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	<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
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	<description>Mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales - en kiosque le premier vendredi du mois.</description>
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		<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
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		<title>Le manifeste des ch&#244;meurs heureux</title>
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&lt;p&gt;Lecture publique &#224; trois voix, en chaise-longue et agr&#233;ment&#233;e de diapositives, donn&#233;e pour la premi&#232;re fois le 14 ao&#251;t 1996 au &#171; March&#233; aux Esclaves &#187; du Prater (Berlin-Est) devant une assembl&#233;e mi-enthousiaste, mi-dubitative. Ce qui suit est une entorse aux principes que les Ch&#244;meurs Heureux s'&#233;taient donn&#233;s jusqu'ici, eux qui ne prennent pas volontiers les choses par la th&#233;orie. Ils lui pr&#233;f&#232;rent de beaucoup la propagande par le fait, le m&#233;fait et surtout le non-fait. D'ailleurs, la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/chomeur" rel="tag"&gt;ch&#244;meur&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://cqfd-journal.org/Chomeurs-Heureux" rel="tag"&gt;Ch&#244;meurs Heureux&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://cqfd-journal.org/chomage-heureux" rel="tag"&gt;ch&#244;mage heureux&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Lecture publique &#224; trois voix, en chaise-longue et agr&#233;ment&#233;e de diapositives, donn&#233;e pour la premi&#232;re fois le 14 ao&#251;t 1996 au &#171; March&#233; aux Esclaves &#187; du Prater (Berlin-Est) devant une assembl&#233;e mi-enthousiaste, mi-dubitative.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Ce qui suit est une entorse aux principes que les Ch&#244;meurs Heureux s'&#233;taient donn&#233;s jusqu'ici, eux qui ne prennent pas volontiers les choses par la th&#233;orie. Ils lui pr&#233;f&#232;rent de beaucoup la propagande par le fait, le m&#233;fait et surtout le non-fait. D'ailleurs, la recherche dans le domaine du ch&#244;mage heureux n'a pas encore abouti &#224; des r&#233;sultats d&#233;cisifs et susceptibles d'&#234;tre pr&#233;sent&#233;s ici. Mais quelques explications sont pourtant n&#233;cessaires, car la rumeur, qui a d&#233;j&#224; assur&#233; aux Ch&#244;meurs Heureux une sorte de notori&#233;t&#233; secr&#232;te, n'est pas exempte de malentendus. Et ceci sur des points d'importance, &#224; savoir le bonheur, et aussi le ch&#244;mage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;j&#224; parce qu'il est question de bonheur, la chose devient imm&#233;diatement suspecte. Le bonheur est irresponsable. Le bonheur est bourgeois. Le bonheur est antiallemand . Et d'ailleurs, comment peut-on se dire heureux, en pr&#233;sence de la mis&#232;re, de la violence, et des petits pains qui co&#251;tent 67 Pfennigs alors que ce ne sont plus que d'insipides poches gonfl&#233;es d'air ?!&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paul Watzlawick a d&#233;j&#224; trait&#233; de ce genre d'arguments dans &lt;i&gt;Faites vous-m&#234;mes votre malheur&lt;/i&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Et si nous &#233;tions absolument innocents de l'&#233;v&#233;nement originel ? Si personne ne pouvait nous reprocher d'y avoir contribu&#233; ? Il ne fait aucun doute dans ce cas que je demeure une pure et innocente victime. Qu'on ose alors remettre en cause mon statut de sacrifi&#233; ! Qu'on ose m&#234;me me demander de rem&#233;dier &#224; mon malheur ! Ce qui fut inflig&#233; par Dieu, les chromosomes et les hormones, la soci&#233;t&#233;, les parents, la police, les ma&#238;tres et les m&#233;decins, les patrons et, pire que tout, par les amis, est si injuste et cause une telle douleur qu'insinuer seulement que je pourrais peut-&#234;tre y faire quelque chose, c'est ajouter l'insulte &#224; l'outrage. Sans compter que ce n'est pas une attitude scientifique, non mais ! &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour nous &#233;tendre sur ce sujet, il aurait fallu nous enfoncer dans les mar&#233;cages de la psychologie, ce dont nous nous garderons bien. Mais on peut trouver encore d'autres arguments contre la poursuite du bonheur. Il se dit par exemple que le totalitarisme, c'est vouloir faire le bonheur des gens contre leur gr&#233;. A ce sujet, les travailleurs et demandeurs d'emplois malheureux n'ont pas de souci suppl&#233;mentaire &#224; se faire : les Ch&#244;meurs Heureux n'ont pas l'intention de leur imposer quelque forme de bonheur que ce soit. Il est certain que le bonheur est un argument de vente typique pour toutes sortes de charlatans qui cherchent &#224; fourguer leur rem&#232;de miracle. Mais les Ch&#244;meurs Heureux n'ont pas de rem&#232;de miracle &#224; vendre. Sur le plan program-matique, nous voyons la chose telle que Lautr&#233;amont l'avait formul&#233;e pour lui-m&#234;me en 1869 : &lt;i&gt;&#171; Jusqu'&#224; pr&#233;sent, l'on a d&#233;crit le malheur pour inspirer la terreur et la piti&#233;, je d&#233;crirai le bonheur pour inspirer leurs contraires &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et maintenant venons-en au fait.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Le Ch&#244;mage : pas un probl&#232;me - peut-&#234;tre une solution.&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Nous savons tous que le ch&#244;mage ne sera jamais supprim&#233;. La boite va mal ? On licencie. La boite va bien ? On investit dans l'automation, et on licencie. Jadis, il fallait des travailleurs parce qu'il y avait du travail, aujourd'hui, il faut du travail parce qu'il y a des travailleurs, et nul ne sait qu'en faire, parce que les machines travaillent plus vite, mieux et pour moins cher. L'automatisation avait toujours &#233;t&#233; un r&#234;ve de l'humanit&#233;. Le Ch&#244;meur Heureux Aristote, il y a 2300 ans : &lt;i&gt;&#171; Si chaque outil pouvait ex&#233;cuter de lui-m&#234;me sa fonction propre, si par exemple les navettes des tisserands tissaient d'elles-m&#234;mes, le chef d'atelier n'aurait plus besoin d'aides, ni le ma&#238;tre d'esclaves. &#187;&lt;/i&gt; Aujourd'hui le r&#234;ve s'est r&#233;alis&#233;, mais en cauchemar pour tous, parce que les relations sociales n'ont pas &#233;volu&#233; aussi vite que la technique. Et ce processus est irr&#233;versible : jamais plus des travailleurs ne viendront remplacer les robots et automates. De plus, l&#224; o&#249; du travail &#171; humain &#187; est encore indispensable, on le d&#233;localise vers les pays aux bas salaires, ou on importe des immigr&#233;s sous-pay&#233;s pour le faire, dans une spirale descendante que seul le r&#233;tablissement de l'esclavage pourrait arr&#234;ter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout le monde sait cela, mais personne ne peut le dire. Officiellement, c'est toujours &#171; la lutte contre le ch&#244;mage &#187;, en fait contre les ch&#244;meurs. On trafique les statistiques, on &#171; occupe &#187; les ch&#244;meurs au sens militaire du mot, on multiplie les contr&#244;les tracassiers. Et comme malgr&#233; tout, de telles mesures ne peuvent suffire, on rajoute une louche de morale, en affirmant que les ch&#244;meurs seraient responsables de leur sort, en exigeant des preuves de &#171; recherche active d'un emploi &#187;. Le tout pour forcer la r&#233;alit&#233; &#224; rentrer dans le moule de la propagande. Le Ch&#244;meur Heureux ne fait que dire tout haut ce que tout le monde sait d&#233;j&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ch&#244;mage &#187; est un mauvais mot, une id&#233;e n&#233;gative, le revers de la m&#233;daille du travail. Un ch&#244;meur n'est qu'un travailleur sans travail. Ce qui ne dit rien de la personne comme po&#232;te, comme fl&#226;neur, comme chercheur, comme respirateur. En public, on n'a le droit de parler que du manque de travail. Ce n'est qu'en priv&#233;, &#224; l'abri des journalistes, sociologues et autres renifle-merde, que l'on se permet de dire ce qu'on a sur le c&#339;ur : je viens d'&#234;tre licenci&#233;, super ! Enfin je vais pouvoir faire la f&#234;te tous les soirs, bouffer autre chose que du micro-ondes, c&#226;liner sans limites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faut-il abolir cette s&#233;paration entre vertus priv&#233;es et vices publics ? On nous dit que ce n'est pas le moment, que &#231;a tournerait &#224; la provocation, que &#231;a ferait le jeu des beaufs. Il y a encore vingt ans, les travailleurs pouvaient mettre leur travail, et le travail en question. Aujourd'hui, ils doivent se dire heureux pour la seule raison qu'ils ne sont pas au ch&#244;mage, et les ch&#244;meurs doivent se dire malheureux pour la seule raison qu'ils n'ont pas de travail. Le Ch&#244;meur Heureux se rit d'un tel chantage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque l'&#233;thique du travail s'est perdue, la peur du ch&#244;mage reste le meilleur fouet pour augmenter la servilit&#233;. Un certain Schmilinsky, conseiller d'entreprises pour l'&#233;limination des tireurs au flanc le dit on ne peut plus clairement : &lt;i&gt;&#171; Dans une &#233;curie, vous d&#233;cidez aussi quel cheval doit avoir une r&#233;compense et lequel ne re&#231;oit rien. Les entreprises qui veulent survivre aujourd'hui doivent &#234;tre par moments impitoyables. Trop de bont&#233; peut leur casser les reins. Je conseille &#224; mes clients d'agir avec une poigne de fer dans un gant de velours. A notre &#233;poque, les travailleurs regardent autour d'eux et voient partout des postes de travail supprim&#233;s. Nul n'a vraiment envie de se faire remarquer par un comportement d&#233;sagr&#233;able. Les entreprises tendent &#224; utiliser toujours plus ce sentiment d'ins&#233;curit&#233;, afin de r&#233;duire notablement les heures de travail perdues. &#187;&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;Der Spiegel&lt;/i&gt;, 32/1996)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La cr&#233;ation d'un biotope propice aux Ch&#244;meurs Heureux pourrait &#233;galement am&#233;liorer la condition des travailleurs : leur peur de se retrouver au ch&#244;mage diminuerait, en m&#234;me temps que le courage de dire non pourrait plus librement s'exprimer. Un jour peut-&#234;tre, le rapport de forces serait &#224; nouveau retourn&#233; au profit des salari&#233;s : &lt;i&gt;&#171; Quoi ? Vous pr&#233;tendez contr&#244;ler si je suis vraiment malade ou non ? Si c'est comme &#231;a, je pr&#233;f&#232;re encore &#234;tre Ch&#244;meur Heureux ! &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le travail est une question de survie. On ne peut qu'&#234;tre d'accord avec cet avis. Voici ce qu'en &#233;crit des USA Bob Black :&lt;i&gt; &#171; Le travail est un meurtre en s&#233;rie, un g&#233;nocide. Le travail tuera, directement ou indirectement, tous ceux qui lisent ces lignes. Dans ce pays, le travail fait chaque ann&#233;e entre 14000 et 25000 morts, plus de deux millions de handicap&#233;s. 20 &#224; 25 millions de bless&#233;s. Et encore, ce chiffre ne prend-il pas en compte le demi-million de maladies professionnelles. Il ne gratte que la superficie. Ce que les statistiques ne montrent pas, ce sont tous les gens dont la dur&#233;e de vie sera raccourcie par le travail. C'est bien ce qui s'appelle du meurtre ! Pensez &#224; tous ces toubibs qui cr&#232;vent &#224; 50 ans, pensez &#224; tous les &#8220;workaholics&#8221; ! Et m&#234;me si vous ne mourrez pas pendant votre travail, vous pourrez mourir en vous rendant au travail, ou en en revenant, ou en en cherchant, ou en cherchant &#224; ne plus y penser. Naturellement, il ne faut pas oublier de compter les victimes de la pollution, de l'alcoolisme et de la consommation de drogue li&#233;es au travail. L&#224;, on atteint un nombre de victimes multipli&#233; par 6, seulement pour pouvoir vendre des big macs et des cadillacs aux survivants ! &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le bottier ou l'&#233;b&#233;niste &#233;taient fiers de leur art. Et nagu&#232;re encore, les travailleurs des chantiers navals &#233;crasaient une larme au coin de l'oeil en voyant partir au loin le navire qu'ils avaient construits. Mais ce sentiment d'&#234;tre utile &#224; la communaut&#233; a disparu de 95% des jobs. Le secteurs des &#171; services &#187; n'emploie que des domestiques et des appendices d'ordinateurs qui n'ont aucune raison d'&#234;tre fiers. Du vigile au technicien des syst&#232;mes d'alarme, une foule de chiens de garde ne sont pay&#233;s que pour surveiller que l'on paye ce qui sans eux pourrait &#234;tre gratuit. Et m&#234;me un m&#233;decin n'est plus en v&#233;rit&#233; qu'un repr&#233;sentant de commerce des trusts pharmaceutiques. Qui peut encore se dire utile aux autres ? La question n'est plus : &#224; quoi &#231;a sert, mais : combien &#231;a rapporte. Le seul but de chaque travail particulier est d'augmenter les b&#233;n&#233;fices de l'entreprise, et de m&#234;me le seul rapport du travailleur &#224; son travail est son salaire.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;L'argent est le probl&#232;me&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;C'est justement parce que l'argent, et non l'utilit&#233; sociale, est le but, que le ch&#244;mage existe. Le plein emploi c'est la crise &#233;conomique, le ch&#244;mage c'est la sant&#233; du march&#233;. Que se passe t-il, d&#232;s qu'une entreprise annonce une charrette de licenciements ? Les actionnaires sautent de joie, les sp&#233;culateurs la f&#233;licitent pour sa strat&#233;gie d'assainissement, les actions grimpent, et le prochain bilan t&#233;moignera des b&#233;n&#233;fices ainsi engrang&#233;s. De la sorte, on peut dire que les ch&#244;meurs cr&#233;ent plus de profits que leurs ex-coll&#232;gues. Il serait donc logique de les r&#233;compenser pour leur contribution sans &#233;gale &#224; la croissance. Au lieu de cela, ils n'en touchent pas un rogaton. Le Ch&#244;meur Heureux veut &#234;tre r&#233;tribu&#233; pour son non-travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous pouvons ici nous en r&#233;f&#233;rer &#224; Kasimir Malevitch, le courageux cr&#233;ateur du &lt;i&gt;Carr&#233; noir sur fond blanc&lt;/i&gt;. En 1921, il &#233;crivit dans un livre qui n'a &#233;t&#233; publi&#233; que voici deux ans en Russie, La paresse : v&#233;ritable but de l'humanit&#233; :&lt;i&gt; &#171; L'argent n'est rien d'autre qu'un petit morceau de paresse. Plus on en a, plus on peut go&#251;ter en abondance aux d&#233;lices de la paresse. (&#8230;) Le capitalisme organise le travail de telle sorte, que l'acc&#232;s &#224; la paresse n'est pas le m&#234;me pour tous. Seul peut y go&#251;ter celui qui d&#233;tient du capital. Ainsi, la classe des capitalistes s'est-elle lib&#233;r&#233;e de ce travail dont toute l'humanit&#233; doit maintenant se lib&#233;rer. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le ch&#244;meur est malheureux, ce n'est pas parce qu'il n'a pas de travail, mais parce qu'il n'a pas d'argent. Ne disons donc plus : &#171; demandeur d'emploi &#187; mais : &#171; demandeur d'argent &#187;, plus : &#171; recherche active d'un emploi &#187;, mais : &#171; recherche active d'argent &#187;. Les choses seront plus claires. Comme on va le voir, le Ch&#244;meur Heureux cherche &#224; combler ce manque par la recherche de ressources obscures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comptez au total combien d'argent les contribuables et les entreprises consacrent officiellement &#171; au ch&#244;mage &#187;, et divisez par le nombre de ch&#244;meurs : Hein ? &#231;a fait sacr&#233;ment plus que nos ch&#232;ques de fin de mois, pas vrai ? Cet argent n'est pas principalement investi dans le bien-&#234;tre des ch&#244;meurs, mais dans leur contr&#244;le chicanier, au moyen de convocations sans objet, de soi-disant stages de formation-insertion-perectionnement qui viennent d'on ne sait o&#249; et ne m&#232;nent nulle part, de pseudo-travaux pour de pseudo-salaires, simplement afin de baisser artificiellement le taux de ch&#244;mage. Simplement, donc, pour maintenir l'apparence d'une chim&#232;re &#233;conomique. Notre premi&#232;re proposition est imm&#233;diatement applicable : suppression de toutes les mesures de contr&#244;le contre les ch&#244;meurs, fermeture de toutes les agences et officines de flicage, manipulation statis-tique et propagande (ce serait notre contribution aux restrictions budg&#233;taires en cours), et versement automatique et inconditionnel des allocations augment&#233;es des sommes ainsi &#233;pargn&#233;es. Le nouveau d&#233;lire conservateur reproche aux ch&#244;meurs de se complaire dans l'assistance, de vivre aux crochets de l'Etat et patati et patata. Bon, pour autant que l'on sache, l'Etat existe toujours, et encaisse des imp&#244;ts, c'est pourquoi nous ne voyons pas en quel honneur nous devrions renoncer &#224; son soutien financier. Mais nous ne sommes pas polaris&#233;s sur l'Etat. Nous ne verrions aucun inconv&#233;nient &#224; un finan-cement venant du secteur priv&#233;, que ce soit sous la forme du sponsoring, de l'adoption, d'une taxe sur les revenus du capital, ou du racket. On n'est pas regardants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le ch&#244;meur est malheureux, c'est aussi parce que le travail est la seule valeur sociale qu'il connaisse. Il n'a plus rien &#224; faire, il s'ennuie, il ne conna&#238;t plus personne, parce que le travail est souvent le seul lien social disponible. La chose vaut aussi pour les retrait&#233;s d'ailleurs. Il est bien clair que la cause d'une telle mis&#232;re existentielle est &#224; chercher dans le travail, et non dans le ch&#244;mage en lui-m&#234;me. M&#234;me lorsqu'il ne fait rien de sp&#233;cial, le Ch&#244;meur Heureux cr&#233;e de nouvelles valeurs sociales. Il d&#233;veloppe des contacts avec tout un tas de gens sympathiques. Il est m&#234;me pr&#234;t &#224; animer des stages de resocialisation pour travailleurs licenci&#233;s. Car tous les ch&#244;meurs disposent en tout cas d'une chose inestimable : du temps. Voil&#224; qui pourrait constituer une chance historique, la possibilit&#233; de mener une vie pleine de sens, de joie et de raison. On peut d&#233;finir notre but comme une reconqu&#234;te du temps. Nous sommes donc tout sauf inactifs, alors que la soi-disant &#171; population active &#187; ne peut qu'ob&#233;ir passivement au destin et aux ordres de ses sup&#233;rieurs hi&#233;rar-chiques. Et c'est bien parce que nous sommes actifs que nous n'avons pas le temps de travailler.&lt;i&gt; &#171; Je ne voulais pas que ma vie soit r&#233;gl&#233;e d'avance ou d&#233;cid&#233;e par d'autres. Si, &#224; six heures du matin, j'avais envie de faire l'amour, je voulais prendre le temps de le faire sans regarder ma montre. Je voulais vivre sans heure, consid&#233;rant que la premi&#232;re contrainte de l'homme a vu le jour &#224; l'instant o&#249; il s'est mis &#224; calculer le temps. Toutes les phrases usuelles de la vie courante me r&#233;sonnaient dans la t&#234;te : Pas le temps de&#8230; ! Arriver &#224; temps&#8230; ! Gagner du temps&#8230; ! Perdre son temps&#8230; ! Moi, je voulais avoir &#8220;le temps de vivre&#8221; et la seule fa&#231;on d'y arriver &#233;tait de ne pas en &#234;tre l'esclave. Je savais l'irrationalisme de ma th&#233;orie, qui &#233;tait inapplicable pour fonder une soci&#233;t&#233;. Mais qu'&#233;tait-elle, cette soci&#233;t&#233;, avec ses beaux principes et ses lois ? &#187;&lt;/i&gt; Ces mots sont de Jacques Mesrine.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Le cimeti&#232;re de la morale&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;On nous a aussi r&#233;torqu&#233; que le Ch&#244;meur Heureux n'est sans-travail qu'au sens actuel du mot &#171; travail &#187;, c'est &#224; dire &#171; travail salari&#233; &#187;. Il nous faut ici express&#233;ment indiquer que si le Ch&#244;meur Heureux ne cherche pas de travail salari&#233;, il ne cherche pas non plus de travail d'esclave. Et pour autant que l'on sache, il n'existe que deux modes de travail : le salariat et l'esclavage. Certes, il existe aussi des &#233;tudiants, des artistes et autres fanfarons qui ne peuvent &#233;crire le moindre papier ou lapper la moindre &#233;cuelle sans pr&#233;tendre se livrer l&#224; &#224; un important &#171; travail &#187;. M&#234;me les soi-disant &#171; autonomes &#187; ne peuvent organiser de &#171; s&#233;minaires &#187; anticapitalistes sans mener des &#171; d&#233;bats productifs &#187; au sein de &#171; groupes de travail &#187;. Mis&#233;rables mots, mis&#233;rables pens&#233;es. Ce n'est pas d'aujourd'hui que &#171; travail &#187; est un mot empreint de malheur. &#171; Arbeit &#187; est probablement form&#233; sur un verbe germanique disparu qui avait pour sens &#171; &#234;tre orphelin, &#234;tre un enfant utilis&#233; pour une t&#226;che corporelle rude &#187;, verbe lui-m&#234;me issu de l'Indo-Europ&#233;en &#171; Orbhos &#187;, orphelin. Jusqu'au Haut-Allemand moderne, &#171; Arbeit &#187; signifiait &#171; peine, tourment, activit&#233; indigne &#187; (dans ce sens, Ch&#244;meur Heureux est donc un pl&#233;onasme). Dans les langues romanes, la chose est encore plus claire, puisque &#171; travail &#187;, &#171; trabajo &#187; etc. vient du latin &#171; tripalium &#187; un instrument de torture &#224; trois piques qui &#233;tait utilis&#233; contre les esclaves. C'est Luther qui le premier a promu le mot &#171; Arbeit &#187; comme valeur spirituelle, pr&#233;destination de l'homme dans le monde. Citation : &lt;i&gt;&#171; L'homme est n&#233; pour travailler comme l'oiseau pour voler &#187;&lt;/i&gt; On pourrait nous r&#233;pondre que cette querelle de mots est sans importance. Mais le fait de confondre &#171; boisson &#187; avec &#171; coca-cola &#187;, &#171; culture &#187; avec &#171; Bernard Henry Gluckskraut &#187; ou &#171; activit&#233; &#187; avec &#171; travail &#187; ne saurait rester sans cons&#233;quences graves.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s qu'il est question de travail ou de ch&#244;mage, on a affaire &#224; des cat&#233;gories morales. Et la tendance va en s'accentuant, il suffit d'ouvrir un journal pour s'en rendre compte : &lt;i&gt;&#171; Une conception du monde l'a emport&#233; sur une autre &#187;&lt;/i&gt; d&#233;clare un expert de Washington. &#171; Au lieu de consid&#233;rer que la pauvret&#233; a des causes &#233;conomiques, la nouvelle &#233;cole de pens&#233;e qui domine &#224; pr&#233;sent voit dans la pauvret&#233; le r&#233;sultat d'un comportement moral mauvais &#187; Comme du temps o&#249; les cur&#233;s voyaient leurs monopole sur les &#226;mes en danger, la morale est ici une tentative de combler la fissure grandissante entre la r&#233;alit&#233; et son image id&#233;ologique. Qui dit au ch&#244;meur : &lt;i&gt;&#171; tu as p&#233;ch&#233; &#187;&lt;/i&gt; attend de celui-ci, ou bien qu'il fasse p&#233;nitence, ou bien qu'il se justifie de sa vertu. Dans les deux cas, il aura reconnu l'existence du p&#233;ch&#233;. Les tentatives pleurnichardes de certains ch&#244;meurs pour provoquer la piti&#233; de ce monde ne peuvent aboutir, au mieux, qu'&#224; provoquer la piti&#233;. Ce n'est que le rire sublime qui peut d&#233;sar&#231;onner la morale pour de bon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est clair que Paul Lafargue, l'auteur du &lt;i&gt;Droit &#224; la paresse&lt;/i&gt;, est un des inspirateurs historiques des Ch&#244;meurs Heureux : &lt;i&gt;&#171; Les &#233;conomistes s'en vont r&#233;p&#233;ter aux ouvriers : travaillez, pour augmenter la richesse nationale ! Et cependant un &#233;conomiste, Destutt de Tracy, r&#233;pond : 'les nations pauvres, c'est l&#224; o&#249; le peuple est &#224; son aise ; les nations riches, c'est l&#224; o&#249; il est ordinairement pauvre'. Mais assourdis et idiotis&#233;s par leurs propres hurlements, les &#233;conomistes de r&#233;pondre : 'Travaillez, travaillez toujours pour cr&#233;er votre bien-&#234;tre ! (&#8230;) Travaillez pour que, devenant plus pauvres, vous ayez plus de raisons de travailler et d'&#234;tre mis&#233;rables ! &#187;&lt;/i&gt; Pourtant, nous ne faisons pas n&#244;tre la revendication d'un droit &#224; la paresse. La paresse n'est que le contraire de l'assiduit&#233;. L&#224; o&#249; le travail n'est pas reconnu, la paresse ne peut l'&#234;tre non plus. Pas de vice sans vertu (et vice versa). Depuis l'&#233;poque de Lafargue, il est devenu clair que le soi-disant &#171; temps libre &#187; accord&#233; aux travailleurs est la plupart du temps plus ennuyeux encore que le travail lui-m&#234;me. Qui voudrait vivre de t&#233;l&#233;, de jeux interpassifs et de Club Merd ? La question n'est donc pas simplement, comme pouvait encore le croire Lafargue, de r&#233;duire le temps de travail pour aug-menter le &#171; temps libre &#187;. Ceci dit, nous nous solidarisons totalement avec ces travailleurs espagnols &#224; qui l'on avait voulu interdire la sieste sous pr&#233;texte d'adaptation au march&#233; europ&#233;en, et qui avaient r&#233;pondu qu'au contraire, c'&#233;tait &#224; l'Union Europ&#233;enne d'adopter &#171; l'Euro-Sieste &#187;. Que ceci soit clair : le Ch&#244;meur Heureux ne soutient pas les partisans du partage du temps de travail, pour lesquels tout serait pour le mieux si chacun travaillait, mais 5, 3 ou m&#234;me 2 heures par jour. Qu'est-ce que c'est que ce saucissonnage ? Est-ce que je regarde le temps que je mets &#224; pr&#233;parer un repas pour mes amis ? Est-ce que je limite le temps que je passe &#224; &#233;crire ce maudit texte ? Est-ce que l'on compte, quand on aime ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le Ch&#244;mage Heureux ne repr&#233;sente pas pour autant une nouvelle utopie. Utopie veut dire : &#171; lieu qui n'existe pas &#187;. L'utopiste dresse au millim&#232;tre les plans d'une construction suppos&#233;e id&#233;ale, et attend que le monde vienne se couler dans ce moule. Le Ch&#244;meur Heureux, lui, serait plut&#244;t un &#171; topiste &#187;, il bricole et exp&#233;rimente &#224; partir de lieux et d'objets qui sont &#224; port&#233;e de main. Il ne construit pas de syst&#232;me, mais cherche toutes les occasions et possibilit&#233;s d'am&#233;liorer son environnement. Un honorable correspondant nous &#233;crit : &lt;i&gt;&#171; S'agit-il pour les Ch&#244;meurs Heureux de gagner une reconnaissance sociale avec le financement sans conditions qui va avec, ou bien est-il question de subvertir le syst&#232;me au moyen d'action ill&#233;gales, comme ne pas payer l'&#233;lectricit&#233; ? Le lien entre ces deux strat&#233;gies ne parait pas vraiment logique. Je peux difficilement chercher &#224; &#234;tre accept&#233; socialement et en m&#234;me temps pr&#244;ner l'ill&#233;galit&#233; : &#187; &lt;/i&gt; Bon. Le Ch&#244;meur Heureux n'est pas un fanatique de l'ill&#233;galit&#233;. Dans ses efforts pour faire le Bien, il est m&#234;me pr&#234;t, s'il le faut, &#224; recourir &#224; des moyens l&#233;gaux. D'ailleurs, les crimes de jadis sont les droits d'aujourd'hui (que l'on pense au droit de gr&#232;ve), et peuvent toujours redevenir des crimes. Mais surtout : nous cherchons la reconnaissance sociale. Nous ne nous adressons pas &#224; l'Etat ni aux organismes officiels, mais &#224; Monsieur Tout-le-monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous entendons d'ici le ch&#339;ur des th&#233;oriciens de la lutte des classes : &lt;i&gt;&#171; Ceci n'est qu'une soupape pour le syst&#232;me, par laquelle des s&#233;diments prol&#233;tariens sans travail sont maintenus dans une niche illusoire afin d'utiliser les fonctions vitales qui leur restent pour att&#233;nuer les contradictions du capitalisme. Les Ch&#244;meurs Heureux s'amusent, et pendant ce temps la bourgeoisie extrait la plus-value sans rencontrer de r&#233;sistances. Trahison ! Trahison ! &#187;&lt;/i&gt; Chaque pas concret, et m&#234;me le simple fait de respirer, peut &#234;tre d&#233;nigr&#233; comme tentative d'adaptation &#224; ce monde (et c'est bien de la possibilit&#233; de respirer dont il est question ici). La critique sociale la plus acerbe ne peut &#234;tre d'un grand secours, tant que sa conclusion pratique se limite &#224; un wait and see. Nous savons bien que notre tentative peut &#233;chouer de diverses fa&#231;ons. &#199;a peut par exemple tourner &#224; la gaudriole, une plaisanterie sans cons&#233;quences. L'id&#233;e de d&#233;part peut aussi se trouver ensevelie sous des tonnes de s&#233;rieux b&#233;tonn&#233; Il pourrait aussi arriver qu'un groupe de Ch&#244;meurs Heureux rencontre tant de succ&#232;s qu'ils se trouveraient transform&#233;s en Businessmen Heureux, sans plus de liens avec leur milieu d'origine. Ce sont des risques, ce n'est pas une fatalit&#233;. Nous nous chargeons du coup d'envoi, il ne d&#233;pend pas que de nous que la balle arrive au but.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;De l'avantage d'&#234;tre exclu&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Il existe en ce moment divers mouvements et initiatives contre les mesures d'aust&#233;rit&#233;, contre le ch&#244;mage, contre le n&#233;o-lib&#233;ralisme etc. Mais la aussi : pour quoi doit-on se prononcer ? En tout cas, pas pour l'Etat Providence et le plein-emploi de nagu&#232;re, qui ont de toute fa&#231;on autant de chance d'&#234;tre r&#233;introduits que la locomotive &#224; vapeur. Mais ce qui nous pend au nez pourrait &#234;tre bien pire encore. Il n'est pas inimaginable que soit conc&#233;d&#233;e aux ch&#244;meurs la possibilit&#233; de cultiver leurs l&#233;gumes et d'improviser leurs relations sociales sur les terrains vagues et d&#233;potoirs de la postmodernit&#233;, surveill&#233;s &#224; distance par la police &#233;lectronique et livr&#233;s &#224; quelque mafia, pendant que la minorit&#233; ais&#233;e pourrait continuer de fonctionner sans ennuis. Les Ch&#244;meurs Heureux cherchent un passage pour sortir de cette alternative de la terreur. C'est une question de principe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre mot galvaud&#233; par la propagande est le mot &#171; exclusion &#187;. Les ch&#244;meurs seraient exclus de la soci&#233;t&#233;, et les bonnes &#226;mes plaident pour leur r&#233;int&#233;gration. Exclus de quoi exactement ? Un humaniste de l'UNESCO en donna la r&#233;ponse sans &#233;quivoque au &#171; sommet social &#187; de Copenhague : &lt;i&gt;&#171; Le premier pas de l'int&#233;gration sociale consiste &#224; se faire exploiter &#187;.&lt;/i&gt; Merci pour l'invitation ! Il y a trois si&#232;cles, les croquants levaient les yeux avec envie vers le ch&#226;teau du seigneur ; c'est avec raison qu'ils se sentaient exclus de ses richesses, ses nobles loisirs, ses artistes de cour et courtisanes. Mais qui aujourd'hui voudrait vivre comme un cadre sup stress&#233;, qui aurait envie de se bourrer le cr&#226;ne de ses rang&#233;es de chiffres sans esprit, de baiser ses secr&#233;taires blondasses, de boire son bordeaux falsifi&#233;, de crever de son infarctus ? C'est de bon c&#339;ur que nous nous excluons de l'abstraction dominante ; c'est une autre sorte d'int&#233;gration que nous recherchons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les pays pauvres, des millions de gens vivent en marge des circuits de l'&#233;conomie de march&#233;. Chaque jour, les journaux rapportent la mis&#232;re du dit &#171; tiers-monde &#187;, une s&#233;rie d&#233;primante de guerres, famines, dictatures et &#233;pid&#233;mies. Il ne faut pas perdre de vue pour autant que, conjointement &#224; cette mis&#232;re (essentiellement import&#233;e), existe une autre r&#233;alit&#233; : une vie sociale intense soutenue par des traditions et coutumes pr&#233;capitalistes, en comparaison de laquelle les soci&#233;t&#233;s riches ont l'air moribondes. Dans ces pays, le travail de l'homme blanc est m&#233;pris&#233; &lt;i&gt;&#171; parce qu'il ne finit jamais &#187;&lt;/i&gt;, &#224; la diff&#233;rence, par exemple, de ces artisans somalis qui claquent les b&#233;n&#233;fices de leur activit&#233; d'un coup, dans une grande f&#234;te annuelle. C'est une formule connue : L'aptitude des gens &#224; la f&#234;te est inversement proportionnelle au Produit National Brut par t&#234;te. &lt;i&gt;&#171; L'informel fait d&#233;j&#224; la preuve que la solidarit&#233; est une forme de la richesse authentique. Mettre sa pauvret&#233; en commun dans l'espoir d'obtenir l'abondance n'est pas irr&#233;aliste (&#8230;) Les pauvres sont beaucoup plus riches qu'on ne le dit, et qu'ils ne le croient eux-m&#234;mes. L'incroyable joie de vivre qui frappe beaucoup d'observateurs des banlieues africaines trompe moins que les d&#233;primantes &#233;valuations objectives des appareils statistiques, qui ne cernent que la part occidentalis&#233;e de la richesse et de la pauvret&#233; &#187;&lt;/i&gt; (S.Latouche, &lt;i&gt;La plan&#232;te des naufrag&#233;s&lt;/i&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a l&#224; bien s&#251;r le danger, pour un Europ&#233;en, de verser dans un exotisme facile. Toutefois, il suffit d'&#233;couter ce que disent des immigr&#233;s eux-m&#234;mes de la question, eux qui connaissent d'exp&#233;rience les deux mon-des, pour se convaincre de l'avantage qu'a le Sud pauvre en mati&#232;re de liens sociaux. Citons encore l'Egyptien Albert Cossery : &lt;i&gt;&#171; Il avait l'air en ce moment de porter tous les chagrins de la terre. Mais ce n'&#233;tait qu'un &#233;tat qu'il s'imposait de temps en temps pour croire &#224; sa dignit&#233;. Car El Kordi croyait que la dignit&#233; &#233;tait seulement l'apanage du malheur et du d&#233;sespoir. C'&#233;taient ses lectures occidentales qui lui avaient ainsi troubl&#233; l'esprit. &#187; &lt;/i&gt; (&lt;i&gt;Mendiants et orgueilleux&lt;/i&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Ch&#244;meurs Heureux ont beaucoup &#224; apprendre et &#224; d&#233;sapprendre de l'Afrique et des autres cultures non-occidentales. Il ne s'agit &#233;videmment pas de singer ces pratiques ancestrales, comme les hippies de jadis, mais bien, sans vouloir copier l'original, d'y trouver une source d'inspiration rafra&#238;chissante, un peu &#224; la mani&#232;re dont Picasso et les dadaistes s'&#233;taient inspir&#233;s en leur temps de l'Art n&#232;gre. Nous ne mentionnerons ici qu'un exemple. Il y a quelques ann&#233;es, des sociologues s'&#233;taient pench&#233;s sur la mani&#232;re de vivre des habitants du Grand Yoff, une des banlieues les plus d&#233;sh&#233;rit&#233;es de Dakar. Ils &#233;tablirent que les revenus d'une famille moyenne de douze personnes &#233;taient sept fois sup&#233;rieurs &#224; leurs ressources officielles. Non que ces gens aient trouv&#233; la formule miracle pour multiplier les billets de banques, mais ils savent augmenter l'effectivit&#233; des finances pr&#233;caires, en en organisant la circulation intensive. Il est impossible de vivre en Afrique sans appartenir &#224; une ethnie, un clan, une famille &#233;largie, un cercle d'amis. A l'int&#233;rieur de chacun de ces r&#233;seaux, l'argent circule m&#233;thodiquement par un syst&#232;me pr&#233;cis, &#233;labor&#233; et imp&#233;ratif de cadeaux, dons, emprunts, remboursements, place-ments, droits &#224; diverses tontines. Le fait que ces possibilit&#233;s de tirage soient accumul&#233;es au sein de chaque famille permet &#224; celle-ci d'avoir &#224; tout moment acc&#232;s &#224; une somme d'argent sans commune mesure avec ses ressources officielles. Encore ces flux mon&#233;taires ne sont-ils qu'un aspect de &#171; l'&#233;conomie de la r&#233;ciprocit&#233; &#187;, laquelle consiste aussi en &#233;changes de services de r&#233;paration, entretien et installation, fabrication de chaussures et v&#234;tements, pr&#233;paration collective de repas, travail des m&#233;taux et d'&#233;b&#233;nisterie, services de sant&#233; et d'&#233;ducation, sans oublier l'organisation de f&#234;tes qui maintiennent la coh&#233;sion du groupe, toutes choses dans lesquelles l'argent ne joue aucun r&#244;le. C'est la raison pour laquelle il est impossible de mesurer le &#171; niveau de vie &#187; de ces populations avec les crit&#232;res et instruments de l'occident. Imaginons un instant que ce syst&#232;me soit transposable ici : un RMIste disposerait alors de 11000 francs par mois, ce qui certes ne r&#233;soudrait pas tous les probl&#232;mes, mais mettrait du beurre dans les &#233;pinards ! Sans compter toutes les choses dont il profiterait, que l'argent ne peut acheter. La question classique, combien d'argent me faudrait-il pour bien vivre, est mal pos&#233;e. Qui vit compl&#232;tement isol&#233;, en &#233;tat d'apesanteur sociale, n'aura jamais assez de fric pour combler sa mis&#232;re existentielle. Les RMIstes ici ont bien s&#251;r ce gros handicap, qu'ils ne peuvent s'appuyer sur aucun clan, aucune coutume qui seraient d&#233;j&#224; l&#224;. Il nous faut partir de z&#233;ro. Mais nous avons tout de m&#234;me cet avantage, que nos conditions de vie ne sont pas (encore) si dramatiques et rudes qu'en Afrique. Pour les Ch&#244;meurs Heureux s'ouvre ici un vaste champ exp&#233;rimental, ce que nous nommons : la recherche de ressources obscures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme vous l'aurez maintenant peut-&#234;tre compris, notre loisir est ambitieux, th&#233;orique et pratique, s&#233;rieux et ludique, local et international (rien qu'en Europe, il y a d&#233;j&#224; plus de 20 millions de Ch&#244;meurs Heureux virtuels !). Un jour, vous pourrez dire avec fiert&#233; : j'&#233;tais l&#224; d&#232;s le d&#233;but.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.DieGluecklichenArbeitslosen.de&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;www.DieGluecklichenArbeitslosen.de&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>Le QHS de Fleury prend un coup de jeune</title>
		<link>https://cqfd-journal.org/Le-QHS-de-Fleury-prend-un-coup-de</link>
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		<dc:date>2004-10-18T09:35:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jann-Marc Rouillan</dc:creator>


		<dc:subject>Chronique carc&#233;rale</dc:subject>
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&lt;p&gt;Le QHS nouveau est arriv&#233;. La nostalgie des ann&#233;es 70 n'ayant pas &#233;pargn&#233; l'administration p&#233;nitentiaire, celle-ci vient de rouvrir le Quartier de Haute S&#233;curit&#233; de Fleury-M&#233;rogis, ferm&#233; depuis 1981. Notre collaborateur Jann-Marc Rouillan y a s&#233;journ&#233; une partie de l'&#233;t&#233;. Apr&#232;s les tortures subies &#224; Moulins (voir CQFD n&#176;14), et avant un &#233;ni&#232;me transfert vers d'autres cieux carc&#233;raux, c'&#233;tait l'occasion de visiter les murs rendus c&#233;l&#232;bres par Mesrine. A la fouille, lorsque le brigadier dit (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/CQFD-no15-septembre-2004" rel="directory"&gt;CQFD n&#176;15 (septembre 2004)&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://cqfd-journal.org/Chronique-carcerale" rel="tag"&gt;Chronique carc&#233;rale&lt;/a&gt;, 
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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Le QHS nouveau est arriv&#233;. La nostalgie des ann&#233;es 70 n'ayant pas &#233;pargn&#233; l'administration p&#233;nitentiaire, celle-ci vient de rouvrir le Quartier de Haute S&#233;curit&#233; de Fleury-M&#233;rogis, ferm&#233; depuis 1981. Notre collaborateur Jann-Marc Rouillan y a s&#233;journ&#233; une partie de l'&#233;t&#233;. Apr&#232;s les tortures subies &#224; Moulins (voir &lt;a href='https://cqfd-journal.org/Les-matons-de-Moulins-ont-les'&gt;&lt;i&gt;CQFD&lt;/i&gt; n&#176;14&lt;/a&gt;), et avant un &#233;ni&#232;me transfert vers d'autres cieux carc&#233;raux, c'&#233;tait l'occasion de visiter les murs rendus c&#233;l&#232;bres par Mesrine.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;A la fouille, lorsque le brigadier dit en me montrant du doigt : &lt;i&gt;&#171; Lui, il part au D5 &#187;&lt;/i&gt;, je ne suis pas surpris. Je connais le b&#226;timent depuis longtemps, comme sa mauvaise r&#233;putation persistante. Isolement disciplinaire, bien s&#251;r ! Apr&#232;s le balluchonnage du matin par les encagoul&#233;s, je ne m'attends pas &#224; mieux. Par contre, je m'&#233;tonne lorsque les deux matons se pr&#233;cipitent imm&#233;diatement sur moi pour me menotter. Visiblement, pour eux, pas de doute, cette affectation prouve ma nature dangereuse de b&#234;te sauvage. Le comit&#233; de r&#233;ception patiente sous le porche d'entr&#233;e. Sept ou huit matons&#8230; Tous les mouvements du b&#226;timent sont bloqu&#233;s et les couloirs vid&#233;s. Un surveillant contr&#244;le la grille de chaque palier. Au 4e, nous enquillons l'aile sombre de droite. Je ne laisse rien para&#238;tre, mais au fond de moi, je pense : les enfoir&#233;s, ils ont rouvert le QHS ! Ils me forcent &#224; marcher au milieu du couloir, solidement encadr&#233;, jusqu'&#224; la cellule. J'y entre. Le bricard claque violemment la porte derri&#232;re moi et tire tout aussi bruyamment les deux verrous, vlan ! vlan ! &#192; l'&#233;poque de S&#233;curit&#233; et Libert&#233;&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Adopt&#233;e en f&#233;vrier 1981 &#224; l'initiative du garde des Sceaux de l'&#233;poque, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;, j'avais tra&#238;n&#233; quelque temps mes solitudes dans les QHS et autres QSR. Mais je n'avais jamais visit&#233; celui de Fleury, ferm&#233; depuis juin 1981. Trop compliqu&#233; &#224; adapter aux normes &#171; QI &#187; (quartier d'isolement), selon les experts.&lt;i&gt; &#171; Il est &#224; nouveau en service depuis trois mois &#187;&lt;/i&gt;, m'explique avec ravissement le grad&#233; qui me conduit devant le directeur. Dans la salle d'audience, le bureaucrate &#226;nonne la lettre de cachet : &lt;i&gt;&#171; Suspicion de tentative d'&#233;vasion&#8230; enqu&#234;te de la gendarmerie&#8230; h&#233;licopt&#232;re&#8230; commando arm&#233;&#8230; &#187;&lt;/i&gt; Il ne joue m&#234;me pas la com&#233;die d'y croire. Il s'excuse du style&#8230; La prose aurait &#233;t&#233; dict&#233;e au t&#233;l&#233;phone par un responsable du minist&#232;re. Je refuse de la signer. On me reconduit. Derri&#232;re moi, la porte claque, puis les deux verrous : vlan ! vlan ! Les trois coups r&#233;sonnent dans ma chair et s'adressent &#224; mon moi le plus intime, &#224; un pass&#233; que je pensais r&#233;volu. Le m&#233;tal et le b&#233;ton claironnent leur titre de propri&#233;t&#233; : je ne suis rien, je leur appartiens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Fleury M&#233;rogis, un jour de septembre 76, o&#249; j'existais si peu que je n'&#233;tais m&#234;me pas personne&#8230; Mesrine ! &#187;&lt;/i&gt;&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les citations sont tir&#233;es d'un texte de Jacques Mesrine, mis en musique (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt; La gamelle&#8230; &lt;i&gt;&#171; Pas faim ! &#187;&lt;/i&gt; La porte claque, puis les deux verrous. &lt;i&gt;&#171; Inhumain r&#233;tr&#233;ci sans aucun lendemain&#8230; &#187;&lt;/i&gt; L'infirmier&#8230; &lt;i&gt;&#171; Pas de dope ! &#187;&lt;/i&gt; La porte claque, puis les deux verrous, vlan ! vlan ! Et, en &#233;cho, les portes de mes cong&#233;n&#232;res. &#192; la nuit tomb&#233;e, je repense &#224; ce jour gris de 1976, lorsque Mesrine quitte le quartier bas de la Sant&#233;. La fen&#234;tre de sa cellule donnait sur la cour de la 1re division o&#249;, prisonniers politiques, nous nous baladions tous les apr&#232;s-midi. Dans le noir, je me dis que la sale &#233;poque p&#233;nitentiaire est de retour. Et, comme lui, il y a trente ans, je marche, je marche&#8230; Six pas jusqu'&#224; la fen&#234;tre, six pas jusqu'&#224; la porte. &lt;i&gt;&#171; Il tourne en des milliers de pas qui ne m&#232;nent nulle part, dans un monde de b&#233;ton aux arbres de barreaux fleuris, fleuris de d&#233;sespoir. Mesrine ! &#187;&lt;/i&gt; Au matin, le quartier se r&#233;veille avec les premiers claquements de portes. Il s'&#233;broue des verrous. Nous sommes &#224; peine une dizaine de r&#233;sidents pour quarante cellules. Tous du m&#234;me c&#244;t&#233;, en face du mirador, ainsi les gardiens ont une vue plongeante sur le moindre recoin de cellule. Quand tu t'allonges sur ton lit, il doit te voir. Quand tu t'assois sur les chiottes, il doit te voir. Quand tu marches, il doit te voir. C'est la comptine du panoptique ! D'autant plus qu'&#224; la porte il n'y a pas un &#339;illeton mais deux. &#192; aucun moment tu ne peux oublier qu'ils te surveillent. Nuit et jour, car ici les &#233;quipes de matons sont &#224; demeure. Sur les portes, j'ai lu les noms de deux coll&#232;gues crois&#233;s l'un &#224; Arles et l'autre &#224; Moulins. Le premier est &#224; l'isolement depuis une tentative d'&#233;vasion collective un soir de d&#233;cembre. &#199;'avait pas mal bataill&#233;. Enzo, un d&#233;tenu italien, et un gars venu de l'ext&#233;rieur avaient tr&#233;pass&#233;. Quant au second, il sortait &#233;galement d'une &#233;vasion sanglante dans le ciel des Baumettes.&lt;i&gt; &#171; Il tourne. Il tournera toujours&#8230; &#187;&lt;/i&gt; Par-dessus le mur des promenades, un gars, lui aussi ancien &#233;vad&#233; en h&#233;lico, m'affranchit. Au QHS, nous sommes &#224; peu pr&#232;s tous log&#233;s &#224; la m&#234;me enseigne, &#233;vasion ou suspicion d'&#233;vasion avec armes. Au moins trois d'entre eux ont sacrifi&#233; leur libert&#233; pour arracher un ami ou un fr&#232;re. Aucun touriste volontaire, donc, ni de &lt;i&gt;&#171; fatigu&#233; &#187;&lt;/i&gt; chass&#233; de la d&#233;tention, nous sommes entre nous, cumulant des d&#233;cennies de gal&#232;re p&#233;nitentiaire. &lt;i&gt;&#171; Il tourne en des milliers de pas qui ne m&#232;nent nulle part, dans un monde de b&#233;ton aux arbres de barreaux fleuris, fleuris de d&#233;sespoir. Mesrine ! &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Palp&#233; en entrant et en sortant de cellule&#8230; Pass&#233; au d&#233;tecteur de m&#233;tal &#224; l'improviste&#8230; Fouill&#233; &#224; corps &#224; l'aller et au retour des parloirs et lors de chaque d&#233;placement&#8230; Menott&#233; d&#232;s qu'on quitte le QHS pour l'infirmerie ou un autre service. Fragilis&#233; par les perp&#233;tuels changements d'horaires. Et toujours, en face de nous, cinq ou six uniformes, quand ce n'est pas pire. Au QI du D1, les encagoul&#233;s ont fracass&#233; Manu apr&#232;s lui avoir li&#233; les pieds et les poings. La main mise sur le prisonnier est totale. On est renvoy&#233; &#224; l'&#233;tat de chose, d&#233;shumanis&#233; jusqu'&#224; ne se sentir plus personne. &lt;i&gt;&#171; Fleury M&#233;rogis, un jour de septembre 76, o&#249; j'existais si peu que je n'&#233;tais m&#234;me pas personne&#8230; Mesrine ! &#187;&lt;/i&gt; On tourne en rond dans des promenades carrel&#233;es ressemblant &#224; des piscines vid&#233;es et couvertes de plusieurs couches de grilles, de grillages et de barbel&#233;s. On hurle pour que nos voix sautent les murs. Face &#224; la r&#233;ouverture du QHS, le constat est ais&#233;. On ne peut en rester &#224; la demande d'&#233;galiser les formes de torture avec les autres QI de France et de Navarre. Nous formulons des revendications correspondant au saut de la r&#233;pression carc&#233;rale. Jour apr&#232;s jour, nous &#233;grenons les points principaux : dissolution des brigades d'encagoul&#233;s, fermeture des QHS et des QI, rapprochement familial, interdiction des parloirs par hygiaphone&#8230; &#192; la premi&#232;re lutte, celui d'entre nous qui en aura l'occase les sortira clandestinement pour les diffuser largement, avec l'espoir de remuer les autres d&#233;tentions. On &#233;change les consignes. La semaine du 14 juillet, nous serons en gr&#232;ve !&lt;i&gt; &#171; Il tourne, il tournera toujours&#8230; &#187;&lt;/i&gt; Les jours passent. Les nuits passent. Je marche de la fen&#234;tre &#224; la porte. Mon voisin fait de m&#234;me, cent pas nu-pieds, j'entends ses talons r&#233;sonner sur le carrelage. Solitude des sentinelles dont l'esp&#233;rance meurt &#224; petit feu. &#192; peine un reflet dans la vitre. Presque rien&#8230; &lt;i&gt;&#171; Il est seul. SEUL&#8230; Vivant mort-n&#233;&#8230; Il tombera &#224; terre pour se laisser crever&#8230; Mesrine ! &#187;&lt;/i&gt; Il y a bien longtemps, un soir d'hiver de 79. Sur le pont de la rue Ordener, notre v&#233;hicule &#233;tait bloqu&#233; par la circulation. Un gars s'est approch&#233; de ma vitre et m'a lanc&#233; un grand salut de la main. J'ai souri. Il a renouvel&#233; son geste en continuant sur le trottoir. Je ne savais pas que c'&#233;tait &#224; cette heure un adieu. Nathalie au volant m'a demand&#233; :
&lt;i&gt;&#171; C'est qui ce mec ?
Mesrine ! &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Adopt&#233;e en f&#233;vrier 1981 &#224; l'initiative du garde des Sceaux de l'&#233;poque, Alain Peyrefitte, la loi &#171; S&#233;curit&#233; et Libert&#233; &#187; visait - d&#233;j&#224; - &#224; durcir le sort des d&#233;tenus : circonstances att&#233;nuantes revues &#224; la baisse, cr&#233;ation de peines dites &#171; de s&#251;ret&#233; &#187;, restriction des permissions de sortie et des r&#233;ductions de peine&#8230; Sarkozy et Perben n'ont rien invent&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Les citations sont tir&#233;es d'un texte de Jacques Mesrine, mis en musique apr&#232;s sa mort par le groupe Trust.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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