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Une contestation atone

Argentine : Vont-ils (enfin) prendre le Macri ?


paru dans CQFD n°162 (février 2018), par Jérémy Rubenstein, illustré par
mis en ligne le 20/03/2018 - commentaires

Régime sec. Depuis qu’il a pris ses fonctions en décembre 2015, le gouvernement dirigé par Mauricio Macri a mis l’Argentine à la diète. Les salaires stagnent, les prix s’envolent et la dépense publique se réduit comme peau de chagrin. Une politique gouvernementale qui s’appuie sur la complaisance des médias et une faible contestation. Point de situation.

L’énumération a de quoi faire frémir. Factures des services multipliées par dix (chez moi, celle d’électricité est passé de 100 pesos fin 2016 à 1 300 fin 2017). Licenciements massifs. Larges coupes budgétaires dans le secteur public (à l’exception des forces de l’ordre et de l’armée). Et recours décomplexé à l’endettement [1]. En clair, les raisons de se révolter ne manquent pas depuis l’entrée en fonction, en décembre 2015, du gouvernement dirigé par l’héritier multimillionnaire Mauricio Macri.

Par Juliette Iturralde. {JPEG}

Les coudées franches

Certes, le gouvernement précédent, celui de Cristina Kirchner, ne faisait déjà pas rêver. Mais l’actuel, pour le coup, a carrément de quoi susciter de vifs cauchemars. Du moins, si la population daignait réagir. Pour l’instant, ce n’est pas le cas : rien ne semble ébranler la tranquille mise à sac du pays au profit des plus riches et de multinationales en goguette. Entre les sourires de jet-setteurs des ministres, la médiocrité médiatique et l’attentisme complice de la principale centrale syndicale, la CGT (grâce à un accord sur la question de la gestion des très juteuses œuvres sociales), les protestations n’ont pas dépassé le cercle des gens directement concernés par les mesures gouvernementales et des organisations de gauche très minoritaires. À en croire les sondages, le reste de la population voit l’action du gouvernement d’un œil favorable. Et celui-ci a d’autant plus les coudées franches que son principal adversaire, le kirchnérisme, défait en 2015, peine à s’imposer au sein d’un mouvement péroniste dont les principales figures n’hésitent pas à se rallier au pouvoir. Rien de nouveau sous le soleil : depuis les années 1940, le péronisme est toujours allé là où le guidait son intérêt le plus vénal.

Deux ans, donc, de saccage du pays, sans que rien ne laisse entrevoir les prémices d’une résistance un peu consistante. Sinon en décembre dernier, quand la réforme des retraites [2] a déclenché un inattendu ras-le-bol. D’un seul coup : manifestations, affrontements avec la police et cacerolazos [3] dans les quartiers. À tel point que certains ont espéré le retour de la grande rébellion populaire de 2001. On n’a pas manqué de souligner que s’attaquer aux personnes âgées rappelait fortement les violentes restructurations néolibérales des années 1990. À l’époque, l’emblématique ministre de l’Économie, Domingo Cavallo, avait osé verser une petite larme médiatique sur le sort des retraités dont il vidait pourtant les poches. Ce n’est sans doute pas un hasard si, un temps banni, le même triste individu vient de réapparaître dans les médias pour encourager le gouvernement dans ses réformes.

Complaisance médiatique

La « nouvelle » droite au pouvoir cherche cependant à se démarquer de cette tapageuse filiation avec les années 1990. Elle se claironne pragmatique, refusant tout positionnement idéologique ou débat de fond. Et si elle n’a pas de mots assez durs à l’égard du gouvernement précédent, selon elle responsable de tous les maux, elle s’emploie sans relâche à euphémiser sa propre politique. Allant jusqu’à présenter la vertigineuse augmentation du coût de la vie comme une simple « sincérité des prix »...

Le rejet de la faute sur ceux qui étaient avant aux manettes a fonctionné pendant au moins un an et demi – l’opinion publique semblait convaincue. Il faut dire que la complicité médiatique a joué à plein. Quand le président argentin fut mis en cause dans les Panama Papers (révélations sur des pratiques massives d’évasion fiscale), les médias ont préféré titrer sur une affaire de corruption concernant le précédent gouvernement. Et le journal argentin de référence, La Nación, directement associé au scoop mondial, est allé jusqu’à mettre en place un astucieux système de pagination pour diffuser ces informations sans qu’elles n’apparaissent sur sa page d’accueil (elles n’ont pas fait non plus les gros titres de sa version papier).

De vilaines taches brunes

Mais la réaction populaire de décembre a peut-être changé la donne. Le gouvernement sait désormais que la rue peut lui échapper. Et le récent achat de 15 millions de balles de caoutchouc indique clairement la manière dont il compte, si nécessaire, imposer son train de réformes – celle des retraites ne faisant qu’annoncer celle du travail prévue bientôt. Des deux côtés, rue et gouvernement, on s’attend à un automne (austral) social chaud. Mais ce qui se profile vraiment reste incertain. Seule certitude, la référence à 2001 et à son « Que se vayan todos ! » [4] ne permet pas de comprendre le rapport de force actuel, bien plus favorable aux institutions. Et si un mouvement aussi massif se déclenchait aujourd’hui, rien ne permet d’affirmer que les assemblées populaires de quartier refleuriraient. Au contraire, même : l’autoritarisme en sortirait peut-être renforcé – l’extrême droite guette.

Abandonnant l’apolitisme entrepreneurial qui vernissait sa campagne électorale, le gouvernement de Macri agrémente en effet son libéralisme économique de vilaines taches brunes. Un mélange des genres symbolisé par l’attelage constitué par les ministres des Finances et de la Sécurité. Le premier, Luis Caputo, a émis des bons du Trésor à cent ans en partie achetés par une entreprise offshore qu’il a dirigée par le passé. Voilà pour le libéralisme. Et la seconde, Patricia Bullrich, issue d’une famille oligarchique du pays, fait partie de ces politiques passés de la gauche de la gauche (elle était dans la guérilla Montoneros dans les années 1970) à la droite très dure. Désormais à la tête d’un grand ministère de l’ordre, la dame enchaîne les déclarations outrancières, en mode Marine Le Pen. Pour dernière saillie : « Les Péruviens et Paraguayens qui viennent ici ne sont bons qu’à s’entre-tuer pour contrôler le trafic de drogues ! » Une phrase qui jure à l’oreille dans un pays à la tradition d’accueil bien ancrée, majoritairement composé de migrants de troisième ou quatrième génération. Voilà pour le haut de l’iceberg extrême-droitier.

Mamours des grands argentiers

Bref, la droite ne cache plus son jeu. Et sait jouer de la faiblesse de la contestation – elle est ainsi passée maîtresse dans l’art du recrutement des opposants les plus remuants. Pour faire voter sa réforme des retraites à l’Assemblée, il lui a suffi de faire pression sur les gouverneurs des provinces (l’Argentine est un État fédéral), lesquels ont su persuader les élus péronistes de se montrer conciliants. Plus surprenant, elle parvient aussi à obtenir de semblables résultats avec les organisations sociales de base, en particulier dans les quartiers populaires. Le clientélisme paye.

Las, sans la mobilisation de ces quartiers, la contestation se résume à des manifestants issus de la classe moyenne faisant du bruit avec des casseroles – pas de quoi effrayer les forces de l’ordre. Les deux grandes manifestations à venir, celle féministe du 8 mars (qui avait été réprimée l’an passé à Buenos Aires) et celle du 24 mars, en souvenir des victimes de la dictature, vaudront ainsi test de la capacité de la rue à résister à l’offensive libérale.

En attendant, le gouvernement ne boude pas son plaisir, savourant les louanges que lui adressent les grands organismes internationaux (FMI, Banque mondiale et G20, dont l’Argentine occupe cette année la présidence). Des satisfecit sur lesquels il s’appuie pour garantir aux Argentins que les licenciements massifs (plus de 200 000 emplois détruits en 2017) allaient bientôt se transformer en créations d’emplois – via l’étrange formule «  pluie d’inversion », en guise de promesse de lendemains radieux. Mais il n’est pas certain que les mamours des grands argentiers et les audaces lexicales du gouvernement convainquent les Argentins de ne pas descendre dans la rue récupérer du pouvoir d’achat. Et un peu de dignité.


Notes


[1L’Argentine fait désormais partie du petit club des émetteurs de dettes à cent ans, opération qui inquiète même les partisans les plus convaincus de la finance.

[2Provoquant une perte sèche, dès janvier, pour les pensions des retraités.

[3Concerts de casseroles.

[4Soit « Qu’ils s’en aillent tous ! », formule partout reprise lors du mouvement de 2001.



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Par Jérémy Rubenstein


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