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Avignon

Théâtre : vers un retour du politique ?


paru dans CQFD n°113 (juillet 2013), rubrique , par Christiane Passevant, illustré par
mis en ligne le 11/10/2013 - commentaires

Le 67e festival d’Avignon commence avec les créations du In le 5 juillet et les quelques 1 250 spectacles du Off jusqu’au 31, où le meilleur se mêle au « théâtre épicier » comme l’appelait Jean Vilar, bref l’anecdotique à oublier.

Le rêve d’une ville entière dédiée au spectacle vivant ! Mais la mainmise grandissante des logiques marchandes dans le théâtre privé comme public d’une part, et celle de l’état grand ordonnateur de la culture de l’autre, sont bien plus réelles. Pourtant, ici et là, surgissent des réflexions critiques. Notamment sur le rapport entre spectacle et spectateurs ou sur la résurgence attendue d’un théâtre politique, engagé, critique, émancipateur… révolutionnaire [1].

Par Christiane Passevant. {JPEG}

Samedi 6 juillet. Cour d’honneur. Première de la pièce Par les villages, de Peter Handke, dans une mise en scène de Stanislas Nordey. Là où on ne l’attendrait pas, s’exprimera pourtant la parole d’un ouvrier, politique, poétique, subversive, fulgurante. En prélude, un intermittent du spectacle prend le micro pour rappeler que, depuis un an, les promesses de changement de politique culturelle « sont parties en fumée » et que « la culture est une chose trop sérieuse pour être confiée aux financiers. » Prologue et liberté de parole qui veulent dénoncer le processus d’absorption progressive du monde théâtral dans le divertissement et la marchandise.

Le décor dépouillé fait alors place à un théâtre qui interroge l’être humain sur lui-même et la société dans laquelle il vit, qui marque aussi l’engagement d’un metteur en scène et son choix de faire surgir la question sociale à l’heure du néolibéralisme. Par les villages, c’est le monde des ouvriers confrontés à celui des intellectuels. Si la pièce de Handke est très personnelle car en partie autobiographique, elle dit à merveille l’importance de l’art dans des temps où l’allégeance et le tiède sont la norme. Entre poésie et politique, du personnel à l’universel, le texte est superbement servi par la mise en scène de Stanislas Nordey qui joue Hans, l’ouvrier, celui qui revendique, et par des interprètes qui paraissent s’engager au-delà de l’implication même de leur travail [2].

Si le spectacle vivant est le miroir des courants de pensée qui traversent la société, on se prend à espérer que le 67e festival marque le retour d’un théâtre de la réflexion et d’un théâtre militant. Dans la profusion du Off, il convient alors de citer Louise Michel – Écrits et cris, un spectacle de théâtre musical d’après les Mémoires et la correspondance de la célèbre anarchiste. C’est au théâtre de l’Essaïon que Marie Ruggeri adapte, met en scène et incarne magnifiquement Louise. Un spectacle bouleversant et une très belle découverte soutenue par l’interprétation de Christian Belhomme et ses illustrations musicales, véritable décor sonore allant des chansons de la Commune aux chants kanaks.

Le théâtre peut-il changer le monde ? S’il peut se montrer pleinement « intervenant », encore faut-il « changer la relation intellectuelle et affective que celui-ci entretient avec le public, ce microcosme de l’humanité », pour reprendre la réflexion récente d’Olivier Neveux [3].


Notes


[1A lire : Gérard Noiriel, Histoire, théâtre, politique, Agone, 2009.

[2La distribution, avec Emmanuelle Béart, Annie Mercier, Laurent Sauvage, Raoul Fernandez, Moanda Daddy Kamono, Olivier Mellano, Véronique Nordey, Richard Sammut et Jeanne Balibar, pourrait pourtant sembler bien «  star system ».

[3Olivier Neveux, Politiques du spectateur. Les enjeux du théâtre politique aujourd’hui, La Découverte, 2013.



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