CQFD

Roumanie

À l’Est, c’est déjà le printemps


paru dans CQFD n°97 (février 2012), par Martin Seux, illustré par
mis en ligne le 23/03/2012 - commentaires

Depuis le 12 janvier, des milliers de Roumains sortent quotidiennement dans les rues du pays et vont parfois jusqu’à la confrontation avec la police. Pour y voir plus clair, CQFD a taillé le bout de gras avec Victor qui, investi dans un centre social de Bucarest, participe à cette révolte.

La Roumanie, dernier pays avec la Bulgarie a avoir intégré l’Union européenne (UE), n’avait pas vécu un tel soulèvement populaire depuis 1991 [1] ! Les raisons de cette colère ? Des mesures d’austérité sans précédents qui ont provoqué une paupérisation de la population mais aussi une méfiance croissante à l’égard des partis politiques.

L’étincelle qui a poussé les Roumains à sortir dans la rue est la démission du très populaire Raed Arafat, toubib fondateur du Smurd – un service de médecine d’urgence – et sous-secrétaire d’État au ministère de la Santé par JMBqui s’opposait à une nouvelle loi de libéralisation de son secteur d’activité. « Le scandale Arafat – un conflit entre un médecin très respecté et un président autoritaire, arrogant et promoteur d’une idéologie néolibérale – a initié la révolte. Mais les raisons de ces manifestations vont bien au-delà de ce conflit. Ici, on subit les plus dures mesures d’austérité d’Europe  », explique Victor.

En 2009, la Roumanie contracte un prêt de vingt milliards d’euros auprès du Fonds monétaire international (FMI), de l’UE, de la Banque mondiale et de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement. Mais dans quelles poches file donc cet argent ? « Dix milliards directement dans les caisses de la Banque nationale roumaine pour maintenir stable le cours de change, cinq milliards à destination du ministère des Finances pour ajuster la dette publique interne et le reste, cinq milliards, normalement directement dans le budget du pays pour – selon le gouvernement – couvrir les dépenses publiques comme les salaires, les infrastructures, etc. Le truc, c’est que la Banque nationale roumaine mène, comme partout dans le monde, une politique de sauvegarde des banques privées et, dans le même temps le gouvernement impose à la population de très dures mesures d’austérité exigées par le FMI. » Avec pour conséquences l’augmentation de la TVA et une baisse de 15 % des retraites et de 25 % des salaires des fonctionnaires.

Le 23 janvier, le ministre des Affaires étrangères est démis de ses fonctions après avoir traité les manifestants de « banlieusards ineptes et violents », des députés démissionnent et le président, Traian Basescu, n’a toujours pas pipé mot de ces dix jours de révolte. Victor, enthousiaste, raconte l’évolution du mouvement : « Après deux-trois jours de manifs en soutien au médecin Raed Arafat, le mouvement a pris une direction anti-austérité, anti-Basescu, anti-gouvernement et voire même anti-système. Je pense que les événements de ces dernières semaines ont profondément secoué la société et les gens vont manifester plus souvent pour des changements politiques et sociaux. Un précédent a été créé. Même si on ne va pas vers une radicalisation des revendications, le simple exercice démocratique qui consiste à sortir dans la rue pour protester, débattre, délibérer était impensable jusqu’à il y a quelques mois, ici, en Roumanie. » Les manifestants forment pourtant un groupe hétérogène : « À Bucarest je n’avais jamais vu autant de gens protester. Il y a des libéraux, des intellectuels de gauche, des activistes patriotes unionistes [2], des professeurs en sciences sociales, plein d’étudiants, plein de vieux, des artistes, des jeunes précaires, des anarchistes, des écolos, des marxistes... » Aucun parti d’opposition n’a pour le moment réussi à récupérer ces révoltés qui sortaient encore dans les rues début février.

Dans la capitale, des dizaines de personnes ont été arrêtées et des centaines blessées par les forces de l’ordre. « Les affrontements des deux premiers jours étaient spontanés. La présence de centaines de robocops lourdement armés comme on ne les a jamais vu a provoqué peur et tensions qui ont conduit à ces confrontations. » Les médias roumains pointent du doigt les supporters de foot, mais pour Victor, « la plupart des révoltés n’ont rien a voir avec le ballon rond. C’est surtout le fait de jeunes des quartiers, d’étudiants, de jeunes employés et de jeunes chômeurs. C’est une réaction normale face à l’agressivité et l’arrogance du discours d’un pouvoir normalisant la misère, la pauvreté et l’austérité. C’est une réaction face à l’autoritarisme du président, aux politiques antisociales et à l’agressivité de la police ». Le départ du Premier ministre Emil Boc, le 6 février dernier, calmera-t-il cette agitation fleurant bon les révolutions arabes ? Ou pas ?


Notes


[1Après la révolution de décembre 1989 et la chute de la dictature de Nicolae Ceaucescu, une partie de la population dénonce le retour d’anciens communistes au pouvoir en 1991. Des émeutes éclatent. Le gouvernement fait appel à des contingents de mineurs pour étouffer violemment ces manifestations.

[2Mouvement qui revendique la réunification de la Moldavie (ex-république soviétique) à la Roumanie.



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Par Martin Seux


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