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Artisans du « choc des civilisations »


paru dans CQFD n°95 (décembre 2011), par Gilles Lucas
mis en ligne le 24/01/2012 - commentaires

Les informations bidouillées et effrayantes sur l’Islam, diffusées par un site d’informations – memri.org – où se bousculent des membres des autorités américaines et israéliennes, rencontrent de beaux succès. En attendant un conflit général avec les Arabes, on peut déjà en subir les effets au comptoir du café du coin.

Sur la place Tahrir, debout sur une sommaire estrade encadrée de drapeaux noirs, un homme, barbe rousse teinte au henné, vitupère dans un micro face à une foule éparse. « Le cheik Oussama Ben Laden mène le djihad pour l’amour d’Allah ! La révolution doit être islamique ! » Des voix répondent « Allah Akbar ! » La vidéo de cette prestation du leader salafiste Tawfiq Al-Afni, enregistrée le 18 novembre, a fait le tour du web. Initiateur de cette mise en ligne après montage : le Middle east media research institute (Memri). But de ce think tank : « Explorer le Moyen-Orient à travers les médias de la région, combler le fossé linguistique qui existe entre l’Occident et le Moyen-Orient, en fournissant des traductions en temps opportun de l’arabe, du persan, de l’ourdou pachto, et des médias turcs, ainsi que des analyses originales des tendances politiques, idéologiques, intellectuelles, sociales, culturelles et religieuses au Moyen-Orient. » Tout en se défendant dans leur déclaration d’intention d’un quelconque amalgame entre Islam et islamisme, les matériaux qu’ils diffusent sur leur site ne montrent que des appels à la mort, à la négation de la Shoah et à la mobilisation pour mener la guerre contre les Américains et les Juifs. C’est à cette source que, fréquemment, des organes de presse tels que le New York Times, le Times, le Washington Times, le Wall Street journal, l’Associated Press – pour ne nommer que les plus influents – viennent récolter des informations sur le Moyen-Orient. C’est sur elle que « toutes les branches militaires du gouvernement américain, […] les membres du Sénat et la Chambre des représentants » peuvent s’appuyer, ainsi que l’affirme Memri en vantant les liens qu’ils entretiennent avec ces autorités. Avec à sa tête le colonel israélien Ygal Carmon, ex-conseiller de Yitzhak Shamir et Yitzhak Rabin, sur les questions de terrorisme, l’organigramme de cet institut est particulièrement bavard : au milieu de nombre de responsables du FBI, Donald Rumsfeld, le néo-con milliardaire, falsificateur et tortionnaire ou encore Ehud Barak, ministre de la Défense du gouvernement de Netanyahu, instigateur des colonisations en Cisjordanie et allié des ultra-orthodoxes du parti Shas, apparaissent comme des personnalités de toute confiance. Car, pour tout ce petit monde-là, la conflagration avec les Arabes, sous la bannière du fumeux et criminel concept de « choc des civilisations », est inévitable. Et surtout, souhaitable au nom d’intérêts géostratégiques qu’évidemment ils omettent de nommer. Nouvel outil de ce dispositif de propagande, le livre de Wafa Sultan, psychiatre américaine d’origine syrienne, dont le titre est L’Islam en question [1], ne fait pas dans la dentelle. Après avoir ouvert sur des remerciements à Memri « qui [transmet] fidèlement les informations de cette région (le Moyen-Orient) » la thérapeute jette dans le même sac, tout en se contorsionnant un peu, l’Islam, l’islamisme et la culture arabe. L’Amérique, c’est la liberté. Le Moyen-Orient, c’est l’esclavage, la bêtise et la violence fondés sur la peur, tous produits des enseignements d’un prophète et d’un Dieu terrifiants. Quant au fait que les populations de ces pays vivent sous des dictatures, il ne s’agit que d’un phénomène résultant de la culture de la haine et de la soumission. De toutes façons, les musulmans n’aiment personne et, aussi loin que l’on remonte, ils ont toujours haï les juifs : c’est écrit dans le Coran… Mais fort heureusement, cette professionnelle connaît le remède : « Pour libérer les musulmans de leurs peurs […], cela nécessitera les services de laboratoires médicaux et scientifiques ainsi que de spécialistes en science comportementale, en psychologie sociale et en sociologie. » Si ces velléités thérapeutiques semblent s’écarter quelque peu des solutions plus expéditives que nourrissent les fanatiques de Memri et de leurs complices et donneurs d’ordres, elles participent toutes deux d’une même perspective de mépris et de conflit dont les effets délétères se répandent en toute bonne conscience dans les sociétés occidentales.


Notes


[1Wafa Sultan, L’Islam en question, H&O Éditions, 2011.



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Par Gilles Lucas


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