CQFD

L’HP retourne à l’asile

Dans l’enfer de la psychiatrie covidienne


paru dans CQFD n°188 (juin 2020), par Cécile Kiefer, illustré par
mis en ligne le 22/06/2020 - commentaires

Tout autant que les autres services médicaux, l’hôpital psychiatrique est à l’agonie depuis des années. Il n’a pas non plus été épargné par le Covid-19. Pourtant, tout au long de la crise sanitaire, il est resté cantonné au silence. Pire, les murs de l’asile n’attendaient que cet épisode pour se redresser, condamnant les patients à encore plus d’enfermement dans l’enfermement.

Par JMB {JPEG}

Ce dimanche 14 mars aurait pu avoir un avant-goût de printemps. Pourtant, l’ambiance est électrique. Limite anxiogène. En vérité, il a un sale goût, ce dimanche. La veille, les bars et les restaurants ont appris qu’ils allaient fermer le lendemain, précipitant les Marseillais dans la rue pour profiter de leur dernière soirée en terrasse. Et ce jour, à la clinique psychiatrique des Quatre Saisons, les patients en régime ouvert ont eu le droit à une dernière sortie pour aller voter. Mathieu, les élections, il s’en balance. C’est surtout l’occasion pour nous deux d’une papote en bord de mer, où l’on se demande bien à quelle sauce on va être mangés dans les prochaines semaines. Les deux heures de sortie arrivent vite à leur terme. On se serre fort, on se lance un naïf « À bientôt » sans savoir que ce confinement aux allures de gros délire collectif va durer deux mois. Je regarde Mathieu s’éloigner. Il part se confiner à la clinique.

Les grands oubliés de la crise sanitaire

On le sait, la psychiatrie a toujours été le parent pauvre du système de santé. Et la crise sanitaire n’a fait qu’accentuer ce constat. Très vite, le secteur a dû s’adapter au confinement général. Les CMP (centres médico-psychologiques) [1] de quartier ont drastiquement réduit la voilure, privilégiant les téléconsultations, tandis que les hôpitaux psychiatriques se sont partiellement vidés, laissant des milliers de personnes sur le carreau ou à la rue, en rupture de soin et parfois sans traitement. Mathieu m’a confié que dans son établissement, « une bonne moitié des patients a quitté la clinique au début du confinement, par peur de choper le virus ou d’être confinés à l’intérieur. Mais il y a aussi ceux, parfois en grande fragilité, qu’on a poussés vers la sortie pour qu’il y ait le moins possible de chambres doubles ».

Dans d’autres structures, les services ont été réorganisés pour créer des « unités Covid », ce qui a parfois provoqué une surpopulation et une absence d’intimité terribles pour les patients, comme le confiait à Mediapart une infirmière d’un hôpital psychiatrique du Sud-Ouest : « Des chambres de deux sont passées à quatre ou cinq occupants, avec les WC à partager et 1,5 mètre d’espace entre chaque lit. Le tout sans salle commune d’activité. [2] » La chambre d’ » isolement thérapeutique », sa froideur et son matériel de contention, devenait alors le seul espace d’intimité.

La pénurie de masques et de matériel n’a pas épargné la psychiatrie. Fin mars, la Contrôleuse générale des lieux de privation des libertés, Adeline Hazan, alertait le ministère de la Santé : « Pour les Agences régionales de santé, la psychiatrie n’est pas prioritaire dans la distribution du matériel de protection : dans plusieurs régions, la répartition des masques, solutions hydroalcooliques et kits de dépistage ne prévoit délibérément aucune attribution à la psychiatrie. »

Aux Quatre Saisons, les patients n’ont donc pas de masque et les infirmières n’en portent qu’à la distribution des médicaments. Personne n’est testé. Quelques semaines après le début du confinement, plusieurs patients, ainsi que des membres du personnel médical, seront infectés par le coronavirus. Pour faire face à la pénurie de matériel de protection, certains soignants s’organisent alors en mode « système D », comme à l’hôpital psychiatrique marseillais de Valvert où des infirmières récupèrent des blouses données par un fabricant de marrons glacés et un lot de masques Ikea.

Avec la crise sanitaire, la peur de la contamination change de camp : les soignants n’ont plus peur d’être contaminés par la « maladie mentale » et la folie, ils craignent de contaminer les patients, dont certains sont très fragiles [3]. Autre appréhension : si les places en réanimation venaient à manquer, la vie d’une personne en psychiatrie vaudrait moins que celle d’une personne considérée comme saine d’esprit, rentable, réhabilitable.

Les pratiques alternatives mises à mal

Dans les pratiques du quotidien, la crise sanitaire a un double effet sur les établissements psychiatriques : elle enferme toujours plus les patients qui y sont hospitalisés tout en condamnant la minorité de soignants qui essayent de travailler différemment à bafouer leurs convictions. En une semaine, ces structures deviennent un véritable enfer [4] pour ceux et celles qui y sont confiné.es : salles communes fermées, temps collectifs et activités suspendus, permissions pour des retours à domicile annulées, promenades et visites interdites.

Certains établissements bénéficiant de parcs privatifs accorderont aux patients quelques sorties surveillées pour leur permettre de « prendre l’air ». Mais à la clinique des Quatre Saisons, il n’y a que le bitume du parking qui entoure le bâtiment. Les promenades sont donc réduites et pas franchement agréables, comme en témoigne Mathieu : « Je suis quelqu’un qui aime énormément marcher. Là, je pète les plombs un jour sur deux et j’ai extrêmement mal au dos à cause du manque d’exercice. » En dehors des promenades, les sorties à l’extérieur et les retours à domicile sont un repère pour de nombreux patients admis en régime ouvert et permettent à certains de mieux supporter l’hospitalisation. Le confinement les a privés de cette précieuse béquille : « J’ai envie de rentrer chez moi, m’explique avec résignation Mathieu au cours d’un de nos coups de fil réguliers. Mais comme je suis en dépression, je me dis que je vais péter les plombs tout seul chez moi, donc je reste ici. »

Par ailleurs, tout ce qui concourt à créer un peu de lien avec l’extérieur est anéanti en quelques jours. « Ce sont les infirmières qui allaient récupérer les colis de nos proches au portail d’en bas, me racontera Mathieu quelques semaines plus tard. On n’avait même pas le droit de les voir alors qu’ils se tenaient à 200  mètres, derrière un portail. »

Le grand renfermement

Par temps de confinement, les établissements psychiatriques décrètent donc le grand renfermement : l’isolement psychiatrique se confond avec le confinement sanitaire. Le psychiatre Mathieu Bellahsen va même plus loin pour décrire ce nouvel ordre psychiatrique covidien : « Nous ne parlons plus de barrières, nous parlons au mieux de prison, au pire d’un camp : le registre de l’exception se déploie sans vergogne sous prétexte sanitaire. [5] »

« Protéger, ce n’est pas s’arroger tous les pouvoirs », met en garde une infirmière de l’hôpital de Valvert [6]. Pourtant, lors de ces longues semaines de confinement, les actes de maltraitance se sont multipliés derrière les murs opaques de la psychiatrie. Un protocole de quarantaine y a été mis en place pour isoler toute personne admise pendant le confinement. Le patient, qui arrive en souffrance, sera donc enfermé pendant plusieurs jours à son arrivée. « J’ai croisé un type que je ne connaissais pas dans les couloirs, me raconte Mathieu. Il m’a expliqué que ça faisait deux semaines qu’il était hospitalisé à la clinique. Pendant tout ce temps il était seul, dans sa chambre, attendant d’être parmi les autres. »

Concernant les patients contaminés par le coronavirus à l’intérieur, la panique pousse certains soignants à prendre des décisions arbitraires, parfois inhumaines. Mathieu explique qu’un patient un peu fiévreux a illico été envoyé dans l’unité Covid. La solitude y est terrible, tout comme le décor, pour un public déjà en grande fragilité. Mathieu s’indigne : « Les infirmières n’adressaient même pas la parole à une patiente enfermée dans cette unité lorsqu’elles lui apportaient son repas. »

L’arbitraire psychiatrique se joue aussi en dehors des « unités Covid ». Certains établissements rétablissent des serrures aux portes des chambres des patients. Dans un texte révoltant [7], Mélina, psychiatre, questionne l’éthique et le sens de son travail et se décrit comme « maltraitée et maltraitante ». Elle raconte qu’un administrateur de garde de son hôpital psychiatrique a changé début mai toutes les serrures des portes pour pouvoir enfermer les personnes hospitalisées à l’intérieur de leur unité, sans consulter personne, sous prétexte qu’il y avait un risque de contamination. Le 11 mai, une patiente, transférée dans une unité ouverte à la hâte par l’administration, s’est défenestrée. Selon Mélina : « Cette patiente était enfermée à clé, pour une cause sanitaire et donc de manière illégale, dans une chambre non adaptée. »

L’inhumanité ne s’arrête pas là. Dans certains établissements, les personnes qui ne respectent pas les gestes barrières sont sanctionnées par un placement en chambre d’isolement, parfois même avec usage de moyens de contention. Certains soignants refusant de cautionner ce grand renfermement et ces mesures humiliantes seront eux-mêmes menacés, voire sanctionnés pour « non-respect du confinement ». Des mesures disciplinaires qui conduiront également à l’exclusion d’une patiente des Quatre Saisons qui avait fait le mur pour retirer de l’argent à un distributeur en face de l’hôpital. Un climat délétère qui provoque d’énormes tensions à l’intérieur.

Psychiatrie sans contact

« Pour que les soins psychiatriques deviennent réellement thérapeutiques, il faut que les masques du pouvoir tombent et que disparaissent les hiérarchies aliénantes, le déni du partage d’une même humanité, afin de favoriser l’échange, le contact, le temps » rappelle le psychiatre Mathieu Bellahsen. Mais comment prendre soin, écouter, partager un quotidien lorsque la psychiatrie covidienne dicte des règles diamétralement opposées à ces valeurs ? Quand la distanciation sociale est de mise, quand tout contact humain est proscrit, quand les regards sont fuyants et méfiants, quand le pouvoir psychiatrique remet sa blouse, sa charlotte, ses gants, son masque, quand le psychiatre se désinfecte après avoir serré la main de son patient ? Les principes de la psychothérapie institutionnelle [8], qui vise à donner un rôle plus collectif et moins dominant à l’équipe soignante vis-à-vis des patients, en considérant comme pure folie le fait de « soigner les malades sans soigner l’hôpital » [9], semblent définitivement s’effacer au profit d’une psychiatrie purement clinique, froide, distanciée.

Un monde et une psychiatrie sans contact : voilà ce qu’encourage le ministère de la Santé, qui appelle les professionnels du secteur à renforcer et à pérenniser la dématérialisation des prises en charge et les plateformes d’écoute à distance. Un effet d’aubaine pour la psychiatrie néolibérale et gestionnaire. Un cauchemar pour les patients privés du lien et du temps qu’il faut pour se soigner. « Voir la personne physiquement, serrer une main est extrêmement important, note Félix, interne en géronto-psychiatrie contraint de pratiquer des téléconsultations depuis la fermeture de son CMP. Parfois, le contact avec nos patients, c’est le seul qu’ils ont avec des êtres humains [10] ».

La neutralité et la confidentialité d’un cabinet jouent un rôle essentiel dans la relation thérapeutique, comme le note Yannick, en suivi psy depuis une dizaine d’années : « Il y a le rituel, penser à mon rendez-vous, à ce que je vais exprimer. Quelques heures avant ma téléconsultation, je me suis aperçue que je ne pensais qu’à l’aspect technique et je me demandais si ça allait fonctionner. » En l’absence des expressions corporelles et de toutes les manifestations non verbales qu’empêche une téléconsultation, comment parler de soin ? Yannick décrit le malaise : « Lorsque je vois ma psychiatre au cabinet, il y a un accueil, une voix, une présence, des choses qui se passent sans la parole. La visioconsultation, c’est une voix qui se déforme, un visage qui se fige parce qu’il y a un bug. Surtout, il y a ta gueule, ton propre visage sur lequel tu vois arriver la vague d’émotion qui va t’emporter, ta cuisine en arrière-plan… Cette pièce va-t-elle rester associée à ce qui est une consultation médicale ? » Yannick conclut : « Pour la première fois je suis restée pratiquement muette. » Pire : sa psychiatre a consacré plus de la moitié de la séance à la convaincre de l’efficacité du procédé : « Elle m’expliquait qu’on était en train d’inventer d’autres façons de faire. »

Ce glissement de la psychiatrie covidienne se marie parfaitement à l’ambition des « santé-mentalistes » [11] qui entendent réduire l’être humain à un cerveau et développent la « santé connectée ». La puissante fondation-lobby Fondamental – qui avait déjà développé une application smartphone « d’évaluation, de prédiction et de prévention du risque suicidaire » – a su profiter de la crise pour développer d’autres applications, notamment CovidÉcoute : « un service gratuit proposé à toute personne en proie à une détresse psychologique liée à l’épidémie de Covid-19 et au confinement. » L’application prétend évaluer sur une échelle de 1 à 10 le niveau de stress, de colère, de mal-être, d’épuisement et d’idées suicidaires de la personne, avant de la diriger vers une téléconsultation via l’application Qare. Elle propose également « un guide personnel vers le mieux-être » ridiculement nommé MonSherpa. Gratuite ces dernières semaines, l’application MonSherpa coûtera 6 € par mois une fois la crise sanitaire passée.

Infantilisation

Au cours des derniers mois, les médias ont relayé en boucle les angoisses des personnes confinées. Dans cet océan de storytelling où ceux qui prennent la parole vivent souvent dans des conditions matérielles confortables, la voix des personnes enfermées en psychiatrie est restée confisquée par le pouvoir médical. Les rares informations qui filtraient n’étaient incarnées que par des soignants – des psychiatres, plus exactement. Certains parlaient de « calme avant la tempête », d’autres affirmaient que « les patients qui souffrent de troubles schizophréniques se sont souvent bien adaptés à l’isolement ». Lesdits patients ? Jamais interrogés.

Le déconfinement auquel le reste de la population a enfin pu goûter reste un beau mirage pour les personnes internées en psychiatrie. Aux Quatre Saisons, seules deux sorties hebdomadaires de deux heures sont à ce jour (fin mai) autorisées : « Comme les personnes psychiatrisées ne sont pas rentables, n’ont pas de boulot et sont souvent sous tutelle, ils ne sont pas pressés de nous laisser sortir, analyse Mathieu. Ils nous considèrent comme incapables de respecter les gestes barrières. » De plus, les sorties sont limitées et ultra-encadrées : il s’agit de se rendre au supermarché ou à la banque, par groupe de six, accompagnés par des infirmières parfois revêtues d’une blouse blanche. « Une humiliation, proteste Mathieu. Les patients n’ont jamais été consultés pour savoir de quoi ils avaient envie durant ces deux heures de sorties. »

Un faux déconfinement

Ce mardi 12 mai aurait pu avoir un goût de grandes retrouvailles : Mathieu pouvait enfin recevoir de la visite. En vérité, elles ont un sale goût, ces retrouvailles. Depuis la veille, les Français ont de nouveau le droit de sortir. Mais en arrivant à la clinique des Quatre Saisons, je comprends vite que le déconfinement n’est pas le même pour tous. Des infirmières en blouse nous mettent illico du gel sur les mains, nous distribuent des masques, nous font signer une décharge, et nous laissent une heure pour se revoir. À peine le temps de prendre quelques nouvelles du dedans et de commenter un peu l’état du dehors que les infirmières nous signalent déjà que l’heure est passée. Cette fois-ci, on ne peut pas se serrer fort dans les bras ; on se lance un naïf : « La prochaine sortie, c’est dehors. » Mathieu me regarde partir. Et le grand portail des Quatre Saisons se referme.

Cécile Kiefer

La Une du n°188 de CQFD, illustrée par Emilie Seto {JPEG}

- Cet article a été publié sur papier dans le numéro 188 de CQFD, en kiosque du 5 juin au 2 juillet. Voir le sommaire du journal.

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Notes


[1Centres de consultation regroupant psychiatres, psychologues, infirmières, assistantes sociales...

[3Comme l’a expliqué un article de Vice.com (« Dans l’unité psychiatrique destinée aux patients atteints du Covid-19 », 12/05/2020), les personnes psychiatrisées présentent souvent des comorbidités 1,5 à 2 fois supérieures au reste de la population. Au final, l’hécatombe n’a pas eu lieu et elles ont été jusqu’ici 5 à 6 fois moins touchées par le Covid, contrairement aux soignants.

[4Le psychiatre Mathieu Bellahsen en a témoigné dans un post de blog : « De la psychiatrie confinée à la psychiatrie renfermée. Bas les masques ! », Blogs.mediapart.fr (18/05/2020). À noter qu’il est coauteur, avec la journaliste Rachel Knaebel, du livre La révolte de la psychiatrie (La Découverte, 2020).

[5Idem.

[7« Le Covid met à mal notre éthique professionnelle », Blogs.mediapart.fr (16/05/2020).

[8Mouvement critique de la psychiatrie né au cours de la Seconde Guerre mondiale, au sein de l’asile de Saint-Alban-sur-Limagnole (Lozère), haut-lieu de la Résistance. Il s’agissait de modifier l’institution soignante selon des principes mêlant psychanalyse et marxisme.

[9Dixit Jean Oury, fondateur avec d’autres psychiatres de la psychothérapie institutionnelle.

[11La santé mentale – Vers un bonheur sous contrôle, Mathieu Bellahsen, La Fabrique (2014).



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