CQFD

Logement insalubre à Marseille

Revenir à Noailles


paru dans CQFD n°175 (avril 2019), par Dominique Carpentier, illustré par
mis en ligne le 05/06/2019 - commentaires

Le 5 novembre 2018, l’effondrement de deux immeubles de la rue d’Aubagne causa huit morts, comme autant de marques indélébiles sur le quartier de Noailles. Mais la secousse n’en finit pas de toucher les habitants du Marseille populaire, expulsés comme des fautifs de leur logement insalubre, après des années d’inertie municipale. Témoignage d’un habitant nostalgique du foisonnement de son immeuble, Tour de Babel décrépite.

Dans l'immeuble en question. Noailles, Marseille, 2019. Photo Caroline Biscarrat {JPEG}

Mars 2019. Voilà deux mois déjà que nous avons été délogés. Un matin de janvier, pompiers, policiers, experts, membres du syndic, agents municipaux ainsi qu’une poignée de propriétaires nous ont donné une heure pour ramasser nos effets personnels et quitter l’immeuble [1].

Dans une panique savamment orchestrée, nous nous croisions dans les escaliers menaçants. Les minibus du Samu social nous attendaient pour nous conduire dans différents hôtels. Nous enfournions sacs mal ficelés, cabas et valises dans les coffres. Le fils de ma voisine du dessus, autiste, avait perdu de vue sa mère. Il se précipita dans le véhicule où j’avais pris place. Il s’accrochait à moi en hurlant. J’étais son seul repère.

Vie suspendue

Deux mois se sont écoulés et je retrouve l’immeuble dans lequel j’ai vécu durant quinze ans, qu’une poignée d’ouvriers sont chargés de remettre en état. Les gravats des plafonds défoncés se sont répandus sur les meubles. Le plus choquant, c’est cette impression que tout s’est arrêté, figé par cet exil forcé. Certains ont fui sans même avoir eu le temps de faire la vaisselle. Il y a plein d’objets du quotidien, des traces d’une vie soudain suspendue. Et pourtant avant cette glaciation décidée par arrêté municipal, les lumières faisaient de ce lieu une sorte de foisonnement...

Au premier étage, une femme originaire du Cap-Vert vivait seule avec son fils handicapé. Mais il y avait toujours du monde chez elle. Maria me hélait pour l’aider à remplir des papiers auxquels elle ne comprenait rien. En échange, elle m’offrait un verre de ce rhum arrangé qui me fracassait la tête dès dix heures du matin. Elle m’invitait souvent à des fêtes où je me retrouvais le seul Blanc.

En face de chez elle, une succession de locataires a défilé. Il y eut d’abord cette famille mouride, une confrérie musulmane du Sénégal, très axée sur le commerce et qui achète à vil prix des gadgets en Italie, qu’elle revend à la sauvette. Et puis, venues du Portugal, des nièces de Maria prirent leur place, jusqu’à cette famille qui donna au lieu des allures de bonbonnière. Elle n’échappa pas à l’expulsion ni au marteau piqueur, qui martyrisera la décoration joyeuse qui faisait éclater les couleurs.

Marchands de pain et de sommeil

Au deuxième étage, les familles qui se sont succédé étaient toutes originaires du Maghreb. Le moment du ramadan était une fête. En échange de quelques services, d’échanges et d’informations, la porte était toujours ouverte et la table garnie. Dora, une petite fille aux yeux pétillants, ses deux frères et sa maman furent les derniers occupants de cet appartement dont le propriétaire possédait des dizaines de taudis dans le quartier. Le boulanger ! Outre le fait que son pain est infect, il mène son personnel à la baguette (déformation professionnelle ?). Surtout, il devient facilement menaçant quand ses locataires rechignent à payer leur loyer – sous prétexte d’une fuite d’eau, d’un plancher qui s’effondre, d’un plafond dont les plaques de plâtre viennent s’écraser sur le mobilier, de moisissures sur les murs ou encore du saturnisme dont souffre le petit dernier, en raison des peintures au plomb jamais remplacées...

Sur le palier d’en face, une famille de trois générations, composée de six personnes, occupait un espace minuscule. Le père quittait le domicile tôt le matin. Je ne le rencontrais qu’occasionnellement, mais depuis l’effondrement du 5 novembre, il était inquiet. « S’ils ne font rien, nous subirons bientôt le même sort. Je travaille dans le bâtiment et je ne suis pas tranquille dans cet immeuble. » Désormais un immense poste de télévision trône esseulé dans ce qui fut à la fois le salon, la salle à manger et une chambre aménagée. Quelques sacs énormes reposent à même le plancher : ce qu’on n’a pas pu récupérer.

Au troisième étage, Setti était l’historique de l’immeuble. Elle habitait ici depuis plus d’un quart de siècle. Elle a vu les locataires se succéder, les fuites d’eau lui pourrir la vie, l’habitat se dégrader... Volontaire, elle n’a jamais cessé de réclamer ses droits auprès des autorités, restées sourdes malgré ses nombreuses relances. Lorsqu’elle s’absentait pour l’Algérie, je lui rendais de menus services. À son retour, elle me faisait toujours des cadeaux.

Concernant l’appartement de l’autre côté de mon palier, il y eut toujours une sorte de mystère. Il appartenait au pizzaiolo officiant au rez-de-chaussée. Si le pain du boulanger était particulièrement mauvais, les pizzas de son voisin lui faisaient concurrence. La pâte était molle et la garniture sortait d’énormes boîtes de conserve peu ragoûtantes.

Il n’y a jamais vraiment eu de locataire fixe. Plutôt un défilé d’hommes célibataires, souvent jeunes, qui n’occupaient les lieux que quelques nuits. Il en fut ainsi d’un colosse blond que je pris pour un travailleur détaché venu des pays de l’Est. On se saluait sans autre forme de politesse. Un soir un énorme vacarme se produisit. L’homme martelait la porte de grands coups de pieds. Le mur de la cage d’escalier tremblait. La porte ne céda pas, mais son chambranle vola en éclat. Les briques et le plâtre formèrent un trou béant. Le géant pénétra dans ce qui fut un moment son refuge. « Ce salaud m’a confisqué la clé et j’ai toutes mes affaires à l’intérieur ! »

Je ne revis jamais cet homme, pas plus qu’aucun autre locataire. Mais à partir de cet incident, le pizzaiolo entreprit des travaux qui fragilisèrent un peu plus à la fois mon appartement – mitoyen – et celui de Setti, situé juste en dessous.

Dégâts à tous les étages

Le cinquième et dernier étage est sans doute celui qui fourmille le plus d’anecdotes. Au moment de mon installation, il était occupé par une famille comorienne. Le père travaillait dans la cuisine d’un restaurant touristique du Vieux-Port. Ses conditions de travail étaient indignes, ses heures élastiques et son salaire dérisoire. La mère restait souvent seule à la maison pour s’occuper des quatre enfants en bas âge. Seul l’aîné, Issac, était scolarisé.

Un midi, je croisai Issac qui pleurait dans les escaliers. Sa maman avait oublié d’aller le chercher à l’école. Petit bout d’à peine plus de six ans, il ne savait pas quoi faire ni où aller alors que l’école ne reprenait qu’à 13 h 30. Issac, mon fils Léo et moi avons partagé le repas. Les larmes avaient séché et une grande complicité était née entre nous. C’est donc avec une sorte de déchirement que j’assistai à leur déménagement dans un appartement plus grand à un saut de puce de là, rue du Musée. On se revoit de loin en loin. Issac est devenu un grand jeune homme au sourire toujours charmant.

Une famille sénégalaise s’installa à leur place. Il n’y avait pas de père. Juste une femme et ses deux filles. Je croisais souvent cette voisine pour remplir des constats – les inondations du plafond de ma cuisine se faisant récurrentes au point que mon assurance se lassa de devoir payer les dégâts des eaux.

Elles partirent à la fin de 2016, rapidement remplacées par une autre famille venue d’Algérie. En janvier 2017, j’entendis les cris de la mère au-dessus de ma tête. Son fils, autiste, venait de traverser le plancher de la cuisine. On appela les pompiers qui assurèrent le relogement de la famille, le temps que le propriétaire fasse les réparations. Ce fut le début de notre longue descente aux enfers...

Le 26 mai 2018, un premier arrêté constatant l’insalubrité de l’immeuble fut pris par la mairie, mettant en demeure le syndic de procéder à des travaux dans les parties communes dans un délai de deux mois. Il resta sans réponse jusqu’au drame de la rue d’Aubagne, le 5 novembre. On assista alors au défilé des spécialistes, et même du syndic sur lequel on put enfin mettre un visage. Le 27 décembre, un message des pompiers m’intimait l’ordre d’ouvrir mon logement. En voyage, loin de Marseille, je ne répondis pas à cette injonction... Ce fut le dernier message avant notre évacuation.

Dominique Carpentier

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La Une du n°175 de CQFD, illustrée par Maïlys Vallade {JPEG}

Ce texte a été publié sur papier dans le n°175 de CQFD, paru le 5 avril 2019, avec un dossier central consacré au Printemps algérien.

Voir le sommaire détaillé.


Notes


[1Début avril 2019, plus de 2 400 personnes avaient ainsi été évacuées à la va-vite depuis le 5 novembre 2018. Leur prise en charge s’est ensuite souvent révélée défaillante [NDLR].



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