CQFD

Des vieux & des bleus

Les cheveux blancs n’immunisent pas contre la matraque


paru dans CQFD n°194 (janvier 2021), par Clair Rivière, illustré par
mis en ligne le 21/01/2021 - commentaires

Au-delà de l’emblématique Geneviève Legay, les manifestants les plus âgés n’ont pas été épargnés par la brutale dérive du maintien de l’ordre qui s’est cristallisée pendant le mouvement des Gilets jaunes. Cette « stratégie de la peur » videra-t-elle les rues des vieux protestataires ?

Ce 23 mars 2019 à Nice, en se rendant à la manifestation qui a failli lui coûter la vie, Geneviève Legay pensait-elle que son âge la prémunissait contre les violences policières ? « Non, répond la septuagénaire. Mais je croyais que si je ne faisais rien [de violent], on ne me taperait pas. J’étais naïve. »

Une foule d’articles de presse et de vidéos publiées sur les réseaux sociaux l’ont prouvé ad nauseam : ces dernières années, l’accroissement de la brutalité du maintien de l’ordre n’a épargné ni les manifestants les plus pacifiques, ni les chevelures blanches. Le 1er décembre 2018 à Marseille, Zineb Redouane, 80 ans, ne défilait d’ailleurs même pas : elle était à la fenêtre de son appartement quand un tir de grenade lacrymogène l’a atteinte en pleine tête. Elle est morte à l’hôpital le lendemain.

«  Pas de traitement différencié »

Membre de la Ligue des droits de l’homme (LDH) et de l’Observatoire des droits et libertés des Alpes-Maritimes [1], Henri Busquet ne s’explique toujours pas « quelle mouche a piqué le commissaire » qui a ordonné la charge ayant blessé Geneviève Legay. Localement parlant, cet accès de violence policière a été à ses yeux « un événement ponctuel : Nice n’est pas une ville où ça castagne en manif ».

Dans d’autres métropoles de l’Hexagone, le récent durcissement du maintien de l’ordre a été bien plus intense et systématique. Avocat à la retraite, Jean-Jacques Gandini est membre de la LDH, du Syndicat des avocats de France et de l’Observatoire des libertés publiques de Montpellier [2]. À ce titre, il a assisté à plusieurs dizaines de rassemblements au cours des dernières années. Il explique que dans la cité héraultaise, même en se positionnant « le plus souvent à l’arrière des cortèges », les manifestants âgés ne sont pas à l’abri : « Les violences ne touchent pas que les manifestants qui sont en première ligne, pas que les personnes qui ont la volonté d’en découdre – quand il y en a – mais tout le monde. Les grenades, les LBD, n’importe qui peut en être victime. » Peut-on cependant imaginer que certains agents retiennent leurs coups quand ils se retrouvent face à un papy ou une mamie ? « On pourrait le penser. Mais lorsqu’il y a des charges de police, qui que ce soit qu’il y ait devant eux, les policiers y vont. Des personnes âgées sont donc touchées, surtout quand elles courent moins vite que les autres. »

Membre de la fondation Copernic [3] et de l’Observatoire des pratiques policières de Toulouse, Pascal Gassiot, 65 ans, confirme : « Ici, je n’ai pas constaté de traitement différencié. Je n’ai pas vu les policiers retenir leurs coups quand ils étaient face à une personne âgée qui manifestait. D’ailleurs, même des badauds de passage ont été frappés. » Cette violence aveugle n’a pas épargné les observateurs eux-mêmes, quel que soit leur âge : « Sur les quatre d’entre nous ayant été évacués aux urgences de Toulouse, deux avaient plus de 60 ans, reprend Pascal Gassiot. Celui qui a pris un tir de LBD dans le ventre en avait 71. Quant à moi… vous connaissez un peu le rugby ? Eh bien pendant une charge, alors que je filmais, un flic de la Bac [brigade anticriminalité] m’a fait un “raffut”, c’est-à-dire qu’en courant il m’a mis la main sur la figure. Je suis tombé. J’ai eu deux côtes fracturées et un bout de crâne complètement râpé. J’ai déposé une plainte. J’attends des nouvelles. »

« Trop de peur »

Constat empirique : dans de nombreuses de villes de France, les enfants ont quasiment disparu des manifs. Trop de gaz lacrymogènes, trop de risques. Pascal Gassiot se souvient qu’à Toulouse pendant les Gilets jaunes, « les premières grenades pétaient parfois dix minutes à peine après le début de la manifestation » : il n’y avait donc plus de distinction entre une première phase de défilé tranquille (ouverte à tous donc) et un second temps plus agité (réservé aux plus motivés). En plus d’avoir fait déguerpir les poussettes, l’augmentation de la violence du maintien de l’ordre a-t-elle également fait fuir les anciens ? Quand on sait que ces derniers forment souvent une bonne partie des troupes revendicatives, l’interrogation n’a rien d’anodin.

Auteur de Péage Sud, un roman [4] issu de plusieurs mois passés sur les ronds-points et dans les manifs des Gilets jaunes des Pyrénées-Orientales, Sébastien Navarro a remarqué un net reflux dans les moments les plus chauds : « Les mois passant, la répression s’amplifiant, beaucoup de personnes âgées ont peu à peu disparu, parce que ça devenait trop physique. Trop de peur. » Une trouille qui, évidemment, n’a pas touché que les seniors. « Les militants les plus chevronnés continuent de venir, note Jean-Jacques Gandini, de Montpellier. Mais au fur et à mesure des manifs, on a vu des personnes ayant dépassé un certain âge ou une certaine condition physique qui, après s’être retrouvées en difficulté, ont préféré laisser tomber. » Et l’ancien avocat de critiquer vertement la nouvelle doctrine du maintien de l’ordre, « une technique de confrontation » qui fait que « les manifestants ne peuvent plus se sentir en sécurité ».

Pascal Gassiot confie qu’il a parfois rempli son rôle d’observateur « avec la boule au ventre ». Mais cet habitué du pavé (pas loin d’un demi-siècle de manifs en tant que militant) n’a pas cédé à « la stratégie de la peur ». Le Toulousain estime d’ailleurs que la vieillesse peut présenter un avantage : celui d’avoir « le cuir tanné, l’expérience des manifestations violentes » d’il y a plusieurs décennies. D’ailleurs, poursuit-il, « pendant les Gilets jaunes, j’ai vu des vieux en première ligne ». Qu’ils fussent de vieux briscards du pavé ou des primomanifestants aux cheveux blancs, c’étaient « des teigneux, qui ne reculaient pas face aux flics. Ils se prenaient des grenades, mais ils revenaient. »

« Covid les rues »

Face au durcissement du maintien de l’ordre, si certains ont opté pour une prudente retraite, beaucoup d’autres papys et mamies ont donc fait de la résistance. Mais depuis le printemps dernier, tous ont un nouvel adversaire : le coronavirus. Combien d’aînés dissuade-t-il lui aussi de rejoindre les grandes protestations actuelles ?

Clair Rivière

En rapport, publié dans le même numéro : « Des nouvelles de Geneviève Legay ».


La Une du n°194 de CQFD, illustrée par Julien Loïs {JPEG}

- Cet article a été publié dans le dossier « Vieillesses rebelles » du n°194 de CQFD, en kiosque du 2 janvier au 4 février. Voir le sommaire.

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Notes


[1Ces dernières années, des observatoires de ce type ont été créés dans plusieurs grandes villes de France à l’initiative de militants associatifs, pour documenter les excès du maintien de l’ordre et les entraves au droit de manifester.

[2L’observatoire montpelliérain proposant aussi un soutien juridique aux manifestants interpellés, il est parfois appelé « Legal Team ».

[3Un cercle de réflexion s’opposant au néolibéralisme.

[4Publié le 13 novembre dernier aux éditions du Chien Rouge, l’extension de CQFD dans le monde du livre.



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