juridique pour contrôler la diffusion de vidéos de violences policières en rendant obligatoire le floutage des agents [4], les flics sont rapidement montés au créneau. Le syndicat Alliance Police nationale voit dans l’appli « une nouvelle tentative pour stigmatiser l’action de la police » et vient d’effectuer une saisine auprès du ministère de l’Intérieur. Quant au secrétaire général du syndicat Synergie- Officiers, il estime que la géolocalisation pourrait « ramener des émeutiers sur le terrain lors d’intervention dans des halls d’immeubles en banlieue ». [5]

L’application a été popularisée dès la mi-mars à travers une tournée en banlieue parisienne, notamment à Mantes-la-Jolie (Yvelines) et Grigny (Essonne). « Les jeunes nous ont remerciés et nous ont dit : “C’est la première fois qu’on pense à nous”, relate Amal Bentounsi. Nous leur martelons que ces violences ne doivent plus être banalisées. L’appli peut par exemple aider à documenter le fait que dans les quartiers, un jeune peut se faire contrôler au faciès plusieurs fois par jour. » Disponible sur Android et bientôt sur iOS, l’outil a déjà été téléchargé plus de 2 000 fois [6]

Tabassage viral

Pour Urgence notre police assassine, l’application UVP, utilisée à grande échelle, pourrait surtout permettre d’atténuer la tension lors des interventions policières, l’agent se sachant filmé et dans l’incapacité de supprimer la vidéo. Pas inutile, alors que ces tensions semblent s’être considérablement accrues dans les quartiers populaires depuis le début du confinement obligatoire de masse.

Dès le deuxième jour de ce confinement, le 18 mars, une adolescente noire de 17 ans a été violemment interpellée par plusieurs policiers dans un marché populaire du quartier parisien de la Goutte d’Or. Le lendemain à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), une autre femme noire, Ramatoulaye B., a reçu un coup de Taser à la poitrine alors même qu’elle disposait d’une attestation de sortie manuscrite. Seule face à huit agents, elle a été plaquée au sol avant d’être embarquée au commissariat. Ces violences lui ont valu cinq jours d’interruption totale du travail (ITT). « J’étais juste sortie faire des courses pour nourrir mon bébé », expliquera plus tard la jeune femme de 19 ans [7].

Aux Ulis (Essonne), des habitants dénoncent un harcèlement policier quotidien. Le 23 mars, alors qu’il sortait de chez lui pour acheter du pain, Yassin, 30 ans, est passé à tabac par les forces de l’ordre. Le lendemain, c’est au tour de Sofiane, livreur de 21 ans, de se faire brutalement interpeller par la BAC (brigade anti-criminalité). Les coups entraîneront pour ces deux jeunes des Ulis plusieurs jours d’ITT. De mêmes scènes de violences ont été observées à Grigny, à Torcy (Seine-et- Marne), à Ivry et Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne) ou encore à Asnières-sur- Seine (Hauts-de-Seine).

« Dorénavant deux menaces pèsent sur les quartiers populaires : le coronavirus et la police », déplore le collectif Urgence notre police assassine. « Face à l’impunité policière, les pouvoirs publics demeurent absents : les RIO ne sont pas affichés, l’IGPN  [8] ne fait rien, les caméras-piétons sur les agents sont inutiles et les images de vidéosurveillance sont tronquées ou disparaissent. Avec l’application, espère Amal Bentounsi, nous avons la possibilité de prendre nous-mêmes les choses en main. »

Mickaël Correia

La Une du n°186 de CQFD, illustrée par L.L. de Mars

- Cet article a initialement été publié sur papier dans le numéro 186 de CQFD, en kiosque du 3 au 30 avril. Voir le sommaire du journal.

  • Ce numéro est disponible chez plus de 2 000 marchands de journaux toujours ouverts partout en France. Pour retrouver les points de vente près de chez vous, cliquez ici.
  • Exceptionnellement, vous pouvez aussi vous procurer ce numéro à prix libre en version numérique (format PDF).
  • Pour recevoir les prochains numéros dans votre boîte aux lettres, vous avez aussi la possibilité de vous abonner.

Notes


[1Parmi les autres membres du collectif, citons Jessica Koumé (compagne d’Amadou Koumé), Hamid Aït Omghar (frère de Lahoucine) et Abdourahmane Camara et (frère d’Abdoulaye Camara.

[2Sous l’égide de l’Observatoire national des pratiques et des violences policières, association fondée en 2016 par le collectif afin de se constituer partie civile lors de procès.

[3Le Référentiel des identités et de l’organisation (RIO) est un nombre à sept chiffres qui identifie individuellement chaque agent des forces de l’ordre.

[6Mise à jour du 4 avril : 3 200 fois.

[7Actu.fr (24/03/2020).

[8Inspection générale de la police nationale.



Ajouter un commentaire

Par Mickael Correia


Dans le même numéro


1 | 2

Voir






Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts ø Affichage classique