CQFD

Surveillance politique

L’école Montessori espionnait les anars !


paru dans CQFD n°137 (novembre 2015), par Mathieu Léonard
mis en ligne le 06/03/2018 - commentaires

Dans une indifférence quasi générale, une bibliothèque anarchiste est mise sous surveillance depuis les locaux d’une école. La NSA ? Les services nord coréens ? Le FSB russe ? Non pas, plutôt de mystérieux barbouzes made in France aidés par des pédagogues bobos.

Paris, 19e arrondissement, à quelques pas de la porte des Lilas, la bibliothèque La Discordia a ouvert ses portes en juin dernier (2015) au rez-de-chaussée d’un immeuble. Outre des brochures à prix libre et quelques bouquins en prêt et consultation, le local propose régulièrement des discussions  : « Contre Syriza et son monde – Contre toute autorité », « Allende, ou comment la social-démocratie chilienne a préféré le putsch militaire à la révolution » ou encore « Sociobiologie  : quand la science justifie la domination sociale ». On l’aura deviné, le collectif qui tient la boutique n’est pas vraiment dans la ligne des Amis du Diplo, mais plutôt dans une perspective anarchiste « anti-organisatrice ». Une permanence est ouverte aux gens du quartier, tous les lundis de 16 h à 20 h.

De l’autre côté de la chaussée, se dresse un grand bâtiment abritant les 1 250 m2 de « Plaisir d’enfance », une école Montessori qui accueille plus d’une centaine de minots de 3 mois à 11 ans, à raison de plus de 600 euros par mois pour chaque enfant inscrit, dans une approche de pédagogie « ouverte » destinée « à favoriser l’autonomie de l’enfant », selon les principes élaborés par la pédagogue italienne Maria Montessori au début du XXe siècle.

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L’attention des membres de La Discordia a été attirée par une fenêtre de l’école, située au premier étage, et derrière laquelle ils soupçonnaient un dispositif de surveillance. Le 6 octobre, après avoir obtenu un rendez-vous, certains se rendent dans l’établissement. Dans un communiqué daté du 7 octobre, ils décrivent la scène  : « [La directrice de l’école], dans un premier temps, nie, mais acculée, elle finit par reconnaître (à demi-mot) l’existence du dispositif dans son école (et donc l’autorisation/collaboration de la direction). Après de longues “négociations” avec elle et son supérieur, et de lourds efforts de leur part de temporisation (pour pouvoir “appeler son contact”), nous finissons, après la sortie des classes, par obtenir l’accès au cagibi. Prenant nos responsabilités, nous décidons rapidement de nous emparer du dispositif par la force. » Dans une boîte en carton, ils trouvent « du matériel technologique de pointe », branché sur les prises secteur de l’école, d’une valeur comprise entre 4 000 et 6 000 euros. Le dispositif téléphonique avec carte SIM reliée au processeur de la caméra, télécommandable à distance, atteste que les allées et venues filmées depuis ce fameux cagibi étaient transmises en direct à une « mystérieuse » source.

Jointe par CQFD mais souhaitant garder l’anonymat, la personne au standard de l’école nous répond dans un premier temps que l’établissement a déjà tout dit à ­Libération. Dans l’article daté du 10 octobre, on lit que « début juillet, deux individus de sexe masculin, se présentant comme des policiers en civil, se rendent à l’école, rue du Pré-Saint-Gervais […]. Les policiers ne laissent pas leur nom ni celui de leur service, mais un numéro de portable “en cas d’urgence”. Ils ne disent rien de l’enquête qui les amène et installent le dispositif dans le cagibi de l’école ». Au téléphone, l’employée de l’établissement, insiste sur le fait que le personnel, bien qu’informé de la présence du dispositif, « n’était pas au courant de la cible ». Elle affirme ne pas avoir eu souvenir de la présentation d’une commission rogatoire de la part des policiers. « Je pensais que c’était pour filmer des dealers », déclarait l’un des professeurs à Libération, avant de reconnaître que, d’évidence, il s’agissait bien « de la surveillance politique ».

« C’est bien connu, les dealers commencent par ouvrir des bibliothèques pour couvrir leurs activités », commente ironiquement un visiteur, rencontré au local de La Discordia, le lundi 12 octobre. Ce jour-là, les membres du collectif avaient décidé d’afficher des tracts pour informer le voisinage, les salariés de l’école et les parents d’élèves des curieuses pratiques d’espionnage que tolérait « Plaisir d’enfance » en son sein. À la sortie des classes, une mère d’élève, accompagnée de ses deux fils, vient leur apporter son soutien  : « On n’imaginait pas ça de la part d’une école Montessori  ! Après avoir lu Libé ce week-end, on est complètement estomaqués et scandalisés. Au sein de l’école, on n’en a pas beaucoup parlé pour l’instant. Il se trouve qu’en ce moment, il y a des remous suite au départ un peu soudain de l’ancienne directrice pédagogique. En tout cas, que l’école devienne un relais des flics, cela témoigne d’une fermeture d’esprit qui n’est pas celle qu’on a envie de voir à Montessori. »

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« On nous taxe souvent de paranos, mais là on ne peut pas dire qu’il n’y a pas de quoi  ! », confie un anarchiste pourtant rodé à subir différentes formes de harcèlement policier. L’affaire n’a pour l’heure pas fait plus de vagues que cela, à se demander si le flicage n’est pas en passe d’être digéré dans le grand concert de propagande antiterroriste. L’établissement n’a ni donné suite à sa menace de plainte « pour intrusion de personnes étrangères à l’établissement », ni présenté d’excuses à ses voisins bibliothécaires qu’il a permis d’épier. Du côté des barbouzes et de leurs commanditaires supposés, la discrétion est également de mise  : un embarras à mettre sur le compte d’une absence apparente de cadre légal et de la perte sèche d’un coûteux matériel. Seuls les membres de La Discordia sont totalement transparents dans leur communiqué : « Pour la DGSI et leurs amis  : si vous cherchez votre matériel, vous le retrouverez, en pièces détachées, à quelques mètres de profondeur, dans le canal de l’Ourcq, au niveau de la rue de Nantes. Bonne pêche  ! »



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Par Mathieu Léonard


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