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Culture

De la monoculture en Avignon


paru dans CQFD n°124 (juillet-aout-septembre 2014), par Jean-Baptiste Legars, TomJo, illustré par
mis en ligne le 28/07/2014 - commentaires

À qui profite le festival d’Avignon ? Aux Avignonnais ? Aux compagnies ? Aux saisonniers de la restauration ? De la même manière que les nouveaux accords Unedic nuisent à tous, le festival repose sur une débauche de précarité. Par ricochet, une grève des comédiens met en lumière combien la ville est pieds et poings liés à l’industrie touristique. « Ce que nous défendons, nous le défendons pour tous », disent les grévistes. Pensent-ils si bien dire ?

Avignon, sa gare TGV, son Lidl désaffecté, ses dépôts sauvages et son Palais des papes. Un reportage dans la capitale mondiale du théâtre débute comme dans n’importe quelle ville du monde. À l’entrée du parking « Gérard-Philipe », face à la cour d’honneur, un cuisto fume sa clope pendant sa pause, le resto « In & Off » installe ses écrans plats pour le foot, une touriste américaine trouve les sandalettes Minelli de sa copine « really good », et des retraités attendent le petit train « Avignon Vision ». Le ton est donné : Avignon est une usine à touristes, nourris, logés, divertis. Sa niche économique est le théâtre, comme d’autres ont Eurodisney ou la fête de la choucroute. Le festival a-t-il été créé pour les commerçants ?

Quelques jours avant l’ouverture, la ministre de la culture Fillipettoche tremblote à l’idée d’un été noir. Elle déterre des trésors de poésie pour dissuader les intermittents de faire grève : « Les festivals d’été génèrent bien sûr des retombées économiques considérables, mais ce sont d’abord des moments intimes, intenses et paradoxaux puisque chacun […] est renvoyé à sa subjectivité et la nécessité impérieuse de donner sens ‘’aux changements confus d’un monde en gestation’’, comme l’écrit Aragon. [1] » Autrement dit : l’art est meilleur allié que la grève face à la misère en gestation. Paroles reprises en assemblée générale du « In » par un intermittent stratège de la guerre sociale : «  Jouer, c’est résister. » Au regard des dégâts collatéraux provoqués par la démesure de ce festival, nous préférerons cet adage : « Bloquer, c’est créer. »

Rémy Cattelain. {JPEG}

Rendez-vous est pris avec Christophe et Roger, avignonnais et militants associatifs. Sur le chemin, les murs braillent l’exception culturelle marchande : Ma voisine ne suce pas que des glaçons, Faites l’amour avec un Belge, Dans la peau d’une bombe. Des comédiens se glissent péniblement entre les terrasses, déguisés en hommes-sandwichs de leur propre spectacle. « Au-delà de l’assurance chômage, on veut montrer qu’on est dans une ville attentiste, débute Roger. 3 500 appartements intra-muros sont vides toute l’année et attendent le festival. Des restos peuvent se monter pour trois semaines. Un garage devient un distributeur automatique de bouffe. Un imprimeur, ici depuis trois ou quatre générations, a arrêté son activité de photocomposition pour en faire un théâtre trois semaines par an. L’économie touristique fait que cette ville n’existe plus pour ses habitants. » Le festival d’Avignon accueille 1,5 million de visiteurs et génère plus de 40 millions d’euros de bénéfices. Impossible d’arrêter la machine. Les salles du « Off » étaient au nombre de 70 il y a quelques années, elles sont désormais 132. Le directeur en imagine mille. Du délire.

La ville, complètement dépendante, se développe par et pour le tourisme : « La mairie se fait miroir d’elle-même, explique Christophe. Elle affiche des photos de la ville du début du siècle complètement idéalisée, et qui ne concernent que l’hyper-centre. Même les banques s’y mettent. » Les habitants vivent dans un décor permanent, leur pain industriel vendu par des précaires costumés en boulangers traditionnels. Les commerces se développent en fonction de cette économie, magasins de fringue, de luxe et fast-foods à l’intérieur des remparts ; grande distribution à l’extérieur. Pendant le festival, la prostitution explose : « Les nanas peuvent se faire jusqu’à 2 500 euros par jour », évalue Christophe. Comme pendant un vulgaire Mondial.

Derrière les grandeurs de la Création, des centaines de trimards dans les cuisines, les hôtels et les parkings sont payés pour mettre la cuillère dans la bouche des consommateurs. Chaque année, l’Urssaf et l’Hygiène organisent des inspections dites surprises mais annoncées à l’avance. L’an dernier, 150 restos et théâtres ont été redressés. Ils préfèrent souvent payer leurs amendes que leurs salariés : « L’économie du festival ne génère rien pour les habitants, si ce n’est quelques emplois saisonniers. Il y a 20 % de chômeurs à Avignon. La ville est de plus en plus pauvre, 30 % vit sous le seuil de pauvreté. Petit à petit, les classes populaires sont expulsées à l’extérieur des remparts. » Aux municipales, le Front national a fait 35 % au deuxième tour. Un vote de ressentiment ? «  Il y a peut-être de ça, répond Christophe, même si le déchirement de l’UMP locale explique beaucoup. » Si le festival ne profite pas aux habitants, à qui est-il dédié ?

Indice : le président du festival est Louis Schweitzer, ancien patron de Renault condamné par la justice belge pour non-respect du droit du travail, après la liquidation de l’usine de Vilvorde, et président actuel de la branche internationale du Medef. Un artiste de l’exploitation. Une salle du « Off » peut rapporter jusqu’à 1 500 euros par jour. Le diocèse, pour qui les voies du profit ne sont pas impénétrables, en posséderait cinquante à lui seul. Roger continue : à côté de l’hôtellerie et de la restauration, « t’as aussi le business de la sous-location, car les hôtels ne couvrent que 10 % de la demande. C’est bien souvent de la démerde individuelle, mais ça crée un vaste marché noir et une spéculation locative de mai à septembre. » Dans cette économie bien huilée, la grève et le blocage de l’économie ne seraient-ils pas la meilleure réalisation de l’art ?

Servitude volontaire. Côté compagnies, la situation n’est guère plus reluisante, peut-être plus inextricable. À Avignon, il faut payer pour travailler. Trois « interluttants » du Nord-Pas-de-Calais en témoignent : «  Location de salle, logement, communication, déplacements, tout ça coûte très cher, commence Corinne Masiero, qui jouait dans le “Off” il y a quelques années. Tous les jours, tu montes et tu démontes ton plateau en vitesse entre deux spectacles, tu ressors crevée, c’est l’usine. Au final, on a gagné quoi ? Une date pour l’année et un lumbago que je soigne encore aujourd’hui. Avant ça, je travaillais dans les foires commerciales, ici ça a été la même arnaque. J’ai eu l’impression d’être un crocodile entrant dans une maroquinerie. » Le problème est que tout le monde doit jouer à Avignon : « On nous dit que si on ne joue pas à Avignon, on est foutu. T’as des programmateurs qui viennent te voir ici mais qui ne se déplacent pas quand t’es en région », poursuit Maxime Sechaud. Les compagnies s’endettent jusqu’à 30 000 euros pour rencontrer les programmateurs venus faire leurs courses. Louise Wailly, acolyte interluttante, confirme : « Elles se cassent elles-mêmes, et en plus elles ne peuvent pas faire grève, vu les sommes empruntées. Ce discours sur l’auto-aliénation, tout le monde le porte, mais tout le monde doit jouer pour trouver des dates. » Les spectacles en pâtissent, forcément.

Surtout ils s’homogénéisent comme des fromages pasteurisés : « Une pièce n’est pas faite pour être jouée mais pour être vendue, insiste Louise. Tu peux jouer du Brecht sans jamais rejoindre la contestation d’une manière ou d’une autre. » Une troupe passe, chante un refrain de Renaud et distribue ses flyers. «  Regarde les affiches, continue Corinne, on te présente les spectacles avec un nom de comédien ou de producteur, tu ne sais même pas quel est le propos. Un spectacle doit avant tout être bankable. Dans l’industrie du cinéma c’est pareil, tu peux avoir un bon projet, mais il te faut des noms.  »

Il ne faut pas compter sur les appels d’offres publics pour enrayer cette standardisation. Louise : « Cette année c’est le centenaire de la guerre 14-18, alors des spectacles sur 14-18, t’en as une branlée. Il n’est plus question de savoir ce qui est pertinent de dire aujourd’hui, on est devenus des prestataires. Les discours de créativité, ça ne veut plus rien dire, c’est une culture de la commande, on est les bouffons du Ministère. »

« Ouais, on fait du T.O.D., se marre Corinne, du Théâtre On Demand ! » Louise poursuit : « T’as encore plus pernicieux aujourd’hui, avec la mode des questions de genre ou la parité hommes-femmes voulue par Fillipetti. Avant même de présenter un spectacle, on sait qu’il a été monté par un ‘’metteur en scène femme’’, comme si c’était un argument de vente. D’un point de vue féministe, c’est encore pire, on est des ‘’femmes’’ avant d’être des personnes considérées pour ce qu’elles font ! »

Pour une large part, les actions que mènent les intermittents contre les nouveaux accords Unedic gagneraient à considérer que la culture, dont Avignon est le symbole et le fer de lance, ne fait pas exception à la règle de la marchandise. Circonscrire le débat à la seule répartition des fruits (pourris) du travail – comme le font les experts en comptes publics qu’ils soient libéraux ou contestataires – c’est s’aliéner d’avance aux logiques qui tuent le spectacle vivant. Et se couper des autres travailleurs.

TomJo

Accords Unedic : chômeurs et intérimaires aussi

A Alès, dans le Gard, ça a gueulé : début juillet, des « chômeurs et intermittents du travail » ont sévèrement gourmandé les grévistes de la culture. En effet, ces derniers auraient eu tendance à limiter la lutte contre la réforme Unedic aux seuls intermittents du spectacle. C’est ballot. Car, on l’oublie trop souvent, les accords signés le 22 mars 2014 ne concernent pas les seuls professionnels de la scène.

Pour les chômeurs au régime général, il faut savoir que l’allocation minimale passe de 57,4 % du salaire de référence à 57 %. Soit 0,4 % de coquillettes en moins tous les mois. Par ailleurs apparaît le système de « rechargement des droits » au chômage. Selon la Coordination des intermittents et précaires d’Ile-de-France (CIP-IDF), «  contrairement à ce qui se fait actuellement, un contrat mieux rémunéré au cours de la période d’épuisement du capital ne pourra pas changer le montant de l’indemnité ». Autrement dit : si vous ouvrez des – petits – droits au chômage avec un contrat mal payé, n’espérez aucune embellie si vous dégotez entre-temps un taf plus rémunérateur. Vos droits ne seront pas recalculés. Bossez, et circulez, les feignasses.

Quant aux intérimaires, certains d’entre eux se voient mettre d’office au régime général. Auparavant, leurs journées travaillées comptaient pour dix heures. C’était bien trop. Elles n’en représenteront plus que cinq. Il va sans dire que ce tour de passe-passe réduit sensiblement leurs droits aux indemnités.

« Chômeurs, intérimaires, intermittents du spectacle, salariés précaires (ou qui pourraient le devenir) : cet accord nous concerne tous ! », pouvait-on lire sur un tract du collectif Avignon Off de la CIP-IDF. Cet été, comme à la rentrée, Pôle emploi pourrait bien devenir le théâtre de la lutte.

Jean-Baptiste Legars


Notes


[1Le Monde, 1er juillet 2014.



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