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Belsunce breakdown


paru dans De l’autre côté du papier, rubrique , rubrique , par Christophe Goby
mis en ligne le 05/01/2017 - commentaires

Un soir de novembre, il y eut un miracle. La rencontre entre un musicien, un collectionneur de 45 tours et un animateur radio, une soirée comme à la Casbah d’Alger ou à Marseille dans les années 30, entre des gens qui se racontaient des histoires. Des histoires d’exil.

Une nuit de novembre 2015 à Marseille vers La Plaine, Brahim Kalouch gratte sa mandole et entame un chant. Il évoque son amour du Chaâbi et de Fadila Dziriya. Invité à prendre la parole par Kamar Idir, animateur de Radio galère, un intervenant évoque son enfance à Alger : « Guerouabi avait perdu ses parents. Élevé par son oncle qui vendait du lait, il arrive à la Casbah en 1954. Il participe à un radio crochet où il gagne une savonnette. C’était énorme à l’époque ! » Guerouabi, « Le Rossignol » du Chaâbi n’avait ni chaussure ni chemise. On lui prête des affaires et il chante : « Il deviendra un des plus grand ». Cela se passait à Tontonville, cette brasserie mythique d’Alger à côté de l’Opéra, café maure des intellectuels.

Damien Taillard, créateur du blog Phocéephone, raconte sa passion pour la musique chaâbi. En 1947, le poète et directeur artistique de Radio Alger El Boudali Safir définissait le chaâbi comme une « musique populaire ». Damien a reconstitué l’histoire des labels marseillais de musique « non européenne » : après le lancement d’un label arménien, trois autres naissent à Belsunce, quartier d’immigration du centre-ville de Marseille : Sudiphone, Tam Tam Disques et Sonia Disques. Concernant la musique arabo-andalouse et le chaâbi, Damien précise : « Sans les juifs du Maghreb, il n’y aurait pas de trace de cette musique. »

Damien : « En 2007, je découvre au marché de la Plaine, un carton de disques des années 1950 jusqu’à 1970. J’avais déjà ça dans l’oreille. Le vendeur ne négociait pas du tout. » Commence alors une quête de cette musique populaire racontant souvent l’exil et l’amour. « Je cherche sur le terrain tout ce qui a trait à ce courant musical oublié. Je rencontre l’ historien Emile Temime avant sa mort. » L’un des artistes les plus appréciés et gros vendeur de disques fut Mazouni, chanteur « vulgaire » qui fredonnait autant en français qu’en arabe. Vulgaire et donc populaire.

Se rappelant ses souvenirs algérois, Kamar regrette la liberté, les bars, les pattes d’eph’ et les mini-jupes de l’Alger de 1974, et ce malgré le régime autoritaire du colonel Boumediène. Pour lui, le Chaâbi commence avec sa mère qui « joutait » sans le savoir. « Elle inventait des paroles pour les mariages et les décès. Elle ne voulait pas d’enregistrement. » Dans son émission Harragas, Kamar lui répond à distance, coiffé de son casque et muni de son magnéto. « Le chaâbi, il y a pas de règles, c’est comme un bœuf musical. Sinon c’est de l’arabo-andalou », ajoute le loquace Kamar. On comprend que le chaâbi est le versant rugueux de la musique savante. Hadj El Anka fut son représentant. « C’est notre icône. Il habitait rue Marengo. Avant lui il n’y avait pas de mandole. » Et Kalouch de renchérir : « Le poids c’était dans la parole », c’est-à-dire que l’instrument du chaâbi était la voix avant qu’elle ne devienne musique.

« Fin des années 20, Jacques Derderian qui tient une petite boutique rue Sainte-Barbe, fonde le magasin TamTam », raconte Damien. Avec son magnéto deux pistes, il produit des 78 tours puis des 45 tours de musique chaoui, kabyle et oranaise. « Lili Cherki, un juif algérien, débarque à Marseille et enregistre pour lui en 1954, à la brasserie du David au Prado. » D’autres fois, c’est une cave, un appartement pour tout studio.

Le chaâbi ne supporte pas l’électricité. Il est cette résistance de la parole orale, non enregistrée. Nombre de ces amateurs refusent d’être gravés comme Amar Ezzahi, grande figure de la musique algérienne. La musique se diffuse dans les cafés la semaine et dans les cabarets comme le Sultan ou Les Mille et une Nuits. Le magasin Sudiphone, rue des Petites Maries, rachète des licences notamment à Zed El youm, un label algérien, ou à Philips pour Nass el Ghiwane, célèbre groupe marocain des années 60.

Le label produira notamment « 20 ans en France » de Mazouni. Du Nizan algérien. Sur la pochette, Mazouni, micro à la main et coupe de cheveux volumineuse façonnée seventies, tient la pose sur fond de carte de France. Sur une autre, une chanson : « Kabylie mon pays. » Encore de lui :« Écoute moi camarade » repris par Rachid Taha. L’exil chanté c’est aussi celui d’Alger qui se continue à Marseille, voire Paris et La Seine-Saint-Denis.

Sonia Disques , au 29 rue du Baignoir, produira, outre Mazouni, Bouregga Hadj ou Zouheira Salem. Le quartier Belsunce gravera dans ses sillons, entre trois ou quatre rues, une partie de la musique du Maghreb et d’Afrique. Seul Oujdisques, fondé par Raymond Azoulay, est situé dans le quartier St-Anne. Ce musicien marocain travaillait à la Régie des transports marseillais la journée et jouait du oud aux côtés de Lili Boniche et de Reinette l’Oranaise, le soir. Il vit toujours à Marseille et chante encore en famille, paraît-il.

Le quartier Belsunce à Marseille fut logiquement un haut lieu de la musique du Mahgreb. Près du port de Marseille, il a toujours fait face à Alger. Outre la diffusion, il a produit dès les années 30 des disques de musique du monde qu’on écoutait alors sur des Teppaz.

Fin novembre, ce fut une veillée du Sud entre souvenirs d’Alger, musique chaâbi et disques édités à Belsunce. Une soirée d’exil où l’on convoqua « Ya rayah » (celui qui revient), c’est-à-dire le maître Dahmane El Harrachi et les 45 tours oubliés de Mazouni ou de Cheikha Tetma. Une nuit à se rappeler les cafés arabes où les exilés venaient écouter les orchestres. Les mandoles, ouds et autres violons restituaient un peu de ce pays resté de l’autre côté de la mer. Les chants racontaient des choses belles et vulgaires.



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Par Christophe Goby


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