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À Marseille, la course en avant de la surveillance « intelligente »

Big Bonne Mère


paru dans CQFD n°183 (janvier 2020), rubrique , par Emilien Bernard, illustré par
mis en ligne le 24/01/2020 - commentaires

Il y a eu Big Brother, figure emblématique de l’oppression selon George Orwell. Il y a désormais Big Bonne Mère. Sous le regard de la basilique Notre-Dame-de-la-Garde (dite « Bonne Mère ») surplombant Marseille, la municipalité met en effet la ville sous coupe technologique réglée. Entre délire algorithmique et surveillance « intelligente » déployée dans une flagrante opacité, décryptage d’une inflation sécuritaire allant de pair avec le concept de « Smart City ».

Par Antoine Hallé {JPEG}

On n’en jugerait pas à première vue, tant elle ne renvoie pas une image de modernité triomphante, mais Marseille est bien à la pointe de la hype technologique. En tout cas pour ce qui concerne la surveillance de ses habitants. Oubliez les vieux clichés, les pastagas en terrasse et les cabanons des polars de Jean-Claude Izzo ; s’il y a un domaine dans lequel la cité est pionnière, c’est bien celui de l’espionnage sécuritaire. Partout dans l’hypercentre, des ruelles de Noailles à la Plaine en chantier en passant par les allées du cours Julien : des caméras. Certaines à l’ancienne, rectangulaires, au champ de vision limité. D’autres sous forme de globe, offrant une vision panoptique à 360 °. Bonus maison : dans un document municipal datant de novembre 2018, on croise la mention d’obscures « caméras multi-objectifs multi-flux (actuellement en test) », soit un bon exemple des expérimentations discrètes et opaques d’une municipalité accro au ciblage sécuritaire. Sans doute est-ce plus simple que de colmater les fissures d’une cité tombant en ruine.

Le pli a été pris au début des années 2010, rappelle le sociologue Laurent Mucchielli dans son livre Vous êtes filmés ! Enquête sur le bluff de la vidéosurveillance  [1]. Lors du conseil municipal extraordinaire sur la sécurité du 30 mai 2011, raconte-t-il, le maire UMP Jean-Claude Gaudin annonce « le lancement d’un vaste plan d’équipement de 1 000 caméras de vidéosurveillance ». Corollaire : « Pour le gérer, il a fallu construire un CSU (Centre de supervision urbain) et créer un nouveau service au sein de la police municipale ». Le sociologue estime qu’aujourd’hui « un huitième
de l’effectif de la police municipale » est affecté au CSU.

Installé dans le troisième arrondissement, ce centre a tout de l’enfer dystopique. On peut l’apercevoir dans La Fête est finie (2015), documentaire de Nicolas Burlaud, qui s’était invité au passage d’un certain Manuel Valls dans les locaux en février 2013. Le réalisateur n’a pas oublié l’impression dégagée par ce CSU : « Il y a cette salle pleine de tables équipées d’ordinateurs qui font face à un écran géant. Derrière les ordis, il y a une foule de flics qui pilotent leurs caméras, zooment, pianotent pour suivre quelqu’un, etc. On dirait un peu une salle de “gamers” qui joueraient à Fortnite. » Dans un court documentaire du collectif Primitivi, consacré au même événement, Supervision, on découvre cette glaçante déclaration d’un gradé, tout jouasse face au mur d’écrans de quatorze mètres de long : « Faudrait mettre un fusil dans la caméra, pour pouvoir tirer. » Puis le plaisantin fait mine d’appuyer sur un bouton : « Paf paf paf ». Comme un drone au Pakistan, quoi.

Smartés comme jamais

La remarque du gradé suggérant ainsi d’« améliorer » les caméras n’est pas seulement obscène ; elle renvoie à une réelle évolution en cours. Car l’équipe de Gaudin, tout en agrandissant le parc de caméras (près de 1 800 à l’heure actuelle, essentiellement dans l’hypercentre), ne s’est pas arrêtée à la dite « vidéoprotection ». En décembre 2017, la mairie lançait en effet un projet se voulant révolutionnaire : le « Big Data de la tranquillité publique ». Conçue avec le numéro un de la vidéosurveillance, Engie Ineo, cette infrastructure vise à mobiliser le maximum de données pour gérer automatiquement la « Safe City » de demain.

Au menu de cette tentative de gérer en direct et par algorithmes les flux de population, les comportements suspects ou les rassemblements ? Le croisement de toutes les sources disponibles : celles de la police, des hôpitaux, des opérateurs téléphoniques, du ministère de l’Intérieur, de la météo et, même, des réseaux sociaux. Un véritable aspirateur de données couplé à une gestion algorithmique basée sur le machine-learning  [2] et à de gigantesques serveurs [3]. Le cahier des charges mentionne la possibilité d’ « anticiper les risques / menaces susceptibles de porter atteinte à l’ordre public et à la sécurité des citoyens (ex. évaluation du risque de rassemblements dangereux par analyse des tweets) », notamment « en s’appuyant sur l’identification des acteurs (qui parle ? qui agit ? qui interagit avec qui ?) ».

Le risque de dérives est tellement criant qu’Orwell se retourne dans sa tombe en piaillant d’effroi. Ce n’est pas l’avis de Caroline Pozmentier, adjointe au maire déléguée à la sécurité et partisane du déploiement de drones dans les quartiers sensibles [4], qui rétorquait ceci aux doutes émis par des participants à un raout municipal début 2018 : « Ne jouez pas les Cassandre et ne restez pas rivés sur le passé. À moins que vous n’aimiez pas l’avenir ? En tout cas, vous n’interdirez pas l’innovation aux Marseillais.  [5] »

« Que les caméras intelligentes fleurissent partout ! »

Interdire l’innovation aux Marseillais ? On en est loin. Car le projet de « Smart City » à la Gaudin avance également avec le recours à l’automatisation de la vidéosurveillance, via des caméras dites « intelligentes ». Un pan dont Madame Pozmentier est particulièrement friande, elle qui déclarait dès 2016 au JT de France 2 qu’elles permettraient « d’avoir une aide à la décision [...] beaucoup plus prédictive. » Interrogé dans le même « reportage », un pékin pioché sur le Vieux-Port donnait le la, sa chemise blanche ouverte sur un torse innocent : « Moi j’ai rien à me reprocher. Qu’elles fleurissent partout [les caméras], y a pas de souci ! » Y a du taf.

Ce projet de vidéosurveillance intelligente reste passablement flou, hormis le fait qu’il concerne pour l’heure une cinquantaine de caméras. Il existe certes un document municipal datant de novembre 2018 et intitulé « Programme fonctionnel technique final – acquisition d’un programme de vidéo protection intelligente », mais il brille par son opacité. On y croise ainsi des expressions telles que « un top of racks 24 ports 10Gbits/s reliés au réseau vidéoprotection dans le Vlan de test » (wesh). Reste que ces caméras, développées par la société marseillaise SNEF, sont pensées comme des couteaux suisses de la surveillance généralisée : à l’ » analyse de densité de foule (attroupement, regroupement, surveillance de manifestation sur jauge) » s’adjoint la « reconnaissance de comportements anormaux » et la « détection sonore ».

À l’heure où ces lignes sont écrites, des expérimentations de ce genre sont déjà déployées dans les rues de Marseille, mais aussi de Toulouse, Nice ou Valenciennes. Des laboratoires de la « Smart City » particulièrement bien analysés par le site Technopolice.fr [6], dont les tenanciers appellent à « une résistance systématique » face à la stratégie du fait accompli adoptée par les municipalités. Concrètement, il peut s’agir de documenter l’avancée de l’hydre sécuritaire, comme le fait le site collaboratif Marseille-sous-surveillance.net, qui permet de lister les caméras disposées dans la ville [7]. Ou bien de dénoncer, de monter des actions, d’interpeller les pouvoirs publics, de saboter faire des trucs... Le choix est vaste, la tâche immense.

Pour l’instant, rien n’enraye la course en avant. Que la vidéosurveillance « classique » n’ait jamais fait ses preuves n’y change rien [8]. Et les rares ruades de la Cnil en la matière ressemblent avant tout à des trompe-l’œil [9]. Horizon rêvé des tueurs de vie, la ville intelligente progresse dans l’indifférence générale, à la fois obscure et bien concrète. Lors d’une récente intervention à Marseille, l’écrivain de science-fiction Alain Damasio lâchait ce constat : « Nous n’avons aucun pouvoir sur la ville. On nous y impose tout. » Un grand non est attendu.

Émilien Bernard

La Une du n°183 de CQFD, illustrée par Cécile K. {JPEG}

Cet article est un extrait du dossier « Résister à la surveillance », publié sur papier dans le numéro 183 de CQFD, en kiosque du 3 janvier au 6 février. Voir le sommaire du numéro complet.

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Notes


[1Calmann-Lévy, 2018.

[2Principe au cœur de l’intelligence artificielle, postulant que la machine développe ses capacités en apprenant de ses erreurs.

[3C’est la société Oracle qui a décroché la timbale, fournissant un vaste espace de stockage de 600 téraoctets.

[4« Je ne m’interdis pas [...] que l’on ait un jour recours à des drones civils », dans « Marseille se rêve en safe city », La Provence (03/08/2016).

[5Propos rapportés dans l’article « “Big Data de la tranquillité publique” : décryptage du fourre-tout sécuritaire marseillais », Marsactu (12/04/2018).

[6Lire pp. II & III du présent dossier : « Félix Tréguer : “La technopolice progresse partout” »

[7Initiative pour l’instant malheureusement peu suivie.

[8C’est notamment la position tenue et documentée par Laurent Mucchielli.

[9Ladite Commission nationale de l’informatique et des libertés s’est par exemple fendue d’un rapport sur la « Smart City » très sceptique sur l’efficacité de la gouvernance algorithmique, qui aurait notamment tendance à renforcer les discriminations.



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