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Aix-Marseille : Métropole ou mégapole ?


paru dans CQFD n°146 (septembre 2016), par Gérald Perilli, illustré par
mis en ligne le 19/09/2018 - commentaires

Aux forceps, Aix-Marseille-Métropole a fini par voir le jour, avec son organe décisionnel, le conseil métropolitain, et la promesse d’un «  projet d’aménagement et de développement économique ». Les multinationales ont déjà mis le pied dans la porte entrouverte.

Si Aix-Marseille-Métropole [1] naît dans la douleur, c’est que cette aire marseillaise du « projet métropolitain » de 119 communes est sortie au forceps. Or, la quasi-totalité de celles-ci, 113 sur 119, s’y est opposée, craignant une perte de contrôle sur leur fiscalité et sur les Plans locaux d’urbanisme. Initiée en 2008, la réforme des collectivités territoriales s’est concrétisée en 2010 par une loi qui devait alléger le mille-feuilles administratif en supprimant les conseillers départementaux et régionaux au profit de nouveaux élus territoriaux. Mais huit ans et trois gouvernements plus tard, tous ces conseillers sont encore là, auxquels vient s’ajouter un nouveau cheptel de 240 conseillers métropolitains… 223 d’entre eux sont des conseillers de territoire et n’ont qu’un avis consultatif. Ils joueront dans le bac à sable de la politique locale, un peu comme le font les élus des mairies de secteur à Marseille. Des notables de surcroît non élus puisque réaffectés depuis les anciennes intercommunalités – les six ex-établissements publics de coopération intercommunales (EPCI) de Marseille, Aix, Salon, Aubagne, Martigues, Fos.

Des recours en justice de plusieurs maires visaient à marchander une meilleure répartition des conseillers, mais le 19 janvier 2016, le conseil d’État fait l’impasse et le chantier peut reprendre. La fronde des maires durait depuis plus de deux ans et la guerre des sièges entre Aix et Marseille, les deux poids lourds de la métropole à venir, ne s’achève que le 17 mars 2016. Jean-Claude Gaudin est élu président de la nouvelle instance, tandis que la maire d’Aix porte encore l’affaire devant la commission européenne début avril. Baroud d’honneur médiatique de Mme Joissains davantage que combat juridique sérieux, puisque la commission européenne ne peut juger ce genre d’affaire. Après ce dernier coup d’épée dans l’eau, la métropole devrait être en ordre de marche à la rentrée et prendre le relais des six ex-EPCI. Le mammouth se mettra ensuite en branle, avec ses 7 500 fonctionnaires territoriaux.

Par Charmag. {JPEG}

Démocratie locale  ?

Pour préparer la Métropole, un organe a été créé fin 2012  : la Mission interministérielle au projet métropolitain (MIPM). Quinze personnes embauchées à temps plein sur trois ans pour aplanir le terrain et organiser quatre conférences qui ponctuent l’avancement de la réflexion. La dernière s’est tenue au parc Chanot le 17 décembre 2015, en présence de la ministre de la Décentralisation et de la Fonction publique, Marylise Lebranchu. Devant un parterre de 800 «  acteurs de la métropole  », la consultation urbaine s’est partagée entre prises de parole d’experts et pause à midi avec buffet pléthorique. La métropole n’a pas encore vu le jour que ce projet à six maires sur 119 a déjà coûté près d’un million d’euros.

Lors de cette séance, la directrice de la consultation urbaine, Marie Baduel, s’est félicitée du travail accompli  : «  Huit chantiers métropolitains impliquant 1200 acteurs locaux  !  » Les «  acteurs de la métropole  » étaient donc invités à participer à ce pince-fesse. Paraît-il. Contactées par CQFD, deux associations marseillaises, le collectif Laisse Béton et Un Centre-ville pour tous (CVPT), qui luttent sur l’espace urbain pour le respect des droits des habitants et la préservation des espaces verts, mettent un bémol. Guy Coja, membre de Laisse Béton, raconte  : «  J’ai voulu m’inscrire, on ne m’a jamais rappelé.  » Pour CVPT, même constat  : «  1 200 participants  ? Ils ont compté les petits pois  !? Le bilan est très négatif, la plupart des gens étaient des professionnels, il n’y a jamais vraiment eu de travail avec les associations  », déplore Patrick Lacoste. Quant aux habitants, hormis ceux qui suivent d’assez près les rares annonces dans les journaux pour avoir connaissance des dates des conférences (inscription sur Internet obligatoire), ils n’ont pas été associés au projet. «  C’est angoissant, on nous rajoute encore une entité, j’ai des échos, on me dit que c’est encore une usine à gaz. Le risque est que les communes soient dépossédées de la gestion urbanistique de leur territoire  », s’inquiète Frédéric, enseignant. Rien de très encourageant. Néanmoins, un «  maillage  » des transports devrait s’organiser sur l’ensemble du territoire métropolitain en vue de dynamiser l’aire marseillaise. Des projets comme une nouvelle ligne de TER et des lignes de tramway ont été actés lors du conseil métropolitain du 30 juin 2016. Quid du « projet d’aménagement et de développement économique » et de la promesse de « concourir à un développement durable et solidaire du territoire régional » évoquée par la loi  ? (voir encadré ci dessous) Qui vivra verra.

Les multinationales en embuscade

Dans la newsletter n°6 de la MIPM, un titre attire l’œil  : « Les multinationales, facteur de cohésion sociale. » L’article vante une étude commandée à une professeure à la faculté des géosciences de Lausanne, Céline Rozenblat, qui centre son analyse sur «  les effets des firmes multinationales sur l’économie locale en termes d’emploi  » et sur le point fort d’Aix-Marseille-Métropole, «  sa fonction logistique et portuaire, qui favorise la promotion, la mutation urbaine et la production mondialisée  ». On peut lire plus loin que «  cette économie [est] liée aux marchés urbains, immobilier haut de gamme, culture, tourisme et services avancés  ». Demandez le programme  ! La Métropole représente pour les grands groupes des milliards d’investissements dans les marchés urbains, dont «  l’immobilier haut de gamme  ».

Les instances de l’État font de la com’ pour les multinationales. Mais comment celles-ci, dans une mégapole «  tout-en-un  », pourraient être «  facteur de cohésion sociale  »  ? On est d’autant plus perplexe lorsqu’on découvre le voyage diplomatico-économique de Martine Vassal, présidente du département, le 20 mai 2016, en compagnie du VRP du BTP Jean-Claude Gaudin. Trois jours outre-Manche pour une charming operation auprès d’investisseurs anglais  : Hammerson [2], Real Land, McArthurGlen Corporate – parmi les plus importants fonds d’investissement en Europe. Déjà programmé pour dans un an, un «  village des marques  » de 120 boutiques sera implanté à Miramas, avec la création d’une école pour la formation des futurs vendeurs. Lors de la rencontre avec la délégation marseillaise, Nicolas Hill, PDG de Real Land, déclarait  : «  Je crée des fonds d’investissement pour faire de la promotion. La plupart des partenaires sont des acteurs qui font dans l’immobilier chez eux, à Londres, Dublin et Chicago, mais il y a déjà trop de monde qui fait la même chose, alors ils cherchent à s’implanter ailleurs et à s’amuser un peu  !  » Propos retranscrits sans commentaire dans La Provence du 21 mai 2016.

Malgré le fiasco de la rue de la République, victime de l’irruption cannibale des centres commerciaux sur tout le territoire marseillais, Gaudin and Co sont allés chercher ces investisseurs boute-en-train pour faire de l’aire métropolitaine leur nouveau terrain de jeu. Once again, immobilier et grandes enseignes au programme. Tant pis si «  la fonction logistique et portuaire  » de Marseille est battue en brèche par l’éradication des petits commerces et des marchés populaires et l’occultation des liens et échanges avec l’Afrique… Pourquoi parier sur l’imagination quand tout le pouvoir est donné à la contribution économique territoriale (ex-taxe professionnelle)  ? Les habitants ne seront conviés aux festivités que pour achalander les shopping malls. Quant à l’hinterland, il risque de perdre vignes et oliviers au profit d’une méga-zone commerciale. Aix-Marseille-Métropole, capitale des échangeurs d’autoroute et des hypermarchés  !

Bla-bla-bla

(Extrait de la loi du 27 janvier 2014 définissant la métropole) :

«  La métropole est un établissement public de coopération intercommunale (EPCI) à fiscalité propre regroupant plusieurs communes, d’un seul tenant et sans enclave au sein d’un espace de solidarité pour élaborer et conduire ensemble un projet d’aménagement et de développement économique, écologique, éducatif, culturel et social de leur territoire afin d’en améliorer la cohésion et la compétitivité et de concourir à un développement durable et solidaire du territoire régional. Elle valorise les fonctions économiques métropolitaines, ses réseaux de transport et ses ressources universitaires, de recherche et d’innovation, dans un esprit de coopération régionale et interégionale et avec le souci d’un développement territorial équilibré.  »


Notes


[1Renommée depuis Métropole Aix-Marseille-Provence.

[2Déjà maître d’œuvre et gérant du centre commercial des Terrasses du port, enchâssé sur le domaine portuaire de Marseille.



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Par Gérald Perilli


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