CQFD

Souffrance au travail

Dans l’éducation nationale, silence on meurt


paru dans CQFD n°181 (novembre 2019), par Loez, illustré par
mis en ligne le 30/11/2019 - commentaires

Le suicide de la directrice d’école Christine Renon a été un triste révélateur des conditions de travail difficiles des enseignants. Mais leur hiérarchie botte en touche.

Par Gautier Ducatez {JPEG}

Le week-end des 21 et 22 septembre, Christine Renon, 58 ans, enseignante chevronnée et directrice de l’école maternelle Méhul à Pantin (Seine-Saint-Denis) depuis plusieurs années, décide de mettre fin à ses jours au sein de l’école. Comme pour marquer les lieux de son sacrifice.

Car son geste n’est pas qu’un acte de désespoir, c’est surtout un geste politique. Avant de se jeter dans le vide, celle qui est décrite par toutes et tous comme une figure du quartier, une femme de conviction « solide comme un roc », a pris le soin d’adresser un courrier [1] à son inspecteur et aux autres directrices et directeurs de la ville.

« Aujourd’hui, je me suis réveillée épouvantablement fatiguée, épuisée après seulement trois semaines de rentrée », commence-t-elle, avant de dénoncer sa charge de travail grandissante, le manque de moyens, les rythmes scolaires qui ne respectent pas le rythme des enfants et qui surchargent les enseignant•es, les pressions et l’absence de soutien de la hiérarchie. Face à tout cela, dit-elle, « les directeurs sont seuls  ! »

« Je remercie l’institution de ne pas salir mon nom », conclut-elle en une ultime demande, prémonitoire. Car à peine l’administration apprend-elle le suicide et l’existence des lettres, qu’elle fait tout pour empêcher la diffusion de celles-ci en enjoignant aux destinataires de les remettre à la police, tentant de les museler en faisant appel à l’article 1 de la récente loi Blanquer qui permet de punir les personnels qui l’ouvriraient trop. Par contre, rien n’est fait pour prendre en charge les collègues de Christine, durement ébranlés par la nouvelle, les parents choqués et les élèves désemparés. Elles et ils sont laissé•es seul•es face à leur deuil, à se demander comment annoncer la nouvelle aux enfants. La hiérarchie académique pousse tout le monde à reprendre un fonctionnement « normal » au plus vite – circulez, y a rien à voir. Il faut attendre plusieurs jours pour que le ministre Jean-Michel Blanquer se fende d’un tweet dans lequel il ne cite même pas le nom de Christine Renon. Il ira ensuite accuser les journalistes du malaise des enseignant•es [2].

Le jeudi suivant la mort de l’enseignante, près de 500 personnes, émotion à fleur de peau, se rassemblent devant l’école Méhul pour rendre hommage à Christine, mais aussi dire leur colère et leurs interrogations face à la situation. Le 3 octobre, jour où l’intersyndicale au grand complet a obtenu la tenue d’un CHSCT-D (Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail départemental) extraordinaire, plus de 200 écoles sont fermées dans le département, avec 65 % de grévistes selon les syndicats. À Bobigny, près de 3 000 enseignant•es se rassemblent sous les fenêtres de la Direction des services départementaux de l’Éducation nationale (DSDEN) pour dire leur désarroi, leur colère, attendant une réponse de l’institution aux questions soulevées par Christine Renon dans sa lettre. Un slogan prend de l’ampleur et s’élève jusqu’au sixième étage : « Blanquer démission  ! »

Le » new management » tue

Le CHSCT dure plusieurs heures. « Je ne suis pas sourd ni aveugle », y aurait dit le Directeur académique de Seine-Saint-Denis, Antoine Chaleix. Mais s’ ils promettent la stabilisation du poste d’inspecteur sur Pantin, les chefaillons de l’institution rejettent en bloc toute responsabilité de celle-ci dans la dégradation des conditions de travail qui ont poussé Christine Renon au suicide, se défaussant sur le ministère, sur la ville de Pantin... « 2 h 30 de CHSCT-D pour rien » dénoncent les syndicats dans leur compte-rendu. Par contre, les pontes de l’éducation nationale en profitent pour ressortir un vieux projet de refonte des écoles primaires, abandonné quelques mois plus tôt devant la levée de boucliers des enseignant•es du premier degré [3].

Un acte de mépris de plus de la part de ceux qui mettent en œuvre depuis des années la casse du service public d’éducation, qui nient la souffrance des personnels et dont les méthodes de new management tuent : réformes qui s’enchaînent, multiplication des injonctions et des tâches administratives chronophages, pressions hiérarchiques, absence d’écoute, décisions unilatérales, déshumanisation des procédures avec un usage accru du numérique dans des écoles sous-équipées, recours massif à des contractuels précaires...

Le même jour que Christine Renon, un enseignant de SVT de Nice, Frédéric Boulé, âgé également de 58 ans, mettait lui aussi fin à ses jours, une semaine après avoir consulté la médecine du travail.

Plutôt que répondre aux interrogations des personnels de l’Éducation sur leur souffrance et la dégradation de leurs conditions de travail, Blanquer a déployé ses écrans de fumée à tour de médias, usant et abusant d’une rhétorique sexiste et islamophobe, appelant à dénoncer les enfants qui présenteraient des signes de « radicalisation » et s’en prenant aux mères qui portent le foulard – « Le voile n’est pas souhaitable dans notre société. » Sacrée diversion ; l’extrême droite elle-même n’en demandait pas tant...

Loez

Notes


[1Cette lettre est consultable à l’adresse suivante : www.cafepedagogique.net/lexpresso/Documents/docsjoints/renon.pdf.

[3Il s’agirait de regrouper plusieurs écoles et de doter le directeur de l’ensemble d’un statut de supérieur hiérarchique des enseignants. C’est une légère variation d’un projet porté un temps par la loi Blanquer promulguée cet été, mais finalement abandonné.



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