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	<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
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	<description>Mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales - en kiosque le premier vendredi du mois.</description>
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		<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
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		<title>&#171; Les pays europ&#233;ens se sont habitu&#233;s &#224; la violence contre les migrants &#187;</title>
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		<dc:creator>&#201;milien Bernard</dc:creator>


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		<description>
&lt;p&gt;Entretien avec le sp&#233;cialiste des migrations et g&#233;ographe Olivier Clochard, qui retrace des d&#233;cennies de faillite g&#233;n&#233;ralis&#233;e de l'Europe concernant l'accueil des migrants. Olivier Clochard est g&#233;ographe au CNRS, sp&#233;cialiste des migrations. Depuis des ann&#233;es, il op&#232;re un travail critique des politiques europ&#233;ennes en la mati&#232;re, et a notamment publi&#233; au d&#233;but des ann&#233;es 2000 la premi&#232;re carte des morts aux fronti&#232;res de l'Europe. Il a &#233;galement dirig&#233; l'impressionnant travail de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/CQFD-no209-mai-2022" rel="directory"&gt;CQFD n&#176;209 (mai 2022)&lt;/a&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Entretien avec le sp&#233;cialiste des migrations et g&#233;ographe Olivier Clochard, qui retrace des d&#233;cennies de faillite g&#233;n&#233;ralis&#233;e de l'Europe concernant l'accueil des migrants.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_4532 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;202&#034; data-legende-lenx=&#034;xxx&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://cqfd-journal.org/IMG/jpg/1200clochard1_resultat-2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L500xH333/1200clochard1_resultat-2-9a01f.jpg?1782853070' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_credits '&gt;Photographie de Louis Witter. L&#233;gende : Des jeunes marocains tentent de franchir les barri&#232;res du port de Ceuta, qui m&#232;nent aux ferries &#224; destination de l'Espagne. Le 17 f&#233;vrier 2019 &#224; Ceuta, Espagne.
&lt;/div&gt;
&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;lettrine&#034;&gt;O&lt;/span&gt;livier Clochard est g&#233;ographe au CNRS, sp&#233;cialiste des migrations. Depuis des ann&#233;es, il op&#232;re un travail critique des politiques europ&#233;ennes en la mati&#232;re, et a notamment publi&#233; au d&#233;but des ann&#233;es 2000 la premi&#232;re carte des morts aux fronti&#232;res de l'Europe. Il a &#233;galement dirig&#233; l'impressionnant travail de documentation qu'est l'&lt;i&gt;Atlas des migrants en Europe&lt;/i&gt;&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Atlas des migrants en Europe &#8211; Approche critique des politiques migratoires, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;. Dans cet entretien, il dresse le portrait d'une Europe toujours plus cadenass&#233;e, semant violence et mort &#224; l'encontre des personnes en exil tentant de la rejoindre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les politiques europ&#233;ennes en mati&#232;re de migration donnent l'impression d'un processus de durcissement acc&#233;l&#233;r&#233;, tout en s'inscrivant dans un temps long&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Cette situation s'est d&#233;velopp&#233;e &#224; la fin des ann&#233;es 1990, avec la mise en place de l'espace Schengen et la communautarisation des politiques d'asile et d'immigration. Il y a eu &#224; partir de cette &#233;poque un renforcement des contr&#244;les, notamment aux fronti&#232;res ext&#233;rieures de cet espace. Une politique qui ne concernait plus seulement l'int&#233;rieur de l'Europe mais &#233;galement l'espace m&#233;diterran&#233;en, provoquant de plus en plus de d&#233;c&#232;s : noyades dans des rivi&#232;res et fleuves frontaliers comme l'&#201;vros &#224; la fronti&#232;re gr&#233;co-turque, morts par hypothermie dans les massifs montagneux ; et puis de nombreux naufrages, devenus malheureusement une banalit&#233;. Cela a men&#233; &#224; cette s&#233;quence terrible en 2015, o&#249; plusieurs bateaux charg&#233;s de centaines de personnes ont sombr&#233; en M&#233;diterran&#233;e. De 2014 &#224; 2016, le bilan dans la partie centrale de cette mer s'&#233;l&#232;ve &#224; plus de 12 000 personnes noy&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette r&#233;currence des naufrages est d&#233;sormais entr&#233;e dans une forme de normalit&#233;, tr&#232;s inqui&#233;tante. De mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, les pays europ&#233;ens se sont habitu&#233;s &#224; la violence &#224; l'encontre des migrants. Au d&#233;but des ann&#233;es 2000, c'&#233;tait plus discret mais pas moins violent, &#224; l'image de policiers marocains crevant avec des couteaux des bateaux pneumatiques en pleine mer. Aujourd'hui, nous avons affaire &#224; une violence assum&#233;e. Par exemple avec le cas des 19 migrants morts de froid apr&#232;s avoir &#233;t&#233; refoul&#233;s et d&#233;pouill&#233;s de leurs habits &#224; la fronti&#232;re grecque, en f&#233;vrier dernier. Des cas graves qui ne suscitent pas de r&#233;action &#8211; hormis de la part de certains m&#233;dias, ONG et militants tentant d'interpeller les responsables, sans effets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut en tout cas acter qu'il y a d&#233;sormais une certaine acceptation de la brutalit&#233;. Certes, cela ne se voit pas vraiment dans les textes europ&#233;ens, o&#249; la question des renvois et des refoulements s'exprime de mani&#232;re feutr&#233;e, euph&#233;mis&#233;e. Sur le terrain, par contre, &#231;a se d&#233;cline de mani&#232;re tr&#232;s brutale. Il y a de multiples cas. Par exemple les &lt;i&gt;pushbacks&lt;/i&gt; en mer &#201;g&#233;e, o&#249; des agents des forces de l'ordre tapent avec des perches sur les personnes dans les navires. Nous pourrions aussi mentionner ce qui se passe &#224; Calais, avec des expulsions presque quotidiennes et o&#249;, devant l'important renforcement des contr&#244;les frontaliers, les exil&#233;s tentent la travers&#233;e du d&#233;troit sur de fr&#234;les embarcations, conduisant l&#224; aussi &#224; de nombreux naufrages. Ce sont des choses que je croyais impensables jusqu'il y a peu. En 2015 encore, il y avait une certaine attention &#224; ces questions, bien symbolis&#233;e par le film &lt;i&gt;Welcome&lt;/i&gt; de Vincent Lindon (2009), mettant en sc&#232;ne une approche humaniste de la question calaisienne. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il semble qu'il aurait pu y avoir un changement de cap en 2015, avec l'Allemagne ouvrant ses portes et la m&#233;diatisation de la mort du petit Aylan Kurdi. Or c'est l'inverse qui s'est pass&#233;&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#201;tant donn&#233; la guerre en Syrie qui durait depuis quatre ans, on aurait certes pu penser qu'il y aurait une v&#233;ritable prise de conscience, similaire &#224; ce qu'on a r&#233;cemment vu avec l'Ukraine. &#199;a n'a pas &#233;t&#233; le cas. Et on s'est content&#233; de poursuivre la politique s&#233;curitaire li&#233;e &#224; la communautarisation des politiques europ&#233;ennes d'asile et d'immigration, avec notamment une augmentation importante des barri&#232;res (Ceuta, Melilla, fronti&#232;res entre la Turquie et la Gr&#232;ce ou la Bulgarie, etc.) et des moyens de contr&#244;le technologiques (drones, enregistrement des empreintes digitales, etc.). Depuis le d&#233;but des ann&#233;es 2000, des entreprises priv&#233;es sont &#224; la man&#339;uvre pour profiter de ce march&#233; juteux. La Commission europ&#233;enne a ainsi propos&#233; d&#232;s 2002 la mise en place d'un groupe de recherche europ&#233;en sur la s&#233;curit&#233;, charg&#233; de travailler sur &#8220;&lt;i&gt;la gestion int&#233;gr&#233;e des fronti&#232;res&lt;/i&gt;&#8221; des &#233;tats membres. Et en 2004, on a fait appel &#224; diverses entreprises comme Airbus et Thales en France, Ericsson en Su&#232;de ou Indra en Espagne, qui participent &#224; la conception des technologies &#233;voqu&#233;es pr&#233;c&#233;demment. Tous participent &#224; ces recherches, promeuvent intens&#233;ment l'id&#233;e de la n&#233;cessit&#233; d'un contr&#244;le renforc&#233;, avec un fort lobbying aupr&#232;s des instances europ&#233;ennes. Et tout cela est men&#233; de mani&#232;re relativement opaque. Cela conduit &#224; un effet boucle, avec application de ces mesures dans tout l'espace europ&#233;en, sans aucune prise en compte des recherches sur les migrations. La critique n'existe pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pourtant, comme le montre l'exemple de la situation migratoire autour du mur entre la Serbie et la Hongrie, les gens passent quand m&#234;me. Au fond, les murs et leur attirail technologique ne sont pas tr&#232;s efficaces, et contribuent simplement &#224; rendre encore plus dure l'existence des personnes exil&#233;es. Je me souviens d'avoir particip&#233; en 2015-2016 &#224; un groupe de travail diligent&#233; par le ministre de l'Int&#233;rieur Bernard Cazeneuve et cens&#233; proposer des pistes pour am&#233;liorer la situation migratoire &#224; Calais. Avec la sociologue Karen Akoka, nous avions pos&#233; cette question : est-ce qu'il ne faudrait pas commencer par faire un bilan des politiques men&#233;es depuis pr&#232;s de quinze ans, notamment sur le plan financier ?&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip_poesie&#034;&gt;&lt;div&gt;&#171; Au fond, les murs et leur attirail technologique ne sont pas tr&#232;s efficaces, et contribuent simplement &#224; rendre encore plus dure l'existence des personnes exil&#233;es. &#187;&lt;/div&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Notre requ&#234;te n'a pas &#233;t&#233; accept&#233;e. Et c'est pareil dans toute l'Europe : on investit &#233;norm&#233;ment d'argent dans des dispositifs de contr&#244;le sans se soucier des effets, notamment sur les principaux concern&#233;s, mais aussi sur la constitution de r&#233;seaux de passeurs toujours plus puissants &#8211; plus il y a d'obstacles, plus ils sont n&#233;cessaires. On ne prend jamais &#231;a en compte. Ni l'aspect moral, ni l'aspect financier. Et on poursuit la mise en place de ces dispositifs, alors m&#234;me que les gens continuent d'arriver et sont maintenus dans des conditions tr&#232;s difficiles. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_4533 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;314&#034; data-legende-lenx=&#034;xxxx&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://cqfd-journal.org/IMG/jpg/1200clochard2_resultat.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L500xH333/1200clochard2_resultat-73b76.jpg?1782853070' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_credits '&gt;Photographie de Louis Witter. L&#233;gende : Dans les blocs de b&#233;ton du port dorment tous ceux qui ne vont ni au centre pour mineurs, ni au centre pour majeurs. Zakaria se r&#233;veille aux alentours de huit heures. Pour se laver un peu, il r&#233;cup&#232;re de l'eau de mer dans un petit seau. Le 22 f&#233;vrier 2019 &#224; Ceuta, Espagne.
&lt;/div&gt;
&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Derni&#232;re &#233;volution inqui&#233;tante, la d&#233;cision du Royaume-Uni d'externaliser les demandes d'asile au Rwanda...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; En fait, c'est une id&#233;e ancienne. En 1986, le Danemark avait d&#233;j&#224; avanc&#233; une proposition similaire devant les Nations unies, reprise en 1994 par les Pays-Bas dans un cadre intergouvernemental. Mais ces deux intentions &#233;taient rest&#233;es &#224; l'&#233;tat de projet. Cette volont&#233; de d&#233;l&#233;guer le traitement de l'asile &#224; d'autres pays que celui o&#249; est la personne trouve aussi ses origines dans la convention de Dublin de 1990, transform&#233;e en r&#232;glement en 2003. Ses dispositions r&#233;pondent &#224; l'obsession des &#201;tats de renvoyer les requ&#233;rants dans le pays par lequel ils sont entr&#233;s en Europe. Cette r&#233;glementation engendre un fort d&#233;s&#233;quilibre entre &#201;tats et prend tr&#232;s peu en compte les projets de vie des personnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette id&#233;e, remise &#224; l'ordre du jour par le Royaume-Uni, a &#233;t&#233; plusieurs fois propos&#233;e par le pass&#233;, notamment en 2003, avec d&#233;j&#224; les Britanniques aux manettes, sugg&#233;rant que les migrants soient renvoy&#233;s dans des camps &#224; l'ext&#233;rieur de l'Union europ&#233;enne (UE). En 2004, les ministres italien et allemand de l'Int&#233;rieur ont cherch&#233; eux aussi &#224; externaliser la proc&#233;dure de demande d'asile, en utilisant l'euph&#233;misme &#8220;&lt;i&gt;guichet europ&#233;en de l'immigration&lt;/i&gt;&#8221;. Aucune de ces tentatives n'a &#233;t&#233; suivie. Mais elles correspondaient &#224; des coups de boutoir dans les politiques d'asile, de plus en plus forts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Concernant le Rwanda, il y a aussi eu une construction progressive de son r&#244;le. Je vous renvoie notamment &#224; une note d'actualit&#233; du r&#233;seau Migreurop, &#8220;Prot&#233;ger et contr&#244;ler, les deux visages du HCR&#8221; &lt;i&gt;[mai 2020]&lt;/i&gt;. On y montrait que l'Europe n'accueillait pas de r&#233;fugi&#233;s touch&#233;s par le conflit libyen et que le Rwanda jouait un r&#244;le notable dans le dispositif mis en place par l'UE pour accueillir les &#233;trangers en tr&#232;s grande difficult&#233; dans le pays, en &#233;change de millions de dollars. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il y a de plus en plus d'acteurs impliqu&#233;s et des ramifications d'une complexit&#233; assez effarante...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Oui, les cas sont multiples. De la Libye que l'on paye pour retenir les migrants dans les conditions que l'on sait aux pays dits de &#8220;transit&#8221;, comme la Serbie, somm&#233;s de s'impliquer davantage en &#233;change notamment d'une politique de visas plus favorable pour leurs ressortissants. En tout cas, on s'oriente de plus en plus vers les pays frontaliers de l'UE. Avec une politique europ&#233;enne de voisinage &#224; partir de 2001. Ou les partenariats pour la mobilit&#233; (PPM) mis en place avec la Tunisie, la Moldavie, etc., qui visent &#224; favoriser certaines &#8220;migrations choisies&#8221;, ce qui induit &#233;galement l'id&#233;e de formaliser davantage l'approche europ&#233;enne restrictive des migrations. Ou bien l'enchev&#234;trement d'accords bilat&#233;raux et multilat&#233;raux entre &#201;tats de l'UE et pays africains. L'id&#233;e, c'est qu'on facilite certaine mobilit&#233;s &#8220;choisies&#8221; et que, de l'autre c&#244;t&#233;, on renforce les contr&#244;les migratoires vis-&#224;-vis d'autres personnes qualifi&#233;es d'ind&#233;sirables. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans ce paysage vient s'ajouter le pacte europ&#233;en sur la migration et l'asile de 2020, que la chercheuse Claire Rodier qualifiait r&#233;cemment d' &#171; usine &#224; gaz &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ce pacte fourre-tout vient renforcer l'id&#233;e de mettre en place de grands centres de transit, comme en Gr&#232;ce par exemple avec les &lt;i&gt;hotspots&lt;/i&gt;, pour op&#233;rer des tris entre, d'un c&#244;t&#233;, celles et ceux que les &#201;tats consentent &#224; accepter et, de l'autre, celles et ceux que les autorit&#233;s rejettent, soit en les expulsant de l'UE, soit en laissant les personnes enferm&#233;es dans des situations d&#233;gradantes et inhumaines. Il est certes rappel&#233; dans ce pacte le &#8220;&lt;i&gt;plein respect du principe de non-refoulement&lt;/i&gt;&#8221; ou plus largement le &#8220;&lt;i&gt;respect des droits fondamentaux&lt;/i&gt;&#8221;. Mais dans le m&#234;me temps est annonc&#233; le renforcement des contr&#244;les policiers. Si ce pacte n'est pas encore appliqu&#233;, il s'inscrit en tout cas dans la droite ligne des politiques de ces trente derni&#232;res ann&#233;es. Et il ne va clairement pas vers davantage de simplification&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste qu'on en parle moins depuis le d&#233;but de la guerre en Ukraine, qui a mis en lumi&#232;re la dimension diff&#233;renci&#233;e des politiques men&#233;es &#8211; et le racisme latent des mesures appliqu&#233;es &lt;i&gt;[lire p. VIII]&lt;/i&gt;. Si les dispositifs europ&#233;ens mis en place pour les r&#233;fugi&#233;s ukrainiens soulignent la n&#233;cessit&#233; de venir en aide aux personnes en qu&#234;te de protection, ces m&#233;canismes &#233;voquent &#233;galement des formes de racisme profond&#233;ment ancr&#233;es dans nos soci&#233;t&#233;s. Par exemple &#224; Calais, la maire Natacha Bouchart (ex-LR qui vient de rallier le pr&#233;sident de la R&#233;publique) et la sous-pr&#233;fecture ont mis &#224; disposition l'auberge de jeunesse pour les r&#233;fugi&#233;s ukrainiens, alors qu'ils appliquent depuis des ann&#233;es une politique tr&#232;s restrictive &#224; l'encontre des migrants en transit sur leur territoire (&#233;vacuation de squats, d&#233;mant&#232;lement de camps informels, interdiction &#224; certaines associations de fournir de la nourriture, etc.). On a entendu des d&#233;clarations &#233;c&#339;urantes sur les&lt;i&gt; bons&lt;/i&gt; r&#233;fugi&#233;s ukrainiens. Un journaliste britannique de la BBC a &#233;voqu&#233; &#8220;&lt;i&gt;des gens avec des yeux bleus et des cheveux blonds&lt;/i&gt;&#8221;. En tout cas, la proc&#233;dure de r&#233;ponse &#224; un &#8220;afflux massif&#8221; a &#233;t&#233; mise en place pour l'Ukraine. Ce qui est une tr&#232;s bonne chose. Mais &#231;a n'a pas &#233;t&#233; le cas dans le pass&#233;, par exemple en 2011 avec le Printemps arabe, alors que Malte et l'Italie faisaient des demandes en ce sens. Ni en 2015 avec la crise syrienne ou en 2021 avec l'Afghanistan. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le tableau trac&#233; est noir. Y a-t-il des lueurs d'espoirs ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il convient d&#233;j&#224; de rappeler qu'il y a beaucoup de gens et d'associations qui m&#232;nent un travail critique et humanitaire. On peut esp&#233;rer qu'&#224; un moment cela produise des effets sur la soci&#233;t&#233;, qu'il y ait une vraie r&#233;flexion. Et l'exemple ukrainien a montr&#233; une chose : quand on veut mettre les moyens d'un v&#233;ritable accueil, on peut. Mais ces questions ne sont pour l'instant pas prises en compte par les responsables politiques, les seuls sans doute &#224; m&#234;me de faire changer de cap les politiques migratoires des pays europ&#233;ens.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip_poesie&#034;&gt;&lt;div&gt;&#171; L'exemple ukrainien a montr&#233; une chose : quand on veut mettre les moyens d'un v&#233;ritable accueil, on peut. &#187;&lt;/div&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;En attendant, il y a beaucoup d'outils que l'on peut mobiliser. De mon c&#244;t&#233;, c'est la g&#233;ographie. Spatialiser les questions migratoires permet de rassembler des informations et des &#233;l&#233;ments dispers&#233;s dans un texte, de faire prendre conscience d'une situation dont on entend parler par intermittence. Pour la question des morts aux fronti&#232;res, des camps, des accords, &#231;a apporte quelque chose, &#231;a appuie le d&#233;veloppement des analyses critiques. La carte des morts aux fronti&#232;res de l'Europe que j'avais r&#233;alis&#233;e au d&#233;but des ann&#233;es 2000 est toujours actualis&#233;e aujourd'hui, notamment par le g&#233;ographe Nicolas Lambert&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir notamment &#171; Les damn&#233;&#183;es de la mer &#187;, sur le site de Migreurop (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;, rappelant le co&#251;t humain terrible des politiques europ&#233;ennes. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-right&#034; style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;&lt;strong&gt;Propos recueillis par &#201;milien Bernard&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Atlas des migrants en Europe &#8211; Approche critique des politiques migratoires&lt;/i&gt;, Armand Colin, 2017, sous l'impulsion du r&#233;seau Migreurop.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Voir notamment &lt;a href=&#034;http://migreurop.org/article3026.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; Les damn&#233;&#183;es de la mer &#187;&lt;/a&gt;, sur le site de Migreurop (05/02/2021).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Olivier Tesquet : &#171; Dans la rue comme sur Facebook, notre visage ne nous appartient plus &#187;</title>
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		<dc:creator>&#201;milien Bernard</dc:creator>


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		<description>
&lt;p&gt;&#201;tat d'urgence technologique. Voil&#224; le titre aussi parlant qu'alarmant du dernier ouvrage du journaliste Olivier Tesquet. Il y d&#233;crit comment la surveillance g&#233;n&#233;ralis&#233;e a &#233;tendu son emprise &#224; la faveur de la pand&#233;mie, avec d'&#233;tranges acteurs aux manettes. Zoom, en sa compagnie, sur cinq entreprises m&#233;connues du grand public qui propagent le germe du flicage technologique &#224; vitesse grand V(irus). En janvier 2020, au temps d'avant donc, le journaliste Olivier Tesquet publiait &#192; la trace. (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/CQFD-no196-mars-2021" rel="directory"&gt;CQFD n&#176;196 (mars 2021)&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/une3_cabrule" rel="tag"&gt;une3_cabrule&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://cqfd-journal.org/-20100-" rel="tag"&gt;20100&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://cqfd-journal.org/C-est" rel="tag"&gt;C'est&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://cqfd-journal.org/surveillance" rel="tag"&gt;surveillance&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://cqfd-journal.org/donnees" rel="tag"&gt;donn&#233;es&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://cqfd-journal.org/Palantir" rel="tag"&gt;Palantir&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://cqfd-journal.org/reconnaissance-faciale" rel="tag"&gt;reconnaissance faciale&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://cqfd-journal.org/Olivier-Tesquet" rel="tag"&gt;Olivier Tesquet&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://cqfd-journal.org/notamment" rel="tag"&gt;notamment&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://cqfd-journal.org/qu-elle" rel="tag"&gt;qu'elle&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://cqfd-journal.org/faciale" rel="tag"&gt;faciale&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://cqfd-journal.org/emotions" rel="tag"&gt;&#233;motions&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#201;tat d'urgence technologique&lt;/i&gt;. Voil&#224; le titre aussi parlant qu'alarmant du dernier ouvrage du journaliste Olivier Tesquet. Il y d&#233;crit comment la surveillance g&#233;n&#233;ralis&#233;e a &#233;tendu son emprise &#224; la faveur de la pand&#233;mie, avec d'&#233;tranges acteurs aux manettes. Zoom, en sa compagnie, sur cinq entreprises m&#233;connues du grand public qui propagent le germe du flicage technologique &#224; vitesse grand V(irus).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_3592 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;18&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L500xH707/-1735-1d217.jpg?1782748795' width='500' height='707' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Collage de 20100
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;En janvier 2020, au temps d'avant donc, le journaliste Olivier Tesquet publiait &lt;i&gt;&#192; la trace. Enqu&#234;te sur les nouveaux territoires de la surveillance &lt;/i&gt;&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#201;ditions Premier parall&#232;le, comme le deuxi&#232;me ouvrage cit&#233;.&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;. Un livre qui d&#233;j&#224; faisait office de sonnette d'alarme, volume au max. Ce sp&#233;cialiste des nouvelles technologies, qui bosse notamment pour &lt;i&gt;T&#233;l&#233;rama&lt;/i&gt;, y diss&#233;quait la pr&#233;dation de nos donn&#233;es par de multiples biais, des cam&#233;ras de surveillance aux assistants vocaux en passant par les r&#233;seaux sociaux, nos achats en ligne ou nos brosses &#224; dents connect&#233;es. Il y a le feu au lac dystopique, disait-il en substance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est peu dire que la situation ne s'est pas am&#233;lior&#233;e depuis l'irruption plan&#233;taire du Covid. Le constat est simple : s'il y avait fuite en avant, il y a d&#233;sormais grande ru&#233;e. Car la pand&#233;mie a encore acc&#233;l&#233;r&#233; le mouvement qui voit nos espaces publics et priv&#233;s &#234;tre envahis par des cohortes de pr&#233;dateurs assoiff&#233;s de &lt;i&gt;big data&lt;/i&gt;, ce nouvel or noir. Olivier Tesquet a donc planch&#233; sur un nouvel opus, publi&#233; en f&#233;vrier : &lt;i&gt;&#201;tat d'urgence technologique. Comment l'&#233;conomie de la surveillance tire parti de la pand&#233;mie&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Se compl&#233;tant parfaitement, les deux ouvrages laissent une impression de grande foire d'empoigne &#8211; presque de m&#234;l&#233;e furieuse. D'un c&#244;t&#233;, vuln&#233;rables et esseul&#233;es, nos donn&#233;es personnelles &#8211; ce qu'on consomme, ce qu'on aime, ce qu'on voit, mais aussi nos visages, nos d&#233;marches, nos maladies, nos &#233;motions. Et de l'autre, pr&#234;te &#224; tout pour nous les piquer afin de les monnayer : une meute de charognards, excit&#233;s par la crise et les opportunit&#233;s qu'elle offre. Il y a les acteurs habituels bien s&#251;r, au premier rang desquels les &#201;tats, ravis de donner un &#233;ni&#232;me tour de vis s&#233;curitaire, notamment en mati&#232;re de flicage des rues. Les GAFAM&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft.&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt; ne sont pas en reste, eux qui ont fait sauter tous les verrous, op&#233;rant de grandes razzias sur les informations de leurs utilisateurs. Et il y a les autres, qu'on ne conna&#238;t pas, ou si peu, start-up aux crocs aiguis&#233;s, bataillant pour chiper une part du g&#226;teau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Semblant droit sorties de la s&#233;rie &lt;i&gt;Black Mirror&lt;/i&gt;, ces entreprises portent des noms barbares tels que Hikvision, Humanyze ou Clearview AI. Pour les besoins de cet entretien, j'en ai s&#233;lectionn&#233; cinq, dont j'ai soumis le nom &#224; Olivier Tesquet. Voil&#224; ce qu'il m'en a dit.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;***&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;Palantir : le loup dans l'h&#244;pital&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Palantir est une entreprise positionn&#233;e sur le traitement des donn&#233;es. Tir&#233; du &lt;i&gt;Seigneur des Anneaux&lt;/i&gt;, son nom dit bien sa raison d'&#234;tre, puisqu'il renvoie &#224; des &#8220;&lt;i&gt;pierres de vision&lt;/i&gt;&#8221; qui, dans l'univers de la saga, permettent de voir partout et tout le temps. Il s'agit bien de &#231;a : que rien ne lui &#233;chappe... Depuis sa cr&#233;ation, Palantir vend sa capacit&#233; &#224; compiler de gigantesques quantit&#233;s de donn&#233;es pour les concasser et en extraire du sens, avec des vis&#233;es pr&#233;dictives et de d&#233;tection des menaces. C'est ainsi qu'elle a beaucoup travaill&#233; avec la police et les services de renseignement de nombreux pays. En France, elle est depuis 2015 sous contrat avec la DGSI (Direction g&#233;n&#233;rale de la s&#233;curit&#233; int&#233;rieure), sa mission &#233;tant de travailler sur les signaux faibles de terrorisme. Pendant le mandat de Trump, elle a aussi &#233;t&#233; le bras arm&#233; de la politique migratoire extr&#234;mement dure de l'administration am&#233;ricaine, aidant &#224; identifier, traquer et expulser les clandestins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En partie gr&#226;ce au Covid, Palantir a v&#233;cu une ann&#233;e 2020 exceptionnelle, avec une hausse de 35 % de son chiffre d'affaires, une introduction en bourse r&#233;ussie et des contrats importants d&#233;croch&#233;s. Contrairement &#224; d'autres soci&#233;t&#233;s abord&#233;es dans cet entretien, elle est l&#224; depuis longtemps, puisqu'elle a &#233;t&#233; fond&#233;e en 2004, en pleine Am&#233;rique post-11 Septembre, dans une optique s&#233;curitaire et gr&#226;ce notamment au fonds d'investissement de la CIA, In-Q-Tel. Elle est aujourd'hui consid&#233;r&#233;e comme une des &lt;i&gt;licornes&lt;/i&gt;&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Start-up valoris&#233;es &#224; plus d'un milliard de dollars.&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt; de la Silicon Valley &#8211; une valeur s&#251;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis le d&#233;but de la pand&#233;mie, son champ d'action s'est &#233;largi, &#224; tel point qu'elle s'est impos&#233;e comme partenaire cl&#233; de certains &#201;tats dans la gestion de la crise sanitaire et &#233;conomique. C'est en quelque sorte un McKinsey&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cabinet de conseil &#233;tasunien, mastodonte de son secteur. En France, le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt; relook&#233; comme un m&#233;chant de James Bond : la p&#233;riode lui a permis de consolider sa place aux c&#244;t&#233;s d'institutions publiques qui lui d&#233;l&#232;guent de plus en plus de fonctions r&#233;galiennes. Le meilleur exemple est sans doute le National Health Service [&lt;i&gt;NHS, le service public britannique de sant&#233;&lt;/i&gt;], lequel lui a ouvert son r&#233;servoir de donn&#233;es sanitaires. Alors qu'elle vient du renseignement, Palantir est d&#233;sormais en charge de pans entiers du syst&#232;me de sant&#233; outre-Manche. Ce n'est pas anodin comme mutation : une fois que l'on a commenc&#233; &#224; d&#233;l&#233;guer &#224; ce type d'entreprise, que ce soit pour lutter contre le terrorisme ou contre un virus, il est difficile de se d&#233;sengager.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce genre de n&#233;gociations avec des acteurs &#233;tatiques, Palantir sait ne pas brusquer les choses. En fait, l'entreprise commence par &#8220;offrir&#8221; ses services avec des produits d'appel, avant de finalement proposer des contrats sonnants et tr&#233;buchants. C'est exactement ce qui s'est pass&#233; avec le NHS. Au d&#233;part, Palantir devait toucher une livre symbolique. Puis un million. D&#233;sormais il est question de 23 millions de livres pour la fourniture de toute une infrastructure d'analyse. Alors m&#234;me que la compagnie est d&#233;sormais solidement install&#233;e au c&#339;ur de l'appareil d'&#201;tat, avec ses donn&#233;es &#224; disposition. Un pouvoir immense. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;Clearview AI : trois milliards de visage en solde&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Si on n'a jamais autant gouvern&#233; par les donn&#233;es, les acteurs de cette gouvernance sont souvent dissimul&#233;s. Clearview AI repr&#233;sente parfaitement cette partie longtemps invisible et clandestine de la surveillance. Mais l'entreprise a &#233;t&#233; plac&#233;e sous les projecteurs en janvier 2020, quand un article du &lt;i&gt;New York Times&lt;/i&gt;&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; The Secretive Company That Might End Privacy as We Know It &#187;, 18/01/2020.&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt; a r&#233;v&#233;l&#233; qu'elle avait aspir&#233; 3 milliards de visages sur les r&#233;seaux sociaux, afin de construire la plus grosse base de donn&#233;es de reconnaissance faciale de la plan&#232;te &#8211; 7,5 fois plus importante que celle du FBI. Et elle a op&#233;r&#233; ce vol avec des bouts de ficelles, quelques millions de dollars, dont certains investis par Peter Thiel, personnalit&#233; pour le moins sulfureuse : cofondateur de PayPal et de Palantir, si&#233;geant au conseil d'administration de Facebook, Thiel est par ailleurs libertarien revendiqu&#233; et ne voit pas vraiment la d&#233;mocratie comme un horizon ind&#233;passable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis, Clearview AI a revendu ces donn&#233;es &#224; des forces de police souhaitant s'appuyer sur ces visages pour identifier les contrevenants, aux &#201;tats-Unis d'abord, mais aussi dans d'autres pays, notamment le Canada et la Su&#232;de&lt;a href=&#034;#nb2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dans ces deux pays, l'utilisation du logiciel par la police a d'ailleurs (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;. Une catastrophe : cela a permis de l&#233;gitimer ce gigantesque rapt, sans que l'entreprise ne soit traduite en justice. Le pire ? Dans le m&#234;me temps, elle continue &#224; prospecter de nouveaux clients sans &#234;tre inqui&#233;t&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut dire qu'elle r&#233;pond &#224; une demande, accrue depuis la crise sanitaire : contr&#244;ler la circulation des corps possiblement malades dans l'espace public. On aurait pu croire qu'au niveau mondial, l'essor de la reconnaissance faciale serait ralenti par le port syst&#233;matique du masque. Ce n'est pas le cas : les algorithmes ont simplement &#233;t&#233; am&#233;lior&#233;s et la capacit&#233; de traitement renforc&#233;e. Au sein de ce petit monde et dans cette guerre qui se joue autour de l'intelligence artificielle, la Chine a souvent un coup d'avance, ajoutant sans cesse de nouvelles fonctionnalit&#233;s : on l'a vu notamment avec une entreprise nomm&#233;e Hanwang Technology, qui annon&#231;ait d&#232;s mars 2020 &#234;tre en mesure de faire fonctionner son logiciel sur des personnes masqu&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ce qui est de la France, je suis assez pessimiste, avec notamment la perspective des Jeux olympiques de 2024 &#224; Paris, &#233;v&#233;nement annonc&#233; comme un eldorado s&#233;curitaire. C'est &#233;crit noir sur blanc dans le &lt;i&gt;Livre blanc de la s&#233;curit&#233; int&#233;rieure&lt;/i&gt;, r&#233;cemment publi&#233; par le minist&#232;re de l'Int&#233;rieur : &#8220;&lt;i&gt;La reconnaissance faciale en temps r&#233;el dans l'espace public devra avoir &#233;t&#233; &#233;prouv&#233;e&lt;/i&gt;&#8221; d'ici les JO, notamment &#224; l'occasion de la Coupe du monde de rugby en 2023. Sachant qu'industriels et politiques tiennent toujours le m&#234;me discours : il faudrait exp&#233;rimenter, car la technologie existe et ne pourrait &#234;tre &#8220;d&#233;sinvent&#233;e&#8221;, puis seulement ensuite &#233;laborer un cadre l&#233;gal. C'&#233;tait d&#233;j&#224; le cas avec les drones : les usages ont pr&#233;c&#233;d&#233; le droit. Une mani&#232;re d'assurer l'in&#233;luctabilit&#233; de cette fuite en avant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous vivons dans une soci&#233;t&#233; jamais rassasi&#233;e de donn&#233;es. Et ceux qui se concentrent exclusivement sur l'&#233;ventuelle &lt;i&gt;efficacit&#233; &lt;/i&gt;de ces dispositifs d&#233;politisent la question, car on ne d&#233;bat alors plus de leur l&#233;gitimit&#233;. Il faut pourtant regarder les choses en face : la reconnaissance faciale est d'abord &#8220;&lt;i&gt;un contr&#244;le d'identit&#233; permanent et g&#233;n&#233;ral&lt;/i&gt;&#8221;, ainsi que l'a r&#233;cemment formul&#233; un colonel de gendarmerie dans une note exploratoire. Je ne peux pas le formuler plus clairement. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;Hubstaff : ton patron sur ton canap&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Concernant l'invasion de l'intime par le travail, on est l&#224; aussi dans une logique d'acc&#233;l&#233;ration assez impressionnante. D&#232;s le d&#233;but de la pand&#233;mie, il y a eu une v&#233;ritable explosion de l'utilisation de logiciels &#8220;mouchards&#8221;, qui d&#233;comptent le temps de travail des employ&#233;s, voire installent des &lt;i&gt;keyloggers &lt;/i&gt;enregistrant tout ce qui est &#233;crit sur le clavier. On parle d'une croissance de 400 voire 500 %. Hubstaff, l'un des leaders en la mati&#232;re, incarne bien ce retour de la pointeuse, mais &#224; domicile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; mesure que le t&#233;l&#233;travail est devenu la norme, ce nouveau r&#233;gime de surveillance s'est r&#233;pandu comme une vague, avec un envahissement du foyer par ces technologies. Que l'espace urbain soit d&#233;sormais fa&#231;onn&#233; en &lt;i&gt;safe city&lt;/i&gt;, ville s&#251;re, lieu o&#249; tout est rationalis&#233; avec cam&#233;ras et capteurs, sans angles morts, est d&#233;j&#224; probl&#233;matique. Mais l&#224;, il y a d&#233;sormais une certaine continuit&#233; entre l'int&#233;rieur et l'ext&#233;rieur, dans une forme de &lt;i&gt;continuum&lt;/i&gt; carc&#233;ral, pour reprendre une terminologie foucaldienne. En pleine rue comme &#224; la maison, on n'est plus jamais vraiment chez soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les logiciels espions de type Hubstaff se pr&#233;sentent en outre comme des solutions conviviales. On dit aux salari&#233;s que &#231;a va fluidifier les &#233;changes. Cette psychologisation des rapports hi&#233;rarchiques me fait penser &#224; une entreprise que j'&#233;tudiais dans &lt;i&gt;&#192; la trace&lt;/i&gt; : Humanyze. L'un de ses produits phares est une sorte de badge que l'employ&#233; porte autour du cou et qui enregistre des donn&#233;es pour son &#8220;bien-&#234;tre&#8221;. Cela va tr&#232;s loin, car il peut rep&#233;rer des variations de la voix ou de la vitesse de d&#233;placement. La victoire du t&#233;l&#233;travail accentue le ph&#233;nom&#232;ne, dans la mesure o&#249; nos vies sont essentiellement m&#233;di&#233;es par les machines depuis un an.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; cet &#233;gard, le virus a accentu&#233; des dynamiques. On peut croire qu'elles dispara&#238;tront quand il sera vaincu. Sauf qu'il faut consid&#233;rer l'effet &#8220;cliquet&#8221;. Une fois un m&#233;canisme enclench&#233;, il n'y a pas de retour en arri&#232;re possible. L'histoire r&#233;cente des dispositifs s&#233;curitaires et antiterroristes le prouve. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;Hikvision : la Chine, repoussoir ou aimant ? &lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Florissante entreprise chinoise de vid&#233;osurveillance, Hikvision a particip&#233; &#224; l'&#233;laboration de cam&#233;ras et logiciels permettant de reconna&#238;tre les Ou&#239;ghours dans la rue, mat&#233;rialisation technologique d'un g&#233;nocide culturel. Dans le m&#234;me temps, elle vend des cam&#233;ras &#224; la France, notamment les cam&#233;ras-pi&#233;tons &#233;quipant les policiers. C'est d'autant plus hypocrite que, sous nos cieux, la Chine est pos&#233;e &#8211; &#224; raison &#8211; comme l'arch&#233;type d'une dictature technologique et l'avatar des dystopies d&#233;crites dans la s&#233;rie &lt;i&gt;Black Mirror&lt;/i&gt;. Mais s'il y a bien une diff&#233;rence fondamentale de r&#233;gime politique, nous ne sommes pas si loin de suivre la m&#234;me voie, surtout avec l'acc&#233;l&#233;ration due &#224; la pand&#233;mie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En mati&#232;re de reconnaissance faciale, par exemple, on ne peut pas postuler une neutralit&#233; d'usage. Ce n'est pas un marteau, que l'on peut employer de diverses mani&#232;res, mais une technologie &lt;i&gt;m&#233;caniquement&lt;/i&gt; autoritaire. Et qu'il faut absolument rattacher aux logiques &#233;conomiques pr&#233;datrices et mondialis&#233;es des grandes plateformes, d&#233;crites par Shoshana Zuboff dans son ouvrage &lt;i&gt;L'&#194;ge du capitalisme de surveillance&lt;/i&gt;&lt;a href=&#034;#nb2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#201;ditions Zulma, 2020.&#034; id=&#034;nh2-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;. Car, dans la rue comme sur Facebook, notre visage ne nous appartient plus. On peut donc gloser sur certaines pratiques autoritaires chinoises, &#224; l'image de la g&#233;n&#233;ralisation l&#224;-bas du &#8220;cr&#233;dit social&#8221;, rien ne dit que nous n'adapterons pas ces pratiques dans nos d&#233;mocraties lib&#233;rales aux institutions encore &#224; peu pr&#232;s fonctionnelles. Aux &#201;tats-Unis, par exemple, o&#249; chaque citoyen est affect&#233; d'un score de solvabilit&#233; depuis les ann&#233;es 1960, des assureurs travaillent en &#233;troite relation avec les grandes entreprises technologiques et des courtiers en donn&#233;es, afin de dresser des profils sanitaires &#233;largis des clients &#8211; une situation qui a des effets tr&#232;s concrets sur la population. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;Two-I : tes &#233;motions dans le viseur&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Two-I est une start-up cr&#233;&#233;e &#224; Metz et active dans le secteur &#233;mergent de la d&#233;tection des &#233;motions. Elle a par exemple d&#233;march&#233; la mairie de Nice pour installer des dispositifs de ce type dans le tramway. Elle souhaite &#233;galement s'implanter dans les stades et y proposer des outils de gestion des foules.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si ces projets n'ont pas encore abouti, ils ne rencontrent pas de r&#233;sistances politiques ou institutionnelles, alors que la d&#233;tection des &#233;motions pose &#233;norm&#233;ment de questions. Sa promesse marketing : deviner ce que ressent une personne. La singularit&#233; d'un individu est alors concass&#233;e en une s&#233;rie d'expressions &#233;l&#233;mentaires et darwiniennes : col&#232;re, joie, peur&#8230; Ce n'est pas au point mais &#231;a progresse, sachant bien qu'on demande l&#224; &#224; une technologie de faire ce qu'elle est incapable de &lt;i&gt;vraiment&lt;/i&gt; faire : interpr&#233;ter des &#233;motions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le r&#233;el probl&#232;me est ailleurs. Cette technologie s'inscrit dans une longue tradition de pseudosciences racistes du XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle : physiognomonie, phr&#233;nologie&#8230; Il s'agissait alors d'interpr&#233;ter la personnalit&#233; de quelqu'un en fonction des traits de son visage, afin d'&#233;laborer par exemple un morphotype du criminel r&#233;cidiviste. D&#233;consid&#233;r&#233;es, ces disciplines dangereuses sont remises au go&#251;t du jour par la biom&#233;trie, comme en Chine avec la surveillance faciale appliqu&#233;e aux Ou&#239;ghours. Chez nous, cela passe par des itin&#233;raires plus subtils mais tout aussi contestables. Ainsi, un r&#233;cent article du site de CNN&lt;a href=&#034;#nb2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; In Hong-Kong, This AI Reads Childrens Emotions as They Learn &#187;, Cnn.com (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt; s'enthousiasmait pour une intelligence artificielle qui permettrait &#224; un professeur d'analyser le visage de ses &#233;l&#232;ves afin notamment de d&#233;tecter les d&#233;crocheurs dans un contexte d'enseignement &#224; distance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour en revenir &#224; Two-I, elle travaille sur une technologie &#233;mergente, encore faillible. Mais en la mati&#232;re, les promesses marketing suffisent d&#233;j&#224; &#224; s&#233;duire les &#201;tats, les collectivit&#233;s ou certains acteurs du monde du football, qui ont fait part de leur int&#233;r&#234;t. Et cela semble ent&#233;riner le changement de paradigme : nous entrons dans une nouvelle phase du bio pouvoir &#224; l'&#232;re technologique. Il ne s'agit plus seulement de collecter des traces num&#233;riques et de reconstituer des doubles math&#233;matiques qui ne nous appartiennent plus, mais d'analyser le moindre de nos faits et gestes. Dans cette optique, des &#233;l&#233;ments comme la d&#233;marche, le visage ou les &#233;motions doivent forc&#233;ment se traduire en signaux informatiques exploitables ou mon&#233;tisables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'il s'agisse de P&#233;kin ou de Nice, de la reconnaissance faciale ou de la d&#233;tection des &#233;motions, le fond de l'air est donc clairement dystopique. Face &#224; cela, &#224; cette mont&#233;e annonc&#233;e comme in&#233;luctable de la surveillance et de ses avatars, il est n&#233;cessaire de trouver des lignes de fuite, de repli. Ce n'est pas par hasard que l'&#233;crivain Alain Damasio soit dans ce contexte une voix qui porte : ses fictions dessinent un futur tr&#232;s proche et inqui&#233;tant, tout en cherchant des voies de d&#233;gagement. &#192; ce niveau, la science-fiction est une pr&#233;cieuse alli&#233;e, sachant que l'on vit un pr&#233;sent dilat&#233;, pesant, o&#249; l'imagination peut servir de rempart. C'est pour cela que je conclus &lt;i&gt;&#201;tat d'urgence technologique&lt;/i&gt; en convoquant la figure du dessinateur G&#233;b&#233; et de son &lt;i&gt;An&lt;/i&gt; &lt;i&gt;01&lt;/i&gt;, ou bien la pens&#233;e du philosophe G&#252;nther Anders, l'un des p&#232;res de la technocritique contemporaine, qui nous enjoint &#224; devenir des &#8220;semeurs de panique&#8221;. Nous avons besoin d'autres horizons. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-right&#034; style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;&lt;strong&gt;Propos recueillis par &#201;milien Bernard&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;&#201;ditions Premier parall&#232;le, comme le deuxi&#232;me ouvrage cit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Start-up valoris&#233;es &#224; plus d'un milliard de dollars.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Cabinet de conseil &#233;tasunien, mastodonte de son secteur. En France, le gouvernement a eu recours &#224; ses services pour &#233;laborer sa strat&#233;gie vaccinale.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;&#171; &lt;a href=&#034;https://www.nytimes.com/2020/01/18/technology/clearview-privacy-facial-recognition.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;The Secretive Company That Might End Privacy as We Know It&lt;/a&gt; &#187;, 18/01/2020.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Dans ces deux pays, l'utilisation du logiciel par la police a d'ailleurs suscit&#233; de vives controverses et d&#233;clench&#233; des poursuites judiciaires, mais aucune contre l'entreprise.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;&#201;ditions Zulma, 2020.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;&#171; &lt;a href=&#034;https://edition.cnn.com/2021/02/16/tech/emotion-recognition-ai-education-spc-intl-hnk/index.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;In Hong-Kong, This AI Reads Childrens Emotions as They Learn&lt;/a&gt; &#187;, &lt;i&gt;Cnn.com &lt;/i&gt;(17/02/2021).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>&#171; Les parents continuent de consid&#233;rer l'enfant comme leur propri&#233;t&#233; &#187;</title>
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		<dc:date>2020-10-20T05:30:00Z</dc:date>
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		<dc:creator>Tiphaine Gu&#233;ret</dc:creator>


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&lt;p&gt;Rarement remise en cause, la domination exerc&#233;e par les adultes sur les enfants appara&#238;t souvent comme &#171; allant de soi &#187;, voire comme une condition sine qua non pour assurer la protection et le &#171; bon d&#233;veloppement &#187; des plus jeunes. Autant de justifications qu'Yves Bonnardel, auteur du livre La Domination adulte : l'oppression des mineurs, refuse en bloc. Pour lui, cette domination est &#224; envisager au m&#234;me titre que les autres : syst&#233;mique et politique, elle profiterait aux premiers sans (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://cqfd-journal.org/CQFD-no191-octobre-2020" rel="directory"&gt;CQFD n&#176;191 (octobre 2020)&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/Le-dossier" rel="tag"&gt;Le dossier&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://cqfd-journal.org/Liza-Kaka" rel="tag"&gt;Liza Kaka&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://cqfd-journal.org/C-est" rel="tag"&gt;C'est&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://cqfd-journal.org/faire" rel="tag"&gt;faire&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/statut" rel="tag"&gt;statut&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Rarement remise en cause, la domination exerc&#233;e par les adultes sur les enfants appara&#238;t souvent comme &#171; allant de soi &#187;, voire comme une condition &lt;i&gt;sine qua non&lt;/i&gt; pour assurer la protection et le &#171; bon d&#233;veloppement &#187; des plus jeunes. Autant de justifications qu'Yves Bonnardel, auteur du livre &lt;i&gt;La Domination adulte : l'oppression des mineurs&lt;/i&gt;, refuse en bloc. Pour lui, cette domination est &#224; envisager au m&#234;me titre que les autres : syst&#233;mique et politique, elle profiterait aux premiers sans manquer de nuire aux seconds. En compagnie de l'essayiste, tour d'horizon d'une pens&#233;e d&#233;routante.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_3461 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;15&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L400xH762/-1627-7bd75.jpg?1782641436' width='400' height='762' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Par Liza Kaka
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Quel type de r&#233;gime se caract&#233;riserait par l'imposition d'horaires pour manger, dormir et travailler, par le contr&#244;le de ses fr&#233;quentations et de son emploi du temps, par l'impossibilit&#233; de saisir la justice,&lt;/i&gt; [...] &lt;i&gt;par l'obligation de demander la permission pour tout et n'importe quoi ? Un r&#233;gime dictatorial&lt;/i&gt; &lt;i&gt; ?&lt;/i&gt; un &lt;i&gt;r&#233;gime esclavagiste&lt;/i&gt; &lt;i&gt; ? U&lt;/i&gt;n &lt;i&gt;r&#233;gime totalitaire&lt;/i&gt; &lt;i&gt; ? Certes, mais c'est aussi le r&#233;gime de l'enfance.&lt;/i&gt; &#187; Voici, savamment r&#233;sum&#233; par la sociologue Charlotte Debest&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dans une recension intitul&#233;e &#171; Yves Bonnardel : La domination adulte. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;, le propos de &lt;i&gt;La Domination adulte : l'oppression&lt;/i&gt; &lt;i&gt;des&lt;/i&gt; &lt;i&gt;mineurs&lt;/i&gt;, un livre d'Yves Bonnardel paru en 2015 aux &#233;ditions Le H&#234;tre Myriadis. &lt;span style=&#034;position: absolute;left: -43123px;&#034;&gt;The free spins round is the main feature of the Big Bass Splash (&lt;a href = &#034;https://slots-online-canada.ca/slots/big-bass-splash/&#034;&gt;slots-online-canada.ca/slots/big-bass-splash/&lt;/a&gt;) online slot.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chercheur ind&#233;pendant et essayiste, l'auteur semblait jusqu'alors abonn&#233; &#224; la question des luttes animalistes : on pouvait notamment le lire dans les pages des &lt;i&gt;Cahiers antisp&#233;cistes&lt;/i&gt;. Mais en 2015, c'est &#224; un tout autre sujet qu'il s'attaque en consacrant pr&#232;s de 400 pages au d&#233;tricotage des rapports de domination impos&#233;s aux enfants par les adultes. Un sujet aux allures d'impens&#233; qui, comme l'&#233;crit Charlotte Debest, a de quoi provoquer un &#171; &lt;i&gt;d&#233;rangement d'autant plus grand pour celles et ceux qui assurent lutter contre tous les types de domination, et qui en avaient omis une&lt;/i&gt; &#187;. D&#233;rangeant, ce livre l'est &#233;galement dans la fa&#231;on dont il pousse l'analyse : ici en interrogeant la possibilit&#233; d'une autonomie financi&#232;re pour les minots, l&#224; en remettant en cause le principe m&#234;me d'&#233;ducation. L'ouvrage, pr&#233;fac&#233; par la sociologue et f&#233;ministe Christine Delphy, est aussi intrigant par la mani&#232;re qu'il a de filer la comparaison entre la domination des mineurs et celle des femmes. Par certains aspects, les th&#232;ses d&#233;velopp&#233;es dans ce livre ont donc de quoi d&#233;router. Il n'emp&#234;che : elles offrent assur&#233;ment mati&#232;re &#224; penser l'enfance autrement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Libertaire revendiqu&#233;, Yves Bonnardel se souvient d'avoir &#233;t&#233; &#171; &lt;i&gt;un gamin r&#233;volt&#233;&lt;/i&gt; &#187; par la soumission qu'on lui imposait. De ce sentiment d'injustice, il a tir&#233; un bouquin comme d'autres mettent un coup de pied dans une fourmili&#232;re. Entretien&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;***&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans les ann&#233;es 1970 et 1980, le sujet de la domination exerc&#233;e par les adultes sur les enfants a &#233;t&#233; d&#233;cortiqu&#233; par de nombreux intellectuels ainsi que par certains adolescents eux-m&#234;mes. Quarante ans plus tard la question semble largement d&#233;laiss&#233;e...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#192; l'&#233;poque, il &#233;tait clair que &lt;i&gt;le personnel&lt;/i&gt; &#233;tait politique. Aujourd'hui, cette conscience collective me semble battre de l'aile : comme si les luttes &#233;colo se r&#233;sumaient &#224; manger bio, les luttes animalistes &#224; se nourrir vegan et la question de la domination adulte &#224; adh&#233;rer aux principes de &#8220;l'&#233;ducation bienveillante&#8221;. Aujourd'hui, cette domination n'est plus pens&#233;e comme un m&#233;canisme structurel auquel les r&#233;ponses &#224; apporter sont collectives. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Selon vous, d&#233;boulonner cette domination passerait notamment par l'abrogation du statut de mineur...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ce sont des choses qui sont r&#233;fl&#233;chies depuis longtemps. &lt;i&gt;[L'&#233;ducateur&lt;/i&gt; &lt;i&gt;et&lt;/i&gt; &lt;i&gt;&#233;crivain&lt;/i&gt; &lt;i&gt;am&#233;ri&lt;/i&gt;&#8202;&lt;i&gt;cain]&lt;/i&gt; John Holt avan&#231;ait d&#233;j&#224; il y a plusieurs d&#233;cennies que, sous pr&#233;texte de prot&#233;ger l'enfant, le statut de mineur le prive en fait de la plupart des droits fondamentaux dont nous b&#233;n&#233;ficions en tant que majeurs et qui nous permettent de nous soustraire &#224; l'arbitraire et &#224; la violence des autres. Je pense notamment au droit de choisir avec qui on vit, &#224; celui de se d&#233;placer librement ou encore au droit &#224; une vie priv&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le statut de mineur pose aussi probl&#232;me dans le rapport &#224; la justice : seuls ceux qui ont autorit&#233; sur les enfants peuvent les repr&#233;senter. Sauf que dans les cas les plus fr&#233;quents, ils ont juste&#8202;ment &#224; p&#226;tir des m&#233;faits de ceux qui ont autorit&#233; sur eux. En th&#233;orie, les enfants peuvent actionner eux-m&#234;mes les proc&#233;dures cens&#233;es les prot&#233;ger, notamment en portant plainte aupr&#232;s du procureur ou en se rendant dans un commissariat. Mais dans les faits, ce n'est pas exag&#233;rer que de dire qu'ils sont priv&#233;s des possibilit&#233;s d'agir et de manipuler ces leviers. D'une part ils ont peu acc&#232;s &#224; l'information, d'autre part ils n'ont aucun moyen de savoir que &#231;a ne va pas se retourner contre eux : si aucune mesure n'est prise pour les prot&#233;&#8202;ger, comment savoir de quelle mani&#232;re les parents vont r&#233;agir au fait que leur enfant ait tent&#233; d'aler&#8202;ter sur ce qu'il vivait ? En somme, on ne permet pas aux enfants de se prot&#233;ger eux-m&#234;mes. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pour vous, c'est en premier lieu de leur famille que les enfants devraient pouvoir se prot&#233;ger...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; En 2018, 85 % des parents disaient user de violences sur leurs enfants&lt;a href=&#034;#nb3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Chiffre avanc&#233; par la Fondation pour l'Enfance en 2018. On parle ici de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;. Jusqu'en 2019 et la loi contre les violences &#233;ducatives ordinaires, les enfants &#233;taient d'ailleurs la seule cat&#233;gorie de la population envers laquelle il &#233;tait l&#233;galement permis de faire preuve de violence. On peut aussi s'int&#233;resser aux chiffres&lt;i&gt; [effa&lt;/i&gt;&#8202;&lt;i&gt;rants]&lt;/i&gt; concernant les abus sexuels dont les enfants sont victimes. L'anthropologue Doroth&#233;e Dussy parle &#224; ce sujet de &#8220;domination &#233;rotis&#233;e&#8221;. Ces constats devraient suffire &#224; r&#233;former en profondeur, sinon abolir, le statut de mineur et changer vraiment le regard que l'on porte sur la famille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut en outre parler de la famille comme d'une structure contemporaine d'appropriation. Sous l'Ancien R&#233;gime, l'enfant &#233;tait la propri&#233;t&#233; du p&#232;re. Aujourd'hui, on se garde bien de parler de propri&#233;t&#233; : on dit que les parents ont autorit&#233; sur l'enfant dans son &#8220;int&#233;r&#234;t sup&#233;rieur&#8221;. Mais dans les faits, les parents gardent le pouvoir sur lui et continuent du coup de le consid&#233;rer comme &#8220;&#224; eux&#8221;, une propri&#233;t&#233; sous conditions et sous surveillance, mais une propri&#233;t&#233; quand m&#234;me. Il y a d'ailleurs une id&#233;e fondamentalement ancr&#233;e selon laquelle les parents peuvent faire ce qu'ils veulent de leurs enfants : les &#233;duquer comme ils l'entendent, leur faire croire &#224; la religion qu'ils choisissent ou modeler leur corps sans leur consentement. En cela, la famille est une r&#233;elle structure de contr&#244;le et d'exercice du pouvoir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous parlez aussi d'appropriation sociale...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Comme je le disais, sous l'Ancien R&#233;gime, l'enfant &#233;tait la propri&#233;t&#233; du p&#232;re, devait lui ob&#233;ir et travailler pour lui. Aujourd'hui, la soci&#233;t&#233;, l'&#201;tat et les institutions continuent de s'approprier l'en&#8202;fant. Notamment &#224; travers l'&#233;cole, o&#249; le jeune &#339;uvre surtout &#224; la reproduction sociale, bien qu'il soit cens&#233; y travailler pour son propre bien. L'&#233;cole obligatoire a certes permis de quasiment en finir avec l'exploitation du travail des enfants par leur famille mais c'est aujourd'hui le travail de socialisation, le travail scolaire qui a pris le relais : il s'agit pour l'enfant d'apprendre la discipline, le dressage du corps et la r&#233;signa&#8202;tion. L'id&#233;e est tout de m&#234;me de former de futurs salari&#233;s, de futurs citoyens et de futurs consommateurs. L'&#233;cole conduit donc selon moi avant tout &#224; la reconduction de la soci&#233;t&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous estimez donc que la scolarisation peut &#234;tre per&#231;ue comme un travail au m&#234;me titre que celui effectu&#233; par les adultes ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est un fait : entre les heures de pr&#233;sence en classe et les devoirs &#224; faire &#224; la maison, les enfants travaillent plus que beaucoup d'adultes. Et ils le font dans des conditions souvent difficiles qui ont un impact sur leur corps : de nombreux enfants se plaignent de douleurs au dos, notamment &#224; cause des cartables lourds et du fait d'&#234;tre assis toute la journ&#233;e. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans votre livre, vous abordez &#233;galement la question du travail r&#233;mun&#233;r&#233; des enfants, notamment dans les pays du Sud...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Lorsqu'on parle du travail des enfants, on pense au ph&#233;nom&#232;ne massif des enfants exploit&#233;s en Asie, en Afrique ou en Am&#233;rique latine. Les organisations internationales ont estim&#233; qu'il fallait interdire le travail des enfants pour abolir cette exploitation. Sauf que c'est en l'&#233;tat une mesure inapplicable qui ne correspond pas &#224; la r&#233;alit&#233; : sans travail, de nombreux enfants sont tout simplement priv&#233;s de ressources. Pour faire valoir leurs droits, nombre d'entre eux se sont d'ailleurs organis&#233;s. C'est le cas en Afrique avec le MAEJT (Mouvement africain des enfants et jeunes travailleurs), qui f&#233;d&#232;re des enfants travailleurs de plusieurs pays, ou au Nicaragua avec les Natras (&lt;i&gt;Ni&#241;os, ni&#241;as y adolescentes trabajadores&lt;/i&gt;&lt;a href=&#034;#nb3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En fran&#231;ais : &#171; Gar&#231;ons, filles et adolescents travailleurs &#187;.&#034; id=&#034;nh3-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;) qui revendiquent la reconnaissance et la r&#233;glementation de leur travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ce propos, des personnes en lien avec des enfants concern&#233;s rapportent que la plupart disent que si leurs parents gagnaient plus d'argent et qu'eux n'&#233;taient plus oblig&#233;s de travailler pour leur survie, ils continueraient de se battre pour leur droit au travail, ce dernier leur offrant une possibilit&#233; de se sentir utile, de d&#233;couvrir le monde et de se forger une forme d'autonomie. &#201;tant pour ma part pour l'abolition du travail, cela m'avait perturb&#233; de d&#233;couvrir ces luttes, et en m&#234;me temps je ne peux que les soutenir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous faites d'ailleurs le parall&#232;le entre les luttes men&#233;es par les enfants pour le droit au travail et celles qui ont &#233;t&#233; men&#233;es par les femmes pour travailler sans l'autorisation de leur mari... Dans quelle mesure est-il convaincant ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les femmes subissaient hier un statut de mineur semblable &#224; celui auquel sont toujours soumis les jeunes. C'est parce qu'elles n'&#233;taient pas reconnues comme responsables d'elles-m&#234;mes qu'on leur refusait le droit de voter, d'initier un proc&#232;s, ou celui de travailler sans l'accord de leur p&#232;re ou mari. L'id&#233;ologie de la domina&#8202;tion adulte fonctionne de mani&#232;re similaire : il s'agit de d&#233;nier aux enfants la capacit&#233; de discernement, celle de raisonner et de faire des choix rationnels, pour les priver du pouvoir sur leur vie. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il existe pourtant une diff&#233;rence fondamentale : l'enfance est un stade transitoire...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est en effet une grosse diff&#233;&#8202;rence. Pourtant &#8220;l'enfant&#8221; aussi est essentialis&#233;. Certes, c'est une essentialisation qui &#233;volue avec le temps mais on ne cesse de le biologiser en se r&#233;f&#233;rant en permanence &#224; son &#226;ge. Il existe une id&#233;e toute faite et tr&#232;s norm&#233;e des qualit&#233;s qui sont cens&#233;es d&#233;finir un enfant de 3 ans, de 8 ans, de 12 ans. Mais les capacit&#233;s des enfants varient beaucoup selon les individus et les diff&#233;rentes cultures. Ainsi, si on prive les enfants de toute possibilit&#233; d'exp&#233;rience, comme c'est le cas aujourd'hui en France, il y des chances qu'ils ne d&#233;veloppent pas beaucoup de capacit&#233;s et on produit alors le type d'enfance qu'on avait proph&#233;tis&#233; : incapable, irresponsable et immature. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_3462 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;15&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L400xH530/-1628-b22c1.jpg?1782653154' width='400' height='530' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Par Liza Kaka
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous remettez &#233;galement en cause le principe m&#234;me d'&#233;ducation...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Compl&#232;tement. C'est aussi ce que pr&#244;nait &lt;i&gt;[l'autrice et journaliste libertaire]&lt;/i&gt; Catherine Baker dans les ann&#233;es 1980, en faisant la promotion de l'individu sur un mode anti-social, c'est-&#224;-dire contre l'id&#233;e m&#234;me d'une soci&#233;t&#233; qui s'imposerait de fa&#231;on ext&#233;rieure &#224; l'individu. Elle voyait dans l'&#233;ducation un bon exemple de la fa&#231;on dont les individus ne sont pas per&#231;us comme s'appartenant &#224; eux-m&#234;mes mais plut&#244;t &#224; une communaut&#233; qui se les appro&#8202;prie, notamment en s'arrogeant le pouvoir de les former pour en faire ses propres mercenaires. L'enfant est vu comme un moyen pour la perp&#233;tuation de la soci&#233;t&#233; et non pas comme &#233;tant en lui-m&#234;me une fin en soi. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais &#233;lever un enfant, n'est-ce pas aussi transmettre des valeurs et le penser entre autres comme un acteur de la soci&#233;t&#233; de demain ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Catherine Baker s'&#233;levait justement contre &#231;a. Elle disait notamment qu'elle refusait de projeter quoi que ce soit sur sa fille. Il y a aussi dans l'histoire des exemples de telles prises de position. Comme celui de cinq &#233;coles de Hambourg, qui r&#233;unissaient environ 600 &#233;l&#232;ves et qui, &#224; la fin de la Premi&#232;re Guerre mondiale, ont pr&#244;n&#233; l'&#8220;auto-&#233;ducation&#8221;. Elles refusaient quelque endoctrinement que ce soit des enfants, m&#234;me pacifiste ou anarchiste. On parlait alors de vivre ensemble et non plus d'&#233;duquer. Il s'agissait de ne plus avoir de projet, quel qu'il soit, sur les enfants. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pour conclure, le fait de remettre en question le statut d'enfant n'inviterait-il pas &#224; repenser aussi ce que signifie &#171; &#234;tre adulte &#187; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Tout &#224; fait. Avant d'&#234;tre intronis&#233; adulte, on passe dix-huit ans sous tutelle, assujetti. Cela nous rend impatient puis content d'&#234;tre lib&#233;r&#233; et de devenir majeur. Ce qui est aussi une fa&#231;on de faire passer la pilule du versant r&#233;pressif de la responsabilit&#233; : les devoirs. &#202;tre adulte, c'est aussi &#234;tre &#8220;responsable de soi-m&#234;me, avoir sa vie &#224; mener&#8221;. Une approche tr&#232;s individualiste qui nie qu'&#224; chaque &#226;ge, on a besoin d'accompagnement et de soutien. Remettre en question le statut de mineur, c'est donc sans doute aussi l'occa&#8202;sion de revoir l'id&#233;e selon laquelle &#8220;l'adulte&#8221; serait un &#234;tre achev&#233; et autonome, pleinement responsable de lui-m&#234;me, mais aussi d&#232;s lors criminalisable et punissable. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-right&#034; style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;&lt;strong&gt;Propos recueillis par Tiphaine Gu&#233;ret&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Dans une recension intitul&#233;e &#171; Yves Bonnardel : &lt;i&gt;La domination adulte. L'oppression des mineurs&lt;/i&gt; &#187;, &lt;i&gt;Nouvelles Questions f&#233;ministes &lt;/i&gt;n&#176; 35 (2016).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Chiffre avanc&#233; par la Fondation pour l'Enfance en 2018. On parle ici de violences &#233;ducatives ordinaires parmi lesquelles les fess&#233;es et les violences psychologiques comme les cris ou le chantage.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;En fran&#231;ais : &#171; Gar&#231;ons, filles et adolescents travailleurs &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Apr&#232;s George Floyd, l'id&#233;e d'abolir la police gagne du terrain</title>
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		<dc:subject>crimes policiers</dc:subject>

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&lt;p&gt;Depuis le meurtre de George Floyd, la police &#233;tatsunienne est sur la sellette. Sous la pression de la rue, municipalit&#233;s et &#201;tats f&#233;d&#233;r&#233;s multiplient les mesures de r&#233;forme. Insuffisant pour une importante partie des manifestants : ne croyant pas &#224; la possibilit&#233; d'une &#171; bonne police &#187;, ils demandent tout simplement son abolition. Professeure assistante en justice criminelle &#224; la California State University (site de Chico), Gwenola Ricordeau milite de longue date pour l'abolition du syst&#232;me (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Depuis le meurtre de George Floyd, la police &#233;tatsunienne est sur la sellette. Sous la pression de la rue, municipalit&#233;s et &#201;tats f&#233;d&#233;r&#233;s multiplient les mesures de r&#233;forme. Insuffisant pour une importante partie des manifestants : ne croyant pas &#224; la possibilit&#233; d'une &#171; bonne police &#187;, ils demandent tout simplement son abolition. Professeure assistante en justice criminelle &#224; la California State University (site de Chico), Gwenola Ricordeau milite de longue date pour l'abolition du syst&#232;me p&#233;nal. Elle livre ici son analyse sur ce moment in&#233;dit.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_3395 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;25&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
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&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L400xH506/-1580-9f8c2.jpg?1782671271' width='400' height='506' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Photo Gwenola Ricordeau
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Vous arrivez encore &#224; dormir&lt;/i&gt; &lt;i&gt; ?&lt;/i&gt; &#187;, me demandait r&#233;cemment quelqu'un sur mon compte Twitter. Depuis le d&#233;but des mobilisations qui ont suivi la mort de George Floyd, je n'ai plus sommeil. Chercheuse&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Gwenola Ricordeau est l'autrice de Pour elles toutes &#8211; Femmes contre la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt; et militante abolitionniste depuis vingt ans, je vis dans un pays o&#249; la question de l'abolition du syst&#232;me p&#233;nal et en particulier de la police n'a jamais &#233;t&#233; aussi discut&#233;e qu'aujourd'hui &#8211; et o&#249; les mobilisations politiques allant dans ce sens pourraient bien &#234;tre en train de remporter quelques victoires.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;Say their names !&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ces derni&#232;res ann&#233;es, les m&#233;dias ont r&#233;guli&#232;rement couvert les mobilisations d'ampleur qui ont suivi des meurtres d'hommes noirs, parfois mineurs et souvent d&#233;sarm&#233;s, par des policiers et agents de s&#233;curit&#233; g&#233;n&#233;ralement blancs. En 2012, il y a eu Trayvon Martin, 17 ans, tu&#233; par George Zimmerman, &#224; Sanford (Floride). En ao&#251;t 2014, Michael Brown, 18 ans, tu&#233; par Darren Wilson, &#224; Ferguson (Missouri). En novembre 2014, Tamir Rice, 12 ans, a &#233;t&#233; tu&#233; par Timothy Loehmann &#224; Cleveland (Ohio).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais toutes les personnes tu&#233;es par la police ne se retrouvent pas &#224; la &#171; une &#187; des m&#233;dias nationaux. En 2017, &#224; Chico, la ville moyenne de Californie du Nord o&#249; je r&#233;side, la police a tu&#233; Desmond Phillips, un jeune Noir ayant des probl&#232;mes psychiques. Un drame qui n'a rien d'exceptionnel aux &#201;tats-Unis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit d'un ph&#233;nom&#232;ne de plus vaste ampleur que dans n'importe quel autre pays occidental : chaque ann&#233;e, plus de mille personnes meurent sous les balles de la police &lt;i&gt;[voir encadr&#233; 1]&lt;/i&gt;. &#192; ce chiffre, il faudrait ajouter le nombre de personnes qui meurent dans les fourgons et les commissariats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#202;tre victime d'un crime policier &#8211; comme &#234;tre incarc&#233;r&#233; &#8211; n'arrive pas &#224; &#171; n'importe qui &#187;. Les personnes souffrant de troubles de sant&#233; psychiques, celles qui sont en situation de handicap et celles qui sont usag&#232;res de produits psychoactifs sont surrepr&#233;sent&#233;es parmi les victimes. Certaines &#233;tudes indiquent m&#234;me que ces trois cat&#233;gories de personnes constitueraient la moiti&#233; des victimes. L'autre caract&#233;ristique des victimes des crimes policiers est raciale : les Noir&#183;es ont trois fois plus de risques d'&#234;tre tu&#233;&#183;es que les personnes blanches. Ce risque est tr&#232;s variable selon les &#201;tats et m&#234;me les comt&#233;s et, contrairement &#224; un pr&#233;jug&#233; r&#233;pandu, il n'y a pas de corr&#233;lation entre le niveau de criminalit&#233; et le nombre de personnes tu&#233;es par la police. Selon le site &lt;i&gt;Mapping Police Violence&lt;/i&gt;&lt;a href=&#034;#nb4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;MappingPoliceViolence.org.&#034; id=&#034;nh4-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;, dans 99 % des cas, ces homicides n'ont aucune suite judiciaire.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;Black Lives Matter&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;George Floyd a &#233;t&#233; tu&#233; le 25 mai &#224; Minneapolis (Minnesota) et les protestations contre les violences polici&#232;res ont rapidement pris une ampleur sans pr&#233;c&#233;dent. L'attention des m&#233;dias &#233;tatsuniens et du reste du monde s'est surtout port&#233;e sur le caract&#232;re violent et parfois spectaculaire des manifestations et sur les mesures de couvre-feu qui ont &#233;t&#233; prises. Mais il est &#233;galement remarquable que des manifestations aient eu lieu dans des villes petites et moyennes, peu habitu&#233;es aux mobilisations politiques, comme chez moi &#224; Chico o&#249; plusieurs rassemblements se sont tenus malgr&#233; les mesures de confinement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;v&#233;nements actuels en rappellent d'autres qui avaient &#233;galement pour ferment le racisme et les violences polici&#232;res, comme les &#233;meutes de Los Angeles en 1992 apr&#232;s l'acquittement des policiers qui avaient tabass&#233; Rodney King ou celles de Ferguson en ao&#251;t 2014 apr&#232;s la mort de Michael Brown et qui ont contribu&#233; &#224; populariser le mouvement Black Lives Matter, lanc&#233; l'ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins, par divers aspects, les mobilisations actuelles semblent se distinguer nettement des pr&#233;c&#233;dentes. Tout d'abord, beaucoup de personnes blanches semblent d&#233;couvrir le racisme &#8211; et incidemment le racisme de la police et l'ampleur des crimes policiers. Outre leur pr&#233;sence aux rassemblements, les initiatives auxquelles ils et elles prennent part sont multiples : conseils sur les r&#233;seaux sociaux pour &#234;tre de &#171; bons alli&#233;&#183;es &#187;, appels &#224; soutenir les commerces tenus par des Noir&#183;es et les organisations politiques noires, etc. Par ailleurs, ce mouvement contribue &#224; diffuser une analyse du racisme (notamment dans la police) qui se fait en termes &#171; syst&#233;miques &#187; et qui met aussi l'accent sur le supr&#233;matisme blanc. Il fait &#233;galement une large place &#224; l'abolition de la police.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;Abolir la police&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les manifestations ont fait &#233;merger un large mouvement en faveur de la r&#233;duction des budgets et du champ d'action de la police. Dans de nombreuses villes, les manifestations ont pris pour mots d'ordre &#171; &lt;i&gt;Defund the police&lt;/i&gt; &lt;i&gt; !&lt;/i&gt; &#187; (&#171; Couper les vivres &#224; la police &#187;) ou &#171; &lt;i&gt;Abolish the police&lt;/i&gt; &lt;i&gt; !&lt;/i&gt; &#187; (&#171; Abolir la police &#187;). L'abolition de la police est devenue l'objet d'un d&#233;bat national, alors que cette revendication &#233;tait, il y a quelques semaines encore, cantonn&#233;e &#224; la gauche radicale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce mouvement a marqu&#233; un point important avec l'engagement pris par des membres du conseil municipal de Minneapolis le 8 juin de d&#233;manteler la police de la ville et d'instaurer un autre mod&#232;le de s&#233;curit&#233; publique. Par ailleurs, des dizaines d'autres villes ont d&#233;cid&#233; de diminuer les budgets allou&#233;s &#224; la police ou de r&#233;duire ses pr&#233;rogatives. Ainsi, la maire de Seattle (&#201;tat de Washington) a propos&#233; une coupe budg&#233;taire de 20 millions sur un total de pr&#232;s de 400 millions de dollars et le 15 juin, le conseil municipal de la ville a vot&#233; &#224; l'unanimit&#233; l'interdiction de l'utilisation des gaz lacrymog&#232;nes et des techniques d'&#233;tranglement par la police. Des universit&#233;s, comme celle du Minnesota, ont &#233;galement pris des mesures, comme la suppression de leur propre force de police ou la rupture de leurs conventions avec des forces de police locales. M&#234;me le conseil municipal de Chico, une ville o&#249; la sc&#232;ne radicale est somme toute tr&#232;s r&#233;duite, a &#233;t&#233; saisi de demandes de diminuer le budget de la police, voire de supprimer celle-ci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces d&#233;cisions et revendications sont certes &#224; porter au cr&#233;dit de la puissante mobilisation populaire actuelle, mais aussi des mouvements abolitionnistes &lt;i&gt;[voir encadr&#233; 2]&lt;/i&gt;. Ainsi, &#224; Minneapolis, une campagne politique en faveur de l'abolition de la police a &#233;t&#233; notamment men&#233;e par la coalition MPD150, dont le nom fait r&#233;f&#233;rence &#224; son projet qui &#233;tait d'abolir la police de Minneapolis en 2017, soit 150 ans apr&#232;s sa fondation. Mais il existe beaucoup d'autres groupes qui travaillent &#224; l'abolition de la police, qu'ils soient nationaux (comme Critical Resistance) ou locaux. Il r&#233;sulte de cet important travail militant beaucoup de r&#233;flexions sur la strat&#233;gie abolitionniste et il y a une production importante de textes et de livres sur le sujet, comme &lt;i&gt;Our Enemies in Blue&lt;/i&gt; de Kristian Williams &lt;i&gt;[lire son interview en page 10]&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;The End of Policing&lt;/i&gt; d'Alex Vitale.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;...ou seulement la r&#233;former ?&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;En reprenant largement le mot d'ordre &#171; &lt;i&gt;Defund&lt;/i&gt; &lt;i&gt; !&lt;/i&gt; &#187;, les mobilisations actuelles ont effectu&#233; un glissement : davantage que &#171; contre les violences polici&#232;res &#187;, elles se positionnent d&#233;sormais plut&#244;t en faveur de l'abolition de la police. La revendication d'un arr&#234;t du financement de la police ne se r&#233;duit pas &#224; une attaque contre le co&#251;t excessif de la police &lt;i&gt;[voir encadr&#233;&lt;/i&gt; &lt;i&gt;3]&lt;/i&gt; et donc &#224; une revendication qui serait r&#233;cup&#233;rable par la gauche institutionnelle &#224; travers la r&#233;allocation des ressources (entre police et &#233;ducation, par exemple).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La revendication de la fin du financement de la police s'inscrit en fait dans une tactique engag&#233;e depuis quelques ann&#233;es par les mouvements pour l'abolition de la police et que r&#233;sume la formule &#171; &lt;i&gt;Disempower, disarm, disband&lt;/i&gt; &#187; (&#171; Affaiblir, d&#233;sarmer, dissoudre &#187; les forces de l'ordre). Elle constitue l'une des huit revendications de la plateforme d'une campagne nationale, &lt;i&gt;#8ToAbolition&lt;/i&gt;, dont l'objectif est clairement l'abolition de la police.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, cette abolition de la police ne fait pas l'unanimit&#233; au sein des mobilisations actuelles. Le courant r&#233;formiste est notamment repr&#233;sent&#233; par la plateforme &lt;i&gt;#8CantWait&lt;/i&gt;, centr&#233;e sur la r&#233;duction des violences polici&#232;res. Il appelle notamment &#224; l'am&#233;lioration du recrutement et de la formation des policiers et au contr&#244;le du travail policier par des institutions ext&#233;rieures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;saccords entre les courants abolitionnistes et r&#233;formistes sont nombreux et ils se cristallisent notamment sur la question des poursuites p&#233;nales pour les policiers auteurs de violences. La &#171; fin de l'impunit&#233; polici&#232;re &#187;, centrale pour le courant r&#233;formiste, soul&#232;ve de nombreuses objections d'un point de vue aboli&#8202;tion&#8202;niste. En effet, au-del&#224; m&#234;me de la capacit&#233; qu'aurait le mouvement &#224; renverser une arme du pouvoir (le droit) contre le pouvoir lui-m&#234;me, les mouvements abolitionnistes d&#233;noncent l'utilisation des proc&#233;dures judiciaires contre certains policiers comme un moyen de perp&#233;tuer l'illusion qu'une &#171; bonne police &#187; serait possible.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;Faire mouvement&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La richesse du mouvement actuel tient &#224; la diversit&#233; de ses choix tactiques et de ses moyens d'action et au refus d'un leadership national. Comme le montrent les nombreuses actions de d&#233;boulonnage de statues de g&#233;n&#233;raux conf&#233;d&#233;r&#233;s, d'esclavagistes ou de colonisateurs, il articule les luttes noires et africaines-am&#233;ricaines&lt;a href=&#034;#nb4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les Africain&#183;es-Am&#233;ricain&#183;es sont les descendant&#183;es des esclaves. Le terme &#171; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt; et les luttes am&#233;rindiennes contre la colonisation de peuplement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement est &#233;galement remarquable par sa capacit&#233; &#224; mobiliser divers secteurs de la soci&#233;t&#233; &#8211; et notamment les organisations de travailleurs, au sein desquelles l'expulsion des syndicats de policiers des centrales syndicales est de plus en plus discut&#233;e. Par ailleurs, le 19 juin (journ&#233;e de c&#233;l&#233;bration de la fin de l'esclavage aux &#201;tats-Unis), l'ILWU, un syndicat de dockers, a appel&#233; &#224; la fermeture des ports de la c&#244;te Ouest et la manifestation qui a eu lieu &#224; cette occasion dans le port d'Oakland (Californie) a pu compter sur la pr&#233;sence remarqu&#233;e d'Angela Davis, importante figure des luttes de lib&#233;ration africaines-am&#233;ricaines et abolitionnistes notamment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusqu'&#224; pr&#233;sent, le mouvement a beaucoup pris la rue. Parfois, il a tent&#233; de s'y installer durablement avec l'&#233;tablissement de &#171; zones autonomes &#187;, des espaces dans lesquels la police n'est pas la bienvenue et o&#249; s'invente une autre soci&#233;t&#233;. &#192; Portland (Oregon), Asheville (Caroline du Nord) et Nashville (Tennessee), les tentatives ont &#233;t&#233; de courte dur&#233;e. L'exp&#233;rience de Camp Maroon &#224; Philadelphie (Pennsylvanie) et celle de la BHAZ (Black House Autonomous Zone) de Washington ont &#233;galement tourn&#233; court. &#192; Seattle en revanche, la CHAZ (Capitol Hill Autonomous Zone), rebaptis&#233;e ensuite CHOP (Capitol Hill Occupational Protest), existe toujours &#224; l'heure o&#249; sont &#233;crites ces lignes (le 25 juin).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cr&#233;&#233;e le 8 juin, elle a pour b&#226;timent embl&#233;matique le commissariat du quartier de Capitol Hill abandonn&#233; par la police le matin m&#234;me, au lendemain d'une &#233;ni&#232;me manifestation cons&#233;cutive &#224; la mort de George Floyd. L'occupation d'une vaste zone (six p&#226;t&#233;s de maisons et un parc) permet la tenue d'activit&#233;s politiques et d'assembl&#233;es g&#233;n&#233;rales, mais aussi des solidarit&#233;s mat&#233;rielles et &#233;motionnelles, comme j'ai pu le constater en me rendant sur place. Ces derniers jours, la CHAZ/CHOP a &#233;t&#233; mise &#224; rude &#233;preuve par des &#233;v&#233;nements tragiques (on parle d'un homicide et de l'enl&#232;vement d'une femme trans) qui s'y sont produits et sur lesquels il est encore difficile d'avoir des informations fiables. Mais m&#234;me si elle devait dispara&#238;tre prochainement, la CHAZ/CHOP aura contribu&#233; &#224; un rapport de force qui aura certainement des effets sur les politiques locales.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;Les yeux grands ouverts&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les mobilisations actuelles constituent vraisemblablement, pour la gauche radicale, un nouvel essor. La pauvret&#233; et le ch&#244;mage de masse qui s'installent aux &#201;tats-Unis dans le sillage de la pand&#233;mie sont favorables au renouvellement de ses revendications et de ses tactiques, comme en t&#233;moigne par exemple la mont&#233;e en puissance des organisations de locataires et des gr&#232;ves de loyers, en particulier dans les grandes villes, comme &#224; Seattle, Los Angeles ou Oakland&lt;a href=&#034;#nb4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Lire &#171; Tous ensemble, tous ensemble, gr&#232;ve des loyers ! &#187;, CQFD n&#176; 187 (mai (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le contexte de la campagne &#233;lectorale pour la pr&#233;sidence n'est sans doute pas &#233;tranger au dynamisme des mobilisations actuelles. Le Parti d&#233;mocrate est en perte de vitesse : son candidat, Joe Biden, suscite peu d'enthousiasme. Il recueillera quand m&#234;me le suffrage de ceux et celles qui voudront &#171; &lt;i&gt;faire barrage &#224; Donald&lt;/i&gt; &lt;i&gt;Trump&lt;/i&gt; &#187;, mais tous les soutiens de Bernie Sanders ne se rallieront pas &#224; lui. Dans le m&#234;me temps, des personnalit&#233;s d&#233;mocrates plus &#224; gauche, comme Alexandria Ocasio-Cortez, connaissent une popularit&#233; croissante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins, l'hostilit&#233; &#224; la gauche radicale est aussi bien palpable. Depuis le 1&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt;&lt;sup&gt;r&lt;/sup&gt; juin, Donald Trump fait activement campagne pour que les &#171; antifas &#187; (qu'il d&#233;signe comme s'ils constituaient une organisation en soi) figurent sur la liste &#233;tatsunienne des organisations terroristes. En outre, un peu partout, on observe la vitalit&#233; des groupes d'extr&#234;me droite, comme les Boogaloo Boys, les Proud Boys, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ampleur des mobilisations actuelles ne dit encore rien de la possibilit&#233; d'emporter quelques victoires dans un avenir proche. Mais la sensation de vivre un moment historique est d&#233;j&#224; l&#224;. Gardons les yeux grands ouverts. Un mois a d&#233;j&#224; pass&#233; depuis le meurtre de George Floyd et, non, je n'ai toujours pas sommeil &#8211; comme une bonne partie de ce pays.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-right&#034; style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;&lt;strong&gt;Texte &amp; photo : Gwenola Ricordeau&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;div class=&#034;texteencadre-spip spip&#034;&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;1 - Pourquoi y a-t-il plus de crimes policiers aux &#201;tats-Unis qu'en Europe et en France ?&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me en le rapportant &#224; la population, le nombre de victimes de crimes policiers reste beaucoup plus important aux &#201;tats-Unis que dans les autres pays occidentaux. Outre-Atlantique, sur 10 millions d'habitant&#183;es, plus de 30 personnes sont tu&#233;es chaque ann&#233;e par la police. Au Royaume-Uni, aux Pays-Bas ou en Allemagne, le chiffre serait entre 0,5 et 2.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La recherche, dont notamment les travaux du sociologue Paul Hirschfield, a d&#233;gag&#233; plusieurs facteurs expliquant ce ph&#233;nom&#232;ne. Tout d'abord, le nombre d'armes &#224; feu en circulation et les l&#233;gislations peu contraignantes sur le port d'arme incitent les policiers &#224; utiliser les leurs, qu'ils soient en pr&#233;sence d'une personne arm&#233;e ou seulement suspect&#233;e de l'&#234;tre (un t&#233;l&#233;phone portable, par exemple, peut &#234;tre confondu avec une arme). Par ailleurs, les r&#232;gles qui entourent l'usage des armes, qu'elles soient l&#233;tales ou dites &#171; non l&#233;tales &#187;, varient selon les forces de police &#8211; qui sont tr&#232;s nombreuses (environ 15 000 &#224; l'&#233;chelle du pays). Seuls huit &#201;tats pr&#233;voient la possibilit&#233; de sommations verbales ou de tirs de sommation avant l'usage d'armes l&#233;tales. De plus, la Cour supr&#234;me a reconnu en 1989 que l'usage des armes l&#233;tales par la police &#233;tait permis en cas de &#171; croyance raisonnable en un danger grave et imminent &#187;, alors qu'en Europe, il n'est g&#233;n&#233;ralement autoris&#233; que dans les situations d' &#187; absolue n&#233;cessit&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;2 - Abolitionnisme p&#233;nal et abolition de la police&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;L'expression &#171; abolitionnisme p&#233;nal &#187; d&#233;signe un ensemble de d&#233;veloppements th&#233;oriques et de mobilisations politiques en faveur de l'abolition du syst&#232;me p&#233;nal et donc de ses institutions que sont les tribunaux, les prisons et la police. L'abolitionnisme p&#233;nal a pris naissance dans les ann&#233;es 1970 dans les pays occidentaux et, depuis, ses revendications, ses tactiques et ses r&#233;flexions critiques sur le syst&#232;me p&#233;nal ont &#233;t&#233; diverses. Aux &#201;tats-Unis, l'abolitionnisme p&#233;nal compte parmi ses militantes embl&#233;matiques Angela Davis, mais aussi Ruth Wilson Gilmore et Mariame Kaba. Le mouvement national le plus connu est Critical Resistance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'abolitionnisme p&#233;nal a d'abord pris pour cible la prison (ce que d&#233;signe l'expression &#171; luttes anticarc&#233;rales &#187;), puis l'ensemble du syst&#232;me p&#233;nal. &#192; partir de 2014, dans le sillage de Black Lives Matter, les mobilisations pour l'abolition de la police se sont multipli&#233;es. Partant du constat de l'&#233;chec des approches r&#233;formistes, les mouvements pour l'abolition de la police reprennent des tactiques de lutte classiques de l'abolitionnisme : par exemple, les mobilisations contre la construction de nouveaux commissariats et pour arr&#234;ter les financements de la police sont le pendant des luttes anticarc&#233;rales contre la construction de nouvelles prisons et contre les soci&#233;tes qui construisent ou g&#232;rent des prisons. Ces mouvements reprennent &#233;galement certaines revendications comme la d&#233;criminalisation du travail du sexe ou de l'usage de produits stup&#233;fiants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;3 - Le co&#251;t de la police&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le &#171; co&#251;t social &#187; de l'existence de la police est &#233;norme et difficile &#224; &#233;valuer. Quel est le &#171; co&#251;t &#187; pour les minorit&#233;s ethniques du harc&#232;lement policier dont elles sont l'objet ? Quel est le &#171; co&#251;t &#187; de la peur d'&#234;tre victime d'un crime policier ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me en laissant de c&#244;t&#233; ces questions, co&#251;t financier de la police appara&#238;t exorbitant. Par exemple, le budget annuel de la police de New York s'&#233;l&#232;ve &#224; 5 milliards de dollars ; celui de Los Angeles s'&#233;l&#232;ve &#224; 3 milliards (ce qui repr&#233;sente un tiers du budget de la ville). Les budgets allou&#233;s aux forces de police ont &#233;t&#233; multipli&#233;s par trois depuis la fin des ann&#233;es 1970 et ils n'ont pas baiss&#233; avec le recul du taux de criminalit&#233; depuis les ann&#233;es 1990. Cette augmentation des budgets de la police (et plus g&#233;n&#233;ralement de la sph&#232;re r&#233;pressive), qui est all&#233;e de pair avec la diminution du financement des secteurs de la sant&#233;, de l'&#233;ducation ou du social, se traduit notamment par l'utilisation de technologies de plus en plus sophistiqu&#233;es et l'&#233;quipement des policiers en armes tr&#232;s co&#251;teuses et auparavant r&#233;serv&#233;es &#224; un usage militaire. Mais les forces de police sont &#233;galement des sources de revenus pour certaines municipalit&#233;s dont les budgets r&#233;duits d&#233;pendent notamment du paiement des amendes et contraventions dress&#233;es par les policiers.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Gwenola Ricordeau est l'autrice de &lt;i&gt;Pour elles toutes &#8211; Femmes contre la prison&lt;/i&gt;, Lux &#201;diteur (2019). Elle a r&#233;cemment &#233;t&#233; interview&#233;e dans ces colonnes &#224; ce sujet : &#171; &lt;a href='https://cqfd-journal.org/Le-systeme-penal-previent-mal-les' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Le syst&#232;me p&#233;nal pr&#233;vient mal les violences faites aux femmes&lt;/a&gt; &#187;,&lt;i&gt; CQFD&lt;/i&gt; n&#176; 187 (mai 2020).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;&lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://mappingpoliceviolence.org/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;MappingPoliceViolence.org&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Les Africain&#183;es-Am&#233;ricain&#183;es sont les descendant&#183;es des esclaves. Le terme &#171; Noir&#183;es &#187; inclut aussi les immigr&#233;&#183;es arriv&#233;&#183;es plus tard aux &#201;tats-Unis et leurs descendant&#183;es.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Lire &#171; &lt;a href='https://cqfd-journal.org/Tous-ensemble-tous-ensemble-greve' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Tous ensemble, tous ensemble, gr&#232;ve des loyers !&lt;/a&gt; &#187;, &lt;i&gt;CQFD&lt;/i&gt; n&#176; 187 (mai 2020).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Contre l'inflation technologique : &#171; Arr&#234;ter de nourrir la b&#234;te qui nous d&#233;vore &#187;</title>
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		<dc:date>2020-04-18T05:30:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>&#201;milien Bernard</dc:creator>


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&lt;p&gt;Avec son Histoire politique de la roue, le journaliste Rapha&#235;l Metz &#233;branle joliment le dogme du progr&#232;s &#224; tout prix. Entretien. Depuis le d&#233;but du confinement de masse, il y a de toute &#233;vidence quelque chose d'inattendu qui flotte dans l'air. Pas simplement un virus et une propension &#224; se moucher du coude, mais &#233;galement une petite musique de remise en cause de l'existant. Comme si soudain quelques-un(e)s ouvraient les yeux. Avec cette question en bandouli&#232;re, corollaire de la grave crise (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/CQFD-no186-avril-2020" rel="directory"&gt;CQFD n&#176;186 (avril 2020)&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/Baptiste-Alchourroun" rel="tag"&gt;Baptiste Alchourroun&lt;/a&gt;, 
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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Avec son &lt;i&gt;Histoire politique de la roue&lt;/i&gt;, le journaliste Rapha&#235;l Metz &#233;branle joliment le dogme du progr&#232;s &#224; tout prix. Entretien.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_3323 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;26&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L400xH329/-1517-50e92.jpg?1782641152' width='400' height='329' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Par Baptiste Alchourroun
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Depuis le d&#233;but du confinement de masse, il y a de toute &#233;vidence quelque chose d'inattendu qui flotte dans l'air. Pas simplement un virus et une propension &#224; se moucher du coude, mais &#233;galement une petite musique de remise en cause de l'existant. Comme si soudain quelques-un(e)s ouvraient les yeux. Avec cette question en bandouli&#232;re, corollaire de la grave crise sanitaire dans laquelle on clapote et du ralentissement &#224; tous crins : le &#171; progr&#232;s &#187; technologique et son cort&#232;ge d'acc&#233;l&#233;rations et d'ali&#233;nations sont-ils souhaitables ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; cet &#233;gard, le dernier ouvrage en date de Rapha&#235;l Meltz, en son temps fondateur de feu le journal &lt;i&gt;Le Tigre&lt;/i&gt; et auteur de quelques romans fort conseill&#233;s, apporte son lot de pistes de r&#233;flexion. Intitul&#233; &lt;i&gt;Histoire politique de la roue&lt;/i&gt; (&#233;d. Librairie Vuibert), cet essai interroge avec brio les pr&#233;suppos&#233;s de notre civilisation occidentale, notamment en mati&#232;re de progr&#232;s technique. Focalis&#233; sur la question de la roue, objet &#224; la fois omnipr&#233;sent et totalement impens&#233;, il permet de d&#233;centrer l'analyse et d'envisager un rapport au monde compl&#232;tement renouvel&#233;. Entretien sans masque.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;***&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pourquoi s'&#234;tre lanc&#233; dans ce projet ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il y avait d'abord cette interrogation basique : d'o&#249; vient la roue ? C'est un objet &#224; la fois extr&#234;mement banal et tr&#232;s peu interrog&#233;. Je le dis en introduction : dans le catalogue de la Biblioth&#232;que nationale de France, on voit que dans les derni&#232;res ann&#233;es 374 ouvrages sur Nicolas Sarkozy ont &#233;t&#233; publi&#233;s, alors qu'il n'y en a pas eu un seul sp&#233;cifiquement consacr&#233; &#224; la roue &#8211; constat troublant... Quand j'ai commenc&#233; les recherches, j'ai d'abord &#233;t&#233; confront&#233; &#224; des consid&#233;rations tr&#232;s techniques, pr&#233;sentes dans le livre, mais je me suis rendu compte que ce qui est v&#233;ritablement fascinant, en fait, c'est ce que la roue raconte de l'histoire de l'humanit&#233;. Par son interm&#233;diaire, on peut interroger la question du mouvement, du progr&#232;s &#224; tout prix. Une probl&#233;matique d'autant plus parlante pour moi que je connais bien le Mexique, pays de plusieurs des grandes civilisations pr&#233;colombiennes. Or il faut savoir que ces civilisations ont dans un certain sens &lt;i&gt;refus&#233;&lt;/i&gt; d'inventer la roue. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Tu abordes cette histoire sous un biais farouchement politique...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Si la premi&#232;re partie du livre n'est pas d&#233;nu&#233;e d'interrogations politiques, notamment en ce qui concerne la mani&#232;re dont l'histoire occidentale veut toujours sacrer un inventeur pr&#233;cis sur lequel broder un r&#233;cit, ce qui est impossible dans le cas de la roue (on sait juste qu'entre 4 000 et 3 000 avant notre &#232;re on trouve des roues dans plusieurs civilisations, notamment la puissante Sumer, en M&#233;sopotamie), cette dimension est en effet au c&#339;ur de la deuxi&#232;me partie, &#8220;Un monde sans roue&#8221;. J'y interroge notamment l'absence de v&#233;hicules &#224; roues dans l'Am&#233;rique pr&#233;colombienne. Il se trouve que dans des zones correspondant au Mexique et &#224; l'Am&#233;rique centrale actuels, le principe en &#233;tait connu. D&#232;s 1880, un explorateur, D&#233;sir&#233; Charnay, d&#233;couvre dans un cimeti&#232;re des jouets pour enfants dot&#233;s de roues. Et depuis on a trouv&#233; des dizaines d'exemples, dans des lieux diff&#233;rents, de ce genre de petits v&#233;hicules &#224; roulettes. Sauf que ladite roue n'&#233;tait pas utilis&#233;e dans la vie quotidienne, le commerce ou la guerre. Cette &#233;nigme incroyable a suscit&#233; de nombreuses r&#233;flexions : la plupart du temps les historiens cherchent une r&#233;ponse technique, d&#233;terministe, pour justifier ce qui appara&#238;t comme un manque. L'explication la plus connue, notamment parce que c'est celle qu'a propos&#233;e le scientifique am&#233;ricain Jared Diamond, est que les peuples am&#233;ricains n'utilisaient pas la roue parce qu'ils n'avaient pas d'animaux de trait &#8211; ni chevaux ni b&#339;ufs. Un raisonnement idiot, puisqu'on peut tr&#232;s bien utiliser la roue sans animaux, via une brouette ou un chariot &#224; bras. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelle explication proposes-tu ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Pour comprendre ce qui se joue, il faut se d&#233;centrer de la vision occidentale, qui s'est impos&#233;e d&#232;s le XVI&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle et la conqu&#234;te du Mexique par Hern&#225;n Cort&#233;s. On voit alors les Azt&#232;ques comme un peuple attard&#233; parce qu'il ne poss&#232;de ni la roue ni le fer. Le r&#233;cit occidental a longtemps &#233;t&#233; celui des conquistadors, vus comme des aventuriers malins et courageux. Or ce qui est le plus notable chez Cort&#233;s et ses hommes, c'est surtout leur veulerie et leur avidit&#233;. Les Azt&#232;ques, qui n'&#233;taient &#233;videmment pas exempts de d&#233;fauts (notamment cette d&#233;sagr&#233;able habitude consistant &#224; se faire des soupes avec les restes de leurs ennemis vaincus...), n'avaient par contre pas le culte de la richesse. Quand l'empereur Moctezuma re&#231;oit Cort&#233;s dans son palais, il lui explique qu'il n'a pas beaucoup d'or mais qu'il veut bien le partager : &#8220;&lt;i&gt;Tout ce que j'ai est &#224; vous, si vous le souhaitez.&lt;/i&gt;&#8221; Et c'est pour cette raison que les Azt&#232;ques finissent par &#234;tre &#233;cras&#233;s : ils ont du mal &#224; comprendre que les autres sont des ennemis. Alors que les Espagnols sont obs&#233;d&#233;s par l'or, leur qu&#234;te absolue, au point de fantasmer un immense tr&#233;sor qui ne sera jamais trouv&#233;, et de torturer le dernier empereur azt&#232;que, Cuauht&#233;moc, pour lui faire avouer o&#249; il a cach&#233; l'or qu'en r&#233;alit&#233; il n'a pas. Car l'or, pour les Azt&#232;ques, ce n'est pas tant la richesse que la beaut&#233;. J'avais d&#233;j&#224; &#233;crit sur cette th&#233;matique dans mon dernier roman, &lt;i&gt;Jeu nouveau&lt;/i&gt;&lt;a href=&#034;#nb5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le Tripode, 2018.&#034; id=&#034;nh5-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment cette histoire a-t-elle ensuite &#233;t&#233; racont&#233;e par les Mexicains eux-m&#234;mes ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est toute l'ambigu&#239;t&#233; de la nation mexicaine. Elle a du mal &#224; se d&#233;faire de cette vision des Azt&#232;ques comme civilisation ayant p&#226;ti de ses manques technologiques. En 1968, au moment des Jeux olympiques de Mexico, le gouvernement mexicain publie une brochure pour faire conna&#238;tre l'histoire de son pays aux visiteurs. Il y est &#233;crit : &#8220;&lt;i&gt;En d&#233;pit de leurs splendides &#233;difices, de leurs math&#233;matiques complexes et de leur pass&#233; mill&#233;naire, les peuples pr&#233;colombiens ne parvinrent pas &#224; surmonter les obstacles cr&#233;&#233;s par leur retard technologique : ignorance de la roue, manque de b&#234;tes de somme et insuffisance des techniques m&#233;tallurgiques.&lt;/i&gt;&#8221; C'est ce qui m'int&#233;resse : pourquoi ce &#8220;en d&#233;pit&#8221; ? Pourquoi lire les choses dans ce sens-l&#224; ? La v&#233;rit&#233;, c'est que la roue ne manque pas aux Azt&#232;ques. Qu'ils s'en passent tr&#232;s bien. Je raconte dans le livre que si la conqu&#234;te s'&#233;tait jou&#233;e par le biais d'un concours agricole, les Azt&#232;ques l'auraient largement emport&#233;, gr&#226;ce &#224; leurs c&#233;l&#232;bres jardins flottants, les &lt;i&gt;chinampas&lt;/i&gt;, aussi productifs que notre agriculture intensive contemporaine, bourr&#233;e d'engrais et de pesticides. &#192; l'&#233;poque, en 1519, l'agriculture europ&#233;enne est totalement sous-d&#233;velopp&#233;e, notamment &#224; cause de charrues mal adapt&#233;es. Dans ce domaine, les Mexicains d'alors dominent compl&#232;tement une Europe archa&#239;que.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est d'ailleurs ce que montre la fa&#231;on dont Tenochtitlan, devenue Mexico apr&#232;s la prise du pouvoir par les Espagnols, a &#233;volu&#233; : les nouveaux ma&#238;tres de la ville, qui &#233;tait une splendide cit&#233; lacustre, d&#233;cident de d&#233;molir tous les b&#226;timents et d'ass&#233;cher les lacs. Notamment pour construire des routes, sur lesquelles faire rouler les chariots &#224; roues... Une d&#233;cision stupide, car la ville est une cuvette, arros&#233;e par les montagnes environnantes et les pluies tropicales une partie de l'ann&#233;e. Cons&#233;quence : la cit&#233; est tr&#232;s r&#233;guli&#232;rement inond&#233;e, parfois m&#234;me pendant plusieurs ann&#233;es. Et c'est un probl&#232;me qui n'a toujours pas &#233;t&#233; r&#233;solu &#224; ce jour, malgr&#233; la construction d'un grand canal d'&#233;vacuation au d&#233;but du XX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, qui est d&#233;j&#224; obsol&#232;te, la ville s'affaissant un peu plus chaque ann&#233;e. Au fond, les Mexicains sont encore en train d'&#233;ponger les conneries des Espagnols. C'est une tr&#232;s bonne illustration d'un progr&#232;s qu'on te donne comme fabuleux alors qu'il est d&#233;faillant. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Tu expliques que les Azt&#232;ques auraient refus&#233; la roue pour ne pas changer leur rapport &#224; l'espace...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Sur ce point, je fais appel au travail de l'anthropologue Pierre Clastres, que j'utilise en le d&#233;calant d'un cran, parce que lui a travaill&#233; sur les &#8220;soci&#233;t&#233;s sans &#201;tat&#8221;, ce qui n'est pas le cas des Azt&#232;ques o&#249; il y a une puissante institution centrale. Je reprends ses interrogations sur la question du manque suppos&#233; de d&#233;veloppement des peuples &#8220;&lt;i&gt;sans foi, sans loi, sans roi&lt;/i&gt;&#8221;, qu'on a toujours d&#233;finis par ce &#8220;&lt;i&gt;sans&lt;/i&gt;&#8221;. Or le fait est que ces attributs ne leur manquaient pas. Et c'est pareil avec la roue : j'&#233;mets l'hypoth&#232;se que les peuples pr&#233;colombiens d&#233;cident de se passer de la roue parce qu'ils ne s'int&#233;ressent pas &#224; ce qu'elle pourrait leur apporter. Parce qu'elle change l'appr&#233;hension de l'espace et du temps, qu'elle fait passer &#224; une autre &#233;chelle. Or la conception azt&#232;que du monde n'est pas fond&#233;e sur une recherche d'expansion &#224; tout prix. D'ailleurs, leurs guerres sanglantes relevaient davantage du rituel que de la volont&#233; de conqu&#234;te : il s'agissait la plupart du temps de capturer des prisonniers pour pouvoir les sacrifier afin de plaire aux dieux. Et non pas d'agrandir leur territoire, comme dans les guerres europ&#233;ennes. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cette id&#233;e de refuser une technologie semble peu dans l'air du temps&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est pourtant un principe fondamental, qui s'apparente pour moi &#224; la magnifique phrase du &lt;i&gt;Bartleby&lt;/i&gt; de Herman Melville : &#8220;&lt;i&gt;Je pr&#233;f&#233;rerais ne pas.&lt;/i&gt;&#8221; S'abstenir, simplement. On a le droit de refuser une technologie, on n'est pas oblig&#233; de s'en saisir parce qu'elle est l&#224;, devant nous. Et j'ai l'impression que c'est une mani&#232;re de penser qui revient tr&#232;s timidement au go&#251;t du jour face &#224; l'inflation des technologies contemporaines. Alors que c'&#233;tait difficile au d&#233;but des Trente Glorieuses : tout progr&#232;s technologique &#233;tait bon &#224; prendre dans les ann&#233;es 1950 ou 1960. Il y a eu un sursaut dans les ann&#233;es 1970, avec des journaux tr&#232;s engag&#233;s en mati&#232;re de remise en cause de l'&#232;re industrielle comme &lt;i&gt;La Gueule ouverte&lt;/i&gt;, mais aussi &lt;i&gt;Hara-Kiri&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Charlie&lt;/i&gt;, et puis avec la candidature &#224; la pr&#233;sidentielle de l'&#233;cologiste Ren&#233; Dumont en 1974. Mais la parenth&#232;se s'est violemment referm&#233;e dans les ann&#233;es 1980. Et depuis on a du mal &#224; retrouver en la mati&#232;re une v&#233;ritable pens&#233;e radicale, structur&#233;e et agissante. C'est un peu d&#233;primant : d'un c&#244;t&#233; on te dit que tout est foutu, notamment en mati&#232;re de r&#233;chauffement climatique, et de l'autre tu as des responsables politiques, de tous bords, qui proposent des mesurettes &#233;cologistes grotesques. La question de la remise en question profonde du progr&#232;s technologique &#224; tout prix n'est plus vraiment pos&#233;e, hormis &#224; la marge. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sur cette question, la roue fait office de symbole tr&#232;s efficace. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Oui, je trouve que la roue est un des premiers marqueurs du fantasme de la technologie triomphante : c'est un objet &#233;labor&#233;, qu'on ne retrouve pas dans la nature. Seul l'homme pouvait concevoir la roue, laquelle a marqu&#233; une bascule qui n'a jamais &#233;t&#233; clairement interrog&#233;e, ni en - 3 500, ni apr&#232;s. Et pourtant elle symbolise &#224; la perfection ce fantasme de la sup&#233;riorit&#233; technologique occidentale, qu'on retrouve aussi dans la m&#233;decine, avec ce postulat posant qu'on va pouvoir tout soigner par la chimie. Et c'est la m&#234;me chose pour les nouvelles technologies li&#233;es au num&#233;rique : on te dit que l'homme ne pourrait pas se passer de toutes ces innovations, qui soi-disant lui font du bien et lui permettent de gagner du temps, mais ce qu'on observe c'est que l'humanit&#233; est de plus en plus d&#233;pressive, stress&#233;e et a l'impression de manquer de temps. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il y a &#233;galement cette ambivalence : la roue n'est pas porteuse que de l'enfer automobile. Cette m&#234;me roue, c'est le v&#233;lo, que tu d&#233;fends vigoureusement. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ce que je trouve int&#233;ressant, c'est d'interroger l'inscription de l'homme dans l'espace. L&#224; je reprends les travaux du pr&#233;curseur de l'&#233;cologie politique Ivan Illich, qui montre non seulement que la voiture va moins vite que le v&#233;lo si tu prends en compte le co&#251;t r&#233;el&lt;a href=&#034;#nb5-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En incluant notamment le temps pass&#233; &#224; travailler pour pouvoir se payer (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;, mais aussi que le v&#233;lo peut &#234;tre facteur d'&#233;mancipation. Par exemple au d&#233;but du XX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, la bicyclette a permis aux femmes de s'&#233;chapper un peu de leur espace quotidien, le foyer. C'est pour cela que j'ai du mal avec cette condescendance envers ce moyen de transport, qui serait r&#233;serv&#233; aux dits &#8220;bobos&#8221;. Une posture qui s'est illustr&#233;e avec la vision dominante du mouvement des Gilets jaunes : les pauvres seraient en bagnole en p&#233;riph&#233;rie et les bobos en centre-ville en v&#233;lo. C'est compl&#232;tement artificiel : il y a des gros bourgeois dans les villes avec des SUV, et des prolos en v&#233;lo &#224; la campagne, heureusement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'il faut vraiment interroger est ailleurs : comment on en est arriv&#233; &#224; une soci&#233;t&#233; construite totalement autour de la bagnole, et du culte de la vitesse, de l'efficacit&#233; ? Je cite dans le livre un texte publi&#233; en 2017, &#224; l'occasion de l'inauguration du dernier tron&#231;on de la ligne &#224; grande vitesse Paris-Bordeaux : &lt;i&gt;Gagner son temps et perdre sa vie&lt;/i&gt;. Lequel cite une autre brochure, publi&#233;e en 1991 : &lt;i&gt;Relev&#233; provisoire de nos griefs contre le despotisme de la vitesse &#224; l'occasion de l'extension des lignes du TGV&lt;/i&gt;. Comparer les deux textes est assez d&#233;primant, parce que celui de 2017 est beaucoup moins ambitieux dans le fond. Beaucoup plus rationnel dans son calcul &#233;conom&#233;trique du co&#251;t du kilom&#232;tre suppl&#233;mentaire de TGV. Alors que le dilemme est plus profond. De la m&#234;me mani&#232;re, on ne retient la plupart du temps d'Illich que ses consid&#233;rations &#233;conomiques (la vitesse r&#233;elle d'une voiture, en fonction du temps total mis &#224; l'acheter et &#224; la conduire) et non plus philosophiques, sur la question de la place de l'individu dans son espace. Je trouve que c'est assez symptomatique de l'&#233;poque, de renoncer aux grands enjeux de fond. C'est pour &#231;a que j'aime tant G&#233;b&#233;, l'auteur de &lt;i&gt;L'An 01&lt;/i&gt;, cette exceptionnelle bande dessin&#233;e qui d&#233;cr&#232;te : &#8220;&lt;i&gt;On arr&#234;te tout, on r&#233;fl&#233;chit et c'est pas triste&lt;/i&gt;&#8221; &#8211; rares sont ceux qui arrivent &#224; poser les enjeux politiques en passant par le biais de l'imaginaire, en sortant du rationalisme pur. Ce qui est important dans cette question de la vitesse, c'est de ne pas s'interroger sur une &#233;quation chiffr&#233;e, mais sur la place de l'homme dans sa vie. Et je trouve que c'est de plus en plus difficile &#224; faire. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Niveau imaginaire, il semble difficile de rivaliser avec la Silicon Valley triomphante, et le storytelling d&#233;ploy&#233; autour de figures comme Elon Musk. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Oui mais il faut aussi se garder des ennemis-&#233;pouvantails, qui masquent parfois les vrais enjeux. L'Hyperloop de Musk &lt;i&gt;[une sorte de train futuriste]&lt;/i&gt;, c'est assez simple de voir que c'est d&#233;lirant comme volont&#233; d'aller encore plus vite que le TGV, lequel va d&#233;j&#224; &lt;i&gt;trop&lt;/i&gt; vite, comme le disaient bien en 1991 les auteurs de la brochure &#8220;contre le despotisme de la vitesse&#8221;. Mais attention : ce n'est pas le co&#251;t du TGV ou de l'Hyperloop le probl&#232;me, c'est bien la notion de vitesse par principe. Attention &#224; ne pas penser avec les armes de l'ennemi. Comme quand les Mexicains d'aujourd'hui disent &#8220;&lt;i&gt;la roue manquait aux Azt&#232;ques&lt;/i&gt;&#8221; alors qu'il y avait surtout une chose qui manquait : la sagesse aux Espagnols. Il faut faire attention &#224; l'imp&#233;ratif d'efficacit&#233;, y compris chez ceux qui cherchent &#224; penser autrement la soci&#233;t&#233;. Et c'est une question qui me semble cruciale : jusqu'o&#249; se faire conna&#238;tre parce qu'on pense avoir les bonnes id&#233;es ? Jusqu'o&#249; utiliser Twitter ou Facebook pour faire passer des messages qu'on pense justes ? Jusqu'o&#249; utiliser Google pour faire des recherches visant &#224; dire du mal de Google ? Etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On en revient &#224; la roue : qu'est-ce qui &lt;i&gt;manque&lt;/i&gt; ? &#192; qui ? Pourquoi ? Fallait-il inventer YouTube ? Les smartphones ? Les GPS ? Tous ces gadgets qui peuplent notre quotidien ? Faut-il s'en servir ? Ces questions me semblent beaucoup plus importantes que, par exemple, le rejet d'un homme politique du moment (&#8220;Macron, t'es trop con !&#8221; &#8212; bon, et nous on est quoi alors ?). En ce sens, je crois moins &#224; l'insurrection qu'au l&#226;cher-prise g&#233;n&#233;ral. Si tu refuses de nourrir la machine, alors quelque chose peut arriver. Je crois vraiment &#224; l'arr&#234;t. Arr&#234;ter de nourrir la b&#234;te qui nous d&#233;vore. Ce qui m'int&#233;resse avec cette histoire de roue, c'est que &#231;a permet de d&#233;caler les cases, de pousser &#224; r&#233;fl&#233;chir en dehors des sch&#233;mas attendus. Et j'y ai trouv&#233; de plus en plus de sens &#224; mesure que j'&#233;crivais le livre, notamment par rapport &#224; la notion de progr&#232;s. Internet a &#233;t&#233; un parfait exemple en ce sens : on disait, on esp&#233;rait, que &#231;a allait tout changer, en bien. Au milieu des ann&#233;es 1990, j'&#233;tais &#233;norm&#233;ment excit&#233; par les possibilit&#233;s qui s'ouvraient : le nouveau livre, la connaissance universelle, le dialogue sans fronti&#232;res. Sauf que non : on s'est fait pi&#233;ger par cette Gorgone au regard gla&#231;ant qui s'appelle progr&#232;s. C'est all&#233; vers le pire, comme d'habitude. Et il faut &#234;tre vigilant, tout le temps : c'est pour &#231;a que j'aime tant les livres des &#233;ditions de L'&#233;chapp&#233;e qui sont tr&#232;s utiles, notamment ceux contre la &#8220;tyrannie&#8221; num&#233;rique ou culturelle&lt;a href=&#034;#nb5-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Parmi les ouvrages r&#233;cents, L'intelligence artificielle ou l'enjeu du si&#232;cle (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt; : ce sont des textes qui remobilisent, donnent des arguments pour refuser la tyrannie des objets num&#233;riques. Ils te montrent le pi&#232;ge, ce c&#244;t&#233; lumineux du progr&#232;s qui occulte le reste. &#192; ma mesure, c'est ce que j'ai essay&#233; de faire avec la roue. Parce que c'est ce dont je me sens capable : un travail de d&#233;construction des &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt;, des certitudes, du savoir institu&#233;. Libre ensuite &#224; chaque lecteur d'en tirer des le&#231;ons pour lui-m&#234;me. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-right&#034; style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;&lt;strong&gt;Propos recueillis par &#201;milien Bernard&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb5-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Le Tripode, 2018.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh5-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;En incluant notamment le temps pass&#233; &#224; travailler pour pouvoir se payer ledit v&#233;hicule.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh5-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Parmi les ouvrages r&#233;cents, &lt;i&gt;L'intelligence artificielle ou l'enjeu du si&#232;cle&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;La Silicolonisation du monde&lt;/i&gt; (&#201;ric Sadin), &lt;i&gt;Divertir pour dominer 2 &lt;/i&gt;(Collectif) ou &lt;i&gt;Remplacer l'humain &#8211; Critique de l'automatisation de la soci&#233;t&#233;&lt;/i&gt; (Nicholas Carr).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Carc&#233;ral on est mal</title>
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&lt;p&gt;Dans Capitalisme carc&#233;ral, tout juste publi&#233; aux &#233;ditions Divergences, l'essayiste et militante Jackie Wang fait le portrait gla&#231;ant d'une soci&#233;t&#233; am&#233;ricaine tout enti&#232;re fa&#231;onn&#233;e par l'univers de la prison. Sous les barreaux, d'autres barreaux. C'est une histoire peu connue de ce c&#244;t&#233; de l'Atlantique que conte Jackie Wang dans le chapitre 3 de Capitalisme carc&#233;ral . Au d&#233;but des ann&#233;es 1990, des criminologues, intellectuels et politiques am&#233;ricains, au premier rang desquels ces (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/CQFD-no182-decembre-2019" rel="directory"&gt;CQFD n&#176;182 (d&#233;cembre 2019)&lt;/a&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Capitalisme carc&#233;ral&lt;/i&gt;, tout juste publi&#233; aux &#233;ditions Divergences, l'essayiste et militante Jackie Wang fait le portrait gla&#231;ant d'une soci&#233;t&#233; am&#233;ricaine tout enti&#232;re fa&#231;onn&#233;e par l'univers de la prison. Sous les barreaux, d'autres barreaux.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_3253 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_left spip_document_left spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;6&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
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&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L120xH200/-1463-71801.jpg?1782639171' width='120' height='200' alt='' /&gt;
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&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;lettrine&#034;&gt;C'&lt;/span&gt;est une histoire peu connue de ce c&#244;t&#233; de l'Atlantique que conte Jackie Wang dans le chapitre 3 de &lt;i&gt;Capitalisme carc&#233;ral&lt;/i&gt;&lt;a href=&#034;#nb6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Traduction de Philippe Blouin.&#034; id=&#034;nh6-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;. Au d&#233;but des ann&#233;es 1990, des criminologues, intellectuels et politiques am&#233;ricains, au premier rang desquels ces baltringues d'&#233;poux Clinton, ont men&#233; une campagne m&#233;diatique dont la virulence r&#233;ac n'avait d'&#233;gale que la connerie. L'objet de leurs envol&#233;es : la multiplication annonc&#233;e comme tr&#232;s prochaine de &#171; &lt;i&gt;jeunes superpr&#233;dateurs&lt;/i&gt; &#187; dans les rues des grandes villes am&#233;ricaines.&lt;i&gt; Brrr&lt;/i&gt;. Pour toile de fond, un article d'un certain John Dilulio Jr., professeur &#224; Princeton, &#171; The Coming of the Super-Predators &#187;. Publi&#233; dans le &lt;i&gt;Weekly Standard&lt;/i&gt;, il proph&#233;tisait la multiplication des comportements ultra violents chez les jeunes des quartiers les plus d&#233;favoris&#233;s, en raison notamment de la croissance d&#233;mographique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le climat de l'&#233;poque ? Irrespirable, &lt;i&gt;as usual&lt;/i&gt; chez l'Oncle Sam. La &#171; tol&#233;rance z&#233;ro &#187; dans toutes les bouches, les jeunes Noirs d&#233;peints comme des b&#234;tes f&#233;roces, l'inflation s&#233;curitaire,&lt;i&gt; law and order for ever&lt;/i&gt;... R&#233;sultat : la grande majorit&#233; des &#201;tats am&#233;ricains ont, dans la foul&#233;e de ladite pouss&#233;e parano&#239;aque, revu leur l&#233;gislation en mati&#232;re de prison pour mineurs, autorisant, voire encourageant, des peines de prison &#224; perp&#233;tuit&#233; sans possibilit&#233; de lib&#233;ration conditionnelle. Des m&#244;mes au placard pour la vie, quoi de plus normal...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les 2 500 mineurs ainsi fracass&#233;s avant que la Cour supr&#234;me ne d&#233;clare ces peines anticonstitutionnelles en 2016, le fr&#232;re de Jackie Wang. Condamn&#233; &#224; la perp&#233;tuit&#233; en 2004 dans une affaire d'homicide commis en Floride alors qu'il avait 17 ans, il a vu sa peine finalement r&#233;duite &#224; la &lt;i&gt;bagatelle &lt;/i&gt;de quarante ans derri&#232;re les barreaux &#8211; une paille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien de plus logique, donc, &#224; ce que l'autrice porte un regard particuli&#232;rement ac&#233;r&#233; sur un syst&#232;me carc&#233;ral am&#233;ricain dont elle a subi les rigueurs dans sa chair m&#234;me. Elle le raconte d'ailleurs sans fard, &#233;voquant ses d&#233;pressions, les terribles audiences, les juges insensibles, la rigueur absurde d'une justice exp&#233;ditive... C'est l'une des dimensions touchantes d'un livre qui oscille entre diff&#233;rents univers &#8211; parfois f&#233;rocement pointu, parfois humain, po&#233;tique, sensible.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;Break prison&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'ambition de Jackie Wang : montrer que l'univers carc&#233;ral ne se limite pas, et de loin, aux murs des prisons et p&#233;nitenciers. Elle &#233;voque l'&#233;mergence d'un &#171; &lt;i&gt;&#201;tat pr&#233;dateur&lt;/i&gt; &#187; dont &#171; &lt;i&gt;la fonction est de moduler les aspects dysfonctionnels du n&#233;olib&#233;ralisme&lt;/i&gt; &#187;. Ses tentacules ? Innombrables. Dans le premier chapitre, elle d&#233;cortique ainsi l'&#233;conomie de la dette, qui malm&#232;ne tant d'&#233;tudiants et de m&#233;nages ricains, accabl&#233;s par les impay&#233;s, mani&#232;re de perp&#233;tuer une domination &#233;conomique forg&#233;e aux plus sombres heures de l'esclavage. Autre pan d&#233;frich&#233; par Jackie Wang : la faillite financi&#232;re de municipalit&#233;s telles que D&#233;troit ou Ferguson, t&#226;chant de se rattraper aux branches en misant sur l'extorsion de fric aux citoyens les plus pauvres par le biais d'une police raciste. Tout sauf anodin : &#171; &lt;i&gt;L'utilisation abusive des frais et des amendes pour g&#233;n&#233;rer des revenus a eu un effet d&#233;vastateur sur la vie &lt;/i&gt;[des] &lt;i&gt;habitants noirs. Ces pratiques cr&#233;ent une atmosph&#232;re de peur, perturbent la vie quotidienne des citoyens, limitent fortement leur mobilit&#233; et les enferment dans un cercle vicieux de mis&#232;re &#233;conomique et l&#233;gale.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Capitalisme carc&#233;ral &lt;/i&gt;multiplie les exemples de vies bris&#233;es par une soci&#233;t&#233; exsudant la r&#233;pression et la prison de tous ses pores. Partout, le social d&#233;serte au profit du gris-b&#233;ton. Et tout se monnaye, se privatise : la police, les p&#233;nitenciers, les peines am&#233;nag&#233;es (notamment les bracelets connect&#233;s, &#233;norme march&#233;), la pr&#233;diction &#171; algorithmique &#187; des crimes&#8230; La toile de fond de &lt;i&gt;Robocop&lt;/i&gt;, en somme : &#171; [Dans ce film]&lt;i&gt;, les sbires de la grande compagnie OCP &#233;voquent &#224; plusieurs reprises le futur du maintien de l'ordre : des secteurs publics qui n'&#233;taient pas profitables auparavant, comme la police et les prisons, sont en r&#233;alit&#233; des march&#233;s qui attendent d'&#234;tre exploit&#233;s.&lt;/i&gt; &#187; Dit autrement, par Didier Fassin, qui signe la pr&#233;face de l'&#233;dition fran&#231;aise du livre : &#171; &lt;i&gt;Ces logiques pr&#233;datrices se retrouvent dans l'ensemble de l'appareil r&#233;pressif. Elles se combinent avec des logiques n&#233;olib&#233;rales qui se manifestent notamment par la cr&#233;ation d'&#233;tablissements p&#233;nitentiaires priv&#233;s et l'exploitation du travail sous-r&#233;mun&#233;r&#233; dans les ateliers des prisons.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jackie Wang fonde son approche sur la biopolitique, concept notamment port&#233; par tonton Foucault. Elle cherche &#224; d&#233;montrer que le pouvoir r&#233;pressif et carc&#233;ral d&#233;borde sur la vie m&#234;me des citoyens, sur leurs corps. Selon elle, il n'est d&#233;sormais plus de domaine qui &#233;chappe au grand n&#339;ud d'&#233;tranglement capitaliste. Dans le pays au plus fort taux d'incarc&#233;ration du monde, cette logique est particuli&#232;rement pouss&#233;e, asphyxiant les plus pauvres, en premier lieu les populations afro-am&#233;ricaines. C'est en ce sens que l'autrice en vient &#224; parler de &#171; &lt;i&gt;capitalisme racial&lt;/i&gt; &#187;. Et c'est dans la reprise en main de leurs destins par les principaux concern&#233;s qu'elle voit une possibilit&#233; d'&#233;mancipation. Car son livre n'est pas qu'une longue et brillante d&#233;ploration. Visant &#224; &#171; &lt;i&gt;armer l'imaginaire abolitionniste&lt;/i&gt; &#187;&lt;a href=&#034;#nb6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Selon les mots de Gwenola Ricordeau, qui signe la postface.&#034; id=&#034;nh6-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;, il porte un souffle d'insurrection, celui du mouvement&lt;i&gt; &lt;/i&gt;Black Lives Matter, celui des insurg&#233;s de Ferguson ou d'Occupy Wall Street, mais aussi celui de Rosa Luxemburg ou des Black Panthers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Au lieu des murs des prisons&lt;/i&gt; &lt;i&gt;/ Qu'&#233;closent les champs de fleurs&lt;/i&gt; &#187;, po&#233;tise Jackie Wang, semeuse de graines &#233;m&#233;rite. La grande &#233;vasion est une course de fond.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-right&#034; style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#201;milien Bernard&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb6-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Traduction de Philippe Blouin.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Selon les mots de Gwenola Ricordeau, qui signe la postface.&lt;/p&gt;
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