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L’armée vend du rêve, elle reste un cauchemar


paru dans CQFD n°185 (mars 2020), rubrique , par l’équipe de CQFD, illustré par , illustré par
mis en ligne le 19/03/2020 - commentaires

Violences sexuelles contre les soldates, brimades des petits chefs, ennui des patrouilles Sentinelle… Loin de l’aventure promise par les recruteurs, la réalité militaire nourrit la désillusion de nombreux jeunes engagés. Alors qu’au Mali, les civils ont appris à se méfier des troupes françaises, les adolescents de l’Hexagone seront bientôt contraints de passer deux semaines sous l’uniforme. De quoi revitaliser l’antimilitarisme ? Radioscopie, sur onze pages, de ce que l’armée française fait vivre aux gens.

Partout, les mêmes affiches. Des boulevards des centres-villes aux arrêts de bus des quartiers populaires, l’armée française fait sa propagande. Un jeune militaire, une arme et un slogan fumeux : « Je veux être le nouveau souffle après la tempête » ; « Je veux aller de l’avant pour que la liberté ne recule jamais » ; « Je veux plus qu’un métier, je veux une autre vie ».

Oui, l’armée recrute. En baisse depuis des années, les effectifs sont repartis à la hausse dans la foulée des attentats de 2015. Plus de 200 000 militaires au total aujourd’hui. Mais l’armée peine à séduire : 1,3 candidat par poste de militaire du rang en 2018 [1]. Dans ces conditions, aucune sélection n’est possible : combien de branquignols dans la troupe ?

Peu importe. Il en faut des troufions, pour patrouiller sur le parvis des gares, le fusil en bandoulière, le regard dans le vide. Opération Vigipirate, opération Sentinelle : en confiant ces missions à des bidasses plutôt qu’à des policiers ou des gendarmes, l’État économise chaque année près de 900 millions d’euros [2]. Autre avantage : un militaire, ça ne se syndique pas, ça ne manifeste pas, ça ferme sa gueule. Mais ça n’en pense pas moins : « Quand on fait du Sentinelle, on s’emmerde tellement  !, confie un sous-officier de l’armée de terre. S’il y a un attentat, les gens sont sympas pendant trois jours. Ils nous saluent, nous félicitent, nous apportent le café. Après, ils ne nous regardent plus. On redevient du mobilier urbain, comme des lampadaires. »

Les jeunes recrues n’avaient pas signé pour ça. On leur avait vendu de l’aventure, du voyage : « J’ai choisi les grands espaces, pas l’open-space », mentait ainsi une réclame. « Ils ne te disent pas que tu vas passer ton temps à récurer l’escalier de la caserne avec les ongles pendant que tes chefs te disent que t’es qu’une merde », rapportait mi-février un déserteur, quelques heures avant d’être condamné pour cette fuite à deux mois de prison avec sursis par le tribunal de Marseille [lire le reportage page VII].

Aux femmes militaires non plus, personne n’avait dépeint le niveau de sexisme et de violences sexuelles qui les attendait. Des agressions le plus souvent accompagnées d’omerta et d’impunité des agresseurs. Pour que la Grande Muette daigne reconnaître le problème, il a fallu la parution du livre-enquête La Guerre invisible, en 2014. Depuis, une cellule de signalement des actes sexistes a été mise en place. « Une belle escroquerie, dénonce la journaliste Leila Miñano, co-autrice de l’ouvrage [lire son interview page IV]. On attendait une cellule d’écoute extérieure à l’armée française. Au lieu de ça, ce sont des généraux qui décrochent quand on appelle, pas des psychologues formés pour recueillir la parole de victimes. »

Autre mirage, autres victimes. Sur ses affiches ou sur Internet, l’armée vend une guerre de jeu vidéo. Indolore, inoffensive. Dans la vraie vie, la guerre tue, blesse, détraque. Combien de jeunes soldats sont revenus complètement déglingués d’une mission à l’étranger ? Avec quelle prise en charge médicale pour les aider à gérer le stress post-traumatique lié aux horreurs auxquelles ils ont assisté – ou qu’ils ont commises ?

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***

Malgré tout, l’armée attire. Environ 30 000 nouveaux militaires la rejoignent chaque année. Pour les mômes des classes populaires, elle reste un moyen d’échapper au chômage – ou au deal. « C’est un des seuls employeurs, avec McDo, qui nous acceptent sans études », rappelle Claude, engagé volontaire [page VI]. Et le jeune homme de rêver à une promotion sociale par l’uniforme : « Moi, je m’engage en tant que militaire du rang. Je pars de rien, j’ai arrêté l’école en quatrième, zéro brevet, zéro bac… et je peux finir officier, sous-officier. » Une assertion à pondérer : « La méritocratie dans l’armée est un mythe », estime ainsi la sociologue Christel Coton [page V]. « Il n’y a ni mystère ni erreur : un officier issu du rang ne finit pas général. »

Et quid du racisme ? « Les gauchistes parlent toujours de la diversité. Nous on la vit », défendait un sergent-chef de l’armée de terre croisé en Outre-mer. Le camp où il se trouvait mélangeait, il est vrai, plusieurs continents d’origine dans une certaine camaraderie. Mais cela n’empêchait ni les blagues vaseuses, ni les discours essentialistes et haineux. Cet atavisme militaire pour les idées d’extrême droite – y compris l’autoritarisme – trouve du reste sa traduction dans les urnes : « Dans les petites villes de garnison de l’armée de terre, le vote RN est très nettement supérieur à la moyenne départementale », concluait l’été dernier une étude d’opinion relayée par l’AFP [3].

De quoi donner des arguments à ceux qui craignent la tentation putschiste du haut-commandement, où catholiques intégristes et autres conservateurs sont surreprésentés ? Depuis le coup des généraux d’Alger en 1961, l’armée est restée sage. Mais qu’elle agisse sous ordre du pouvoir politique ou qu’elle s’en affranchisse, elle demeure un important outil de contrôle des populations, mobilisable à tout moment pour maintenir le statu quo social. Désormais uniquement composée d’engagés, la troupe a sans doute moins de chance de basculer du côté d’une éventuelle insurrection qu’au XIXe siècle, époque où le peuple révolté pouvait espérer convaincre les appelés de mettre « la crosse en l’air », comme le rappelle l’historien Éric Fournier [page IX].

Une chose est sûre : dans la France de 2020, l’antimilitarisme n’a pas la cote. Les derniers grands soubresauts du mouvement remontent à la fin des années 1990, quand furent jugés – et parfois emprisonnés – les derniers insoumis au service national obligatoire. Le journal que vous tenez dans les mains vient de cette histoire : CQFD est l’héritier direct du RIRe, canard édité par le Réseau d’information aux réfractaires [récit page X].

Ce passé nous rattrape. Car le service militaire, qui a laissé tant de souvenirs marquants [témoignage page X], s’apprête à ressusciter – sous une forme atténuée. D’ici quelques années, filles et garçons de 16 ans devront se coltiner un « séjour de cohésion » de deux semaines sous l’autorité de militaires censés leur inculquer les « valeurs de la République » [p. XI]. De hauts gradés s’inquiètent déjà du retour de l’antimilitarisme que pourrait provoquer ce Service national universel (SNU).

***

En attendant, l’armée hexagonale multiplie les interventions à l’étranger. L’économiste Claude Serfati, qui rappelle que la France demeure « dans le top 5 mondial des ventes de matériels militaires », en a recensé 70 sur le seul continent africain depuis 1978 [lire son interview page VIII]. Au Sahel, c’est actuellement la lutte contre les « groupes djihadistes » qui occupe la troupe. Problème : à force de bavures mortelles, d’arrestations arbitraires et de maladresse, elle est en train de rater sa « conquête des cœurs » de la population malienne. « Quand ils sont arrivés en 2013, les soldats français étaient les bienvenus. Aujourd’hui, tout le monde s’en méfie », résume un ancien rebelle touareg [pages II & III].

Mais qu’importent les témoignages, les plaintes ou les accusations de viols en provenance de Centrafrique : l’ordre postcolonial ne se discute pas. À la fin de leur éclairant livre Mauvaise troupe : la dérive des jeunes recrues de l’armée française [4], les journalistes Leila Miñano et Justine Brabant racontent cette anecdote marquante : « À l’automne 2017, une femme burkinabè interrogea Emmanuel Macron, en visite officielle à Ouagadougou, sur la présence militaire française dans son pays. Le président de la République, droit dans ses bottes, écarta jusqu’à la légitimité de la question : “Vous ne devez qu’une chose pour les soldats français : les applaudir.” »


La Une du n°185 de CQFD, illustrée par Gwen Tomahawk {JPEG}

Ce texte est l’introduction du dossier « Armée », publié sur papier dans le numéro 185 de CQFD, en kiosque du 6 mars au 2 avril. Voir le sommaire du numéro complet.

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Notes


[1Cette année-là, ce taux était de 1,8 pour les sous-officiers et de 17 pour les officiers. Source : Treizième rapport du Haut Comité d’évaluation de la condition militaire (décembre 2019).

[2Rapport de la mission parlementaire d’information sur la présence et l’emploi des forces armées sur le territoire national (juin 2016).

[3« Renforcement du vote RN chez les militaires, selon une étude » (17/07/2019).

[4Les Arènes, 2019.



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