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	<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
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	<description>Mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales - en kiosque le premier vendredi du mois.</description>
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		<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
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		<title>&#171; Quand les b&#234;tes sont heureuses, on l'est aussi &#187;</title>
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		<dc:creator>&#201;milien Bernard</dc:creator>


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		<description>
&lt;p&gt;Charline, H&#233;l&#232;ne et Cl&#233;mence sont &#233;leveuses. Passionn&#233;es par leur m&#233;tier, elles travaillent ensemble dans une ferme de Haute-Vienne. Qu'il s'agisse de vaches, de ch&#232;vres ou de cochons, elles rappellent ici que l'&#233;levage peut aussi passer par une attention constante au bien-&#234;tre de l'animal. Et que les relations tiss&#233;es avec des b&#234;tes vou&#233;es &#224; &#171; nous nourrir &#187; sont parfois plus complexes qu'on pourrait le penser. Rencontre. Pour un foutu urbain comme moi, la Tournerie est un genre de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/CQFD-no198-mai-2021" rel="directory"&gt;CQFD n&#176;198 (mai 2021)&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/relation" rel="tag"&gt;relation&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Charline, H&#233;l&#232;ne et Cl&#233;mence sont &#233;leveuses. Passionn&#233;es par leur m&#233;tier, elles travaillent ensemble dans une ferme de Haute-Vienne. Qu'il s'agisse de vaches, de ch&#232;vres ou de cochons, elles rappellent ici que l'&#233;levage peut aussi passer par une attention constante au bien-&#234;tre de l'animal. Et que les relations tiss&#233;es avec des b&#234;tes vou&#233;es &#224; &#171; &lt;i&gt;nous nourrir &lt;/i&gt; &#187; sont parfois plus complexes qu'on pourrait le penser. Rencontre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_3633 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;36&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L500xH254/-1774-b1ef9.jpg?1779748351' width='500' height='254' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Illustration de Vincent Croguennec
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Pour un foutu urbain comme moi, la Tournerie est un genre de miracle. Au sein de cette ferme collective pos&#233;e dans un coin paum&#233; de Haute-Vienne, ils sont en effet une douzaine de jeunes motiv&#233;&#183;es &#224; pratiquer depuis environ cinq ans une agriculture &#224; taille humaine et militante. Loin de l'industriel et de l'exploitation. Loin de la solitude et de la d&#233;pression. Loin des pesticides et du gigantisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur 80 hectares de terrain, certain&#183;es font du mara&#238;chage, d'autres du pain ou de la bi&#232;re&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Tous les produits sont bio et vendus au magasin de la ferme.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;. Sur place, il y a aussi des vaches et des b&#339;ufs, ainsi que des ch&#232;vres et des cochons &#8211; chaque cheptel &#233;tant d'environ 50 t&#234;tes. Elles sont surtout trois &#224; s'occuper de ces b&#234;tes. Il y a Charline, qui se partage entre vaches et mara&#238;chage. H&#233;l&#232;ne qui oscille entre vaches et ch&#232;vres. Et Cl&#233;mence qui est en charge des cochons. Des exp&#233;riences forc&#233;ment diff&#233;rentes, ne serait-ce que par les caract&#233;ristiques de chaque activit&#233; &#8211; les porcs et les b&#339;ufs sont &#233;lev&#233;s pour leur viande, les ch&#232;vres et les vaches d'abord pour leur lait &#8211;, mais li&#233;es par une volont&#233; commune d'offrir aux b&#234;tes une vie &lt;i&gt;heureuse&lt;/i&gt;, malgr&#233; l'&#233;p&#233;e de Damocl&#232;s de l'abattoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je leur ai propos&#233; de mener une p&#233;rilleuse discussion collective autour de leurs rapports aux b&#234;tes, elles ont toutes trois accept&#233; de se pr&#234;ter au jeu. Sans doute parce qu'elles estiment que l'on peut tout &#224; fait concilier la d&#233;fense d'un mode de vie soutenable et respectueux de la nature avec le recours &#224; l'&#233;levage et &#224; ce qu'il implique &#8211; l'abattage final. Cela ne veut pas dire qu'elles ne s'interrogent pas ou parlent d'une m&#234;me voix. Simplement : ce quotidien qu'elles partagent avec leurs b&#234;tes, elles ne le voient pas sous l'angle d'une pr&#233;dation, mais d'une relation partag&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La parole est aux &#233;leveuses.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;***&lt;/strong&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un contrat &#224; honorer&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Charline&lt;/strong&gt; : Cette envie de bosser avec des b&#234;tes vient de mon enfance. Mes parents travaillaient avec des chevaux et la relation &#224; l'animal est rapidement devenue ma passion. &#192; tel point qu'au moment o&#249; la question de l'agriculture s'est pos&#233;e, l'&#233;levage m'a sembl&#233; &#234;tre une &#233;vidence. Et si aujourd'hui j'ai parfois des doutes sur le syst&#232;me dans lequel on s'inscrit et sur notre utilit&#233; politique, je ne voudrais pas faire autre chose que passer mes journ&#233;es en compagnie de mes b&#234;tes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant tout, je consid&#232;re qu'il y a un &lt;i&gt;deal&lt;/i&gt; pass&#233; avec elles. Elles nous offrent de la viande et du lait, tandis qu'en retour on leur donne nourriture et protection. C'est pour &#231;a que j'ai tr&#232;s mal v&#233;cu la mort accidentelle d'un veau il y a peu. Ce n'&#233;tait pas de notre faute, mais je me suis dit sur le moment que nous n'avions pas honor&#233; notre part du contrat. Un sentiment d'autant plus terrible qu'on pense tout le temps &#224; cette responsabilit&#233;. On veut que les b&#234;tes soient bien nourries, en troupeaux, dehors le plus souvent possible. Et on consid&#232;re qu'on travaille avec elles, &lt;i&gt;ensemble&lt;/i&gt;. Un seul moment nous &#233;chappe pour l'instant, celui de l'abattoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cl&#233;mence&lt;/strong&gt; : Moi aussi je porte une attention extr&#234;me &#224; la sant&#233; et au bonheur de mes cochons. Je veux qu'ils vivent dans le confort. Sachant qu'il y a de nombreuses similitudes entre un cochon et un sanglier, je fais en sorte qu'ils connaissent au maximum ce qu'ont ces derniers dans la nature : qu'ils puissent avoir acc&#232;s &#224; l'herbe, gratter le sol, se bauger dans la boue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusqu'&#224; la fin, il y a ce sentiment de responsabilit&#233; qui est omnipr&#233;sent. Au point que leur sant&#233; m'importe encore au moment o&#249; ils sont charg&#233;s dans la remorque en direction de l'abattage. Un jour, l'un d'eux s'est bless&#233; lors de cette &#233;tape et &#231;a m'a vraiment boulevers&#233;e. Notre r&#244;le, c'est de faire le maximum pour qu'ils soient bien &lt;i&gt;jusqu'au bout&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et quand les b&#234;tes sont heureuses, alors on l'est aussi. Avec des moments de joie fabuleux. Je n'&#233;changerais pour rien au monde ces instants o&#249;, apr&#232;s avoir boss&#233; sur des cl&#244;tures, j'ouvre la porte aux cochons qui d&#233;couvrent leur nouvel espace et sont tellement contents qu'ils font des pirouettes dans tous les sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H&#233;l&#232;ne&lt;/strong&gt; : Je ressens la m&#234;me chose quand on change les ch&#232;vres de p&#226;ture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Charline&lt;/strong&gt; : Ou quand il y a un veau qui na&#238;t et que toutes les autres vaches arrivent en courant&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_3634 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;36&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L500xH378/-1775-ccef7.jpg?1779748351' width='500' height='378' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Illustration de Vincent Croguennec
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H&#233;l&#232;ne&lt;/strong&gt; : Tout &#231;a pour dire que si les v&#233;gans &lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Qui excluent tout produit animal de leur alimentation.&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt; se focalisent sur la question de l'abattage et de la mort, ce n'est qu'une infime partie du temps pass&#233; avec les b&#234;tes. Au quotidien, c'est &#224; la fois une implication &#233;norme et une joie r&#233;p&#233;t&#233;e. Avec des pr&#233;occupations r&#233;currentes : comment on g&#232;re la reproduction, l'alimentation et l'espace de vie ; comment on s'occupe des petits ; comment on vit des choses ensemble. Une chose est s&#251;re : le rapport aux b&#234;tes est tr&#232;s complexe, travers&#233; par ce qu'on vit chacun dans nos vies, nos sensibilit&#233;s et les b&#234;tes en question. Cela passe par divers canaux, qui vont de l'odeur &#224; tes souvenirs d'enfance. Cl&#233;m' n'a pas les m&#234;mes relations &#224; ses cochons, que Cha' aux vaches ou moi aux ch&#232;vres.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;Ces b&#234;tes qui t'&#233;l&#232;vent&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Charline&lt;/strong&gt; : Ce qui est s&#251;r, c'est que cette relation a des effets sur toi. D'autant qu'avec les b&#234;tes, tu ne contr&#244;les pas tout. Si tu veux changer les ch&#232;vres de p&#226;ture mais qu'elles ne veulent pas, eh bien c'est comme &#231;a &#8211; tu t'en vas et tu reviens plus tard. Pour moi qui ai d'abord connu la relation &#224; l'animal avec des chevaux, c'&#233;tait inimaginable avant. J'&#233;tais influenc&#233;e par ce c&#244;t&#233; dressage et la recherche de fusion qui l'accompagne. Mais avec les vaches, &#231;a ne fonctionne pas comme &#231;a. Et c'est encore pire avec les ch&#232;vres, parce que tu n'as pas de prise : un troupeau c'est un fluide, qu'il faut apprendre &#224; laisser couler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H&#233;l&#232;ne&lt;/strong&gt; : Oui, ce m&#233;tier t'apprend qu'avec les animaux &#231;a ne se passe jamais comme tu l'avais imagin&#233;. Et qu'il faut l&#226;cher l'affaire par moments. C'est une relation qui demande donc de se bousculer. Depuis que j'ai commenc&#233; l'&#233;levage, beaucoup de mes &lt;i&gt;a priori &lt;/i&gt;ont chang&#233;. On &#233;volue au contact des b&#234;tes, ce qui est bon signe. Et puis je me suis toujours dit que je ne me l&#232;verai jamais pour autre chose que cette relation &#224; l'animal. Depuis que je suis plong&#233;e dedans, j'arrive &#224; sauter du lit avec joie. Par contre, le jour o&#249; &#231;a dispara&#238;t, je ne me l&#232;ve plus...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Charline&lt;/strong&gt; : Elles t'ont bien &#233;lev&#233;e, tes b&#234;tes&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(Rires)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H&#233;l&#232;ne&lt;/strong&gt; : C'est clair. Et j'aime bien changer la focale de cette mani&#232;re. Voir que les ch&#232;vres m'ont d'une certaine mani&#232;re &#233;duqu&#233;e. Par exemple, si on avait le choix, je ne les changerais pas de parc aussi souvent. Sauf qu'elles le demandent. Je ne suis pas qu'&#233;leveuse, je suis &#233;lev&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Charline&lt;/strong&gt; : J'aurais tendance &#224; dire que ce n'est pas le cas avec les vaches, parce qu'elles sont moins fut&#233;es. Mais &#224; bien y r&#233;fl&#233;chir, il y a souvent des combats psychologiques avec elles, toujours perdus. Par exemple quand je les mets dans une parcelle o&#249; il n'y a plus rien &#224; bouffer, qu'elles me meuglent dessus et finissent par obtenir gain de cause : je les d&#233;place. Elles savent que c'est ma part du&lt;i&gt; deal &lt;/i&gt;que de respecter leurs d&#233;cisions. Sachant que ce contrat vient de loin. Il d&#233;coule du fait qu'elles ont accept&#233; de se faire domestiquer. Si un animal est domestiqu&#233;, c'est qu'il y a trouv&#233; son int&#233;r&#234;t &#8211; il y a plein d'esp&#232;ces qui ne l'ont jamais &#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cl&#233;mence&lt;/strong&gt; : Quand je vous &#233;coute parler de votre rapport aux b&#234;tes, je me rends compte que je ne suis pas dans la m&#234;me situation. Oui, les cochons m'offrent du bonheur et je veux leur bonheur. Mais je ne m'autorise pas de relations privil&#233;gi&#233;es. Sans doute parce que mes b&#234;tes &#224; moi, je ne les fr&#233;quente g&#233;n&#233;ralement pas plus d'un an grand maximum. Quand j'entame une relation avec des cochons, je sais que c'est pour les tuer, pour faire de la viande. Vous, c'est avant tout pour faire de la reproduction et du lait. On ne part pas du m&#234;me postulat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces conditions, s'attacher c'est trop dur. Par exemple, il y a en ce moment un jeune &#224; qui je dois faire des piq&#251;res parce qu'il est malade. Sauf que, pour les lui faire, je dois l'amadouer avec des fromages rat&#233;s de la fromagerie. &#199;a marche tr&#232;s bien, &#231;a me permet de lui faire les piq&#251;res en douceur. Le probl&#232;me : il est en train de s'habituer &#224; ce traitement de faveur. Et quand je donne &#224; manger &#224; tout le monde, il arrive comme un d&#233;rat&#233; et me regarde droit dans les yeux avec toute l'envie du monde, attendant le suppl&#233;ment... C'est hyper dur de lui refuser. Mais si je ne le fais pas, je pense que jamais je ne serai capable de l'emmener &#224; l'abattoir. D'o&#249; une id&#233;e que j'ai en t&#234;te, &#224; l'avenir : &#233;lever un cochon truffier. L&#224;, je pourrai me permettre cette relation particuli&#232;re sur la longueur.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_3635 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;36&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://cqfd-journal.org/IMG/jpg/-1776.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L500xH715/-1776-cac95.jpg?1779748352' width='500' height='715' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Illustration de Vincent Croguennec
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H&#233;l&#232;ne&lt;/strong&gt; : C'est marrant parce que moi, en ch&#232;vres et en vaches, je ne me dis jamais &#171; &lt;i&gt;Faut que j'arr&#234;te, sinon je l'emm&#232;ne pas &#224; l'abattoir&lt;/i&gt; &#187;. Se focaliser sur la fin, c'est &#234;tre dans une optique de consommation. &#199;a oblit&#232;re tout le reste. Je me concentre justement sur les moments de partage. Par exemple, il y a un troupeau de vaches et de b&#339;ufs qui ne vivent pas &#224; la ferme, mais en ext&#233;rieur. On va les voir une fois par jour environ et c'est toujours un plaisir. Parce que pour elles, on est toujours une bonne nouvelle : soit on les change de pr&#233;, soit on leur apporte du foin. On a cr&#233;&#233; une relation.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'abattoir : ce qui &#171; &#233;chappe &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cl&#233;mence&lt;/strong&gt; : Ce n'est pas un plaisir pour moi d'aller &#224; l'abattoir, mais ce n'est pas non plus un traumatisme. Sans doute parce que petite d&#233;j&#224; j'avais l'habitude : mes parents ramenaient des demi-cochons qu'on emballait dans la cuisine. En revanche, je ne supporte pas de me dire qu'on ne ma&#238;trise pas certaines choses. Quand le boucher me dit qu'il y a un gros bleu dont j'ignorais l'existence sur la peau d'une b&#234;te, je le vis mal : sachant tout de mes b&#234;tes, je peux dire que ce n'&#233;tait pas l&#224; avant l'abattoir. Et &#231;a implique qu'il y a cette partie qui m'a &#233;chapp&#233;. Car oui, cette &#233;tape nous &#233;chappe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pour &#231;a que quand Jocelyne Porcher parle de d&#233;velopper l'abattoir sur place &lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La sociologue Jocelyne Porcher a fond&#233; le collectif Quand l'abattoir vient &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;, &#231;a me parle. Ici, on r&#233;fl&#233;chit &#224; des solutions de ce genre, comme les caissons d'abattage mobiles, avec plusieurs &#233;leveurs qui se regrouperaient. L'id&#233;e : l'animal est abattu chez toi, si bien que tu ma&#238;trises tout le cycle. Cela forme un tout pour moi : &#233;lever chaque b&#234;te avec amour, mais aussi l'amener &#224; l'abattoir, porter sa carcasse dans tes bras, la mettre dans un caisson, la d&#233;couper. Pendant un an, je l'ai nourri, j'ai pris soin d'elle, etc. C'est une mani&#232;re d'assumer, de donner de la valeur aux choses. Comme disait ma m&#232;re : &#171; &lt;i&gt;Au moins, elle n'est pas morte pour rien...&lt;/i&gt; &#187; De la m&#234;me mani&#232;re que si quelqu'un ne finit pas sa viande &#224; table je trouve &#231;a hyper choquant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Charline&lt;/strong&gt; : Oui, c'est une question de respect. Je me souviens du jour o&#249; il y a eu une coupure de courant d'un cong&#233;lo dans lequel il y avait de la viande. J'&#233;tais boulevers&#233;e, parce que je savais tr&#232;s bien quelle vache &#233;tait concern&#233;e. Et j'&#233;tais l&#224; &#224; me dire &#171; &lt;i&gt;Putain, je chiale devant un bout de viande, c'est trop con&lt;/i&gt; &#187;. Mais il faut vivre tout le processus pour comprendre la valeur de ce qui est tiss&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_3637 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;36&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://cqfd-journal.org/IMG/jpg/-1778.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L500xH574/-1778-9b2be.jpg?1779748352' width='500' height='574' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Illustration de Vincent Croguennec
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cl&#233;mence&lt;/strong&gt; : Il faut aussi dire que cela s'inscrit dans un cycle. Ce n'est pas que l'animal, mais les c&#233;r&#233;ales que tu fais pousser pour le nourrir, la vie ensemble. C'est le bout de la cha&#238;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Charline&lt;/strong&gt; : Et malgr&#233; tout, la relation est tellement complexe qu'il y a des moments o&#249; tu as de gros doutes &#8211; &#231;a brasse. Aussi parce qu'on ne nous a pas transmis dans notre enfance ces questions de rapport &#224; la mort, &#224; l'abattage, &#224; la sant&#233; d&#233;faillante. Du coup on apprend sur le tas. Et parfois c'est rude. Tu charges un b&#339;uf dans la b&#233;taill&#232;re, il r&#233;siste, il pleut, et c'est pour l'envoyer &#224; l'abattoir, alors tu te dis &#171; &lt;i&gt;Mais merde, c'est quoi ma vie&lt;/i&gt; &lt;i&gt; ?&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cl&#233;mence&lt;/strong&gt; : Tant que tu n'as pas v&#233;cu ce genre de moments, tu ne peux pas savoir. Et peut-&#234;tre qu'un jour je ne pourrai plus emmener de cochons &#224; l'abattoir. C'est arriv&#233; &#224; une amie &#233;leveuse de vaches allaitantes qui formulait les choses ainsi : &#171; &lt;i&gt;&#199;a m'est tomb&#233; dessus un jour, j'arrivais plus &#224; les emmener.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H&#233;l&#232;ne&lt;/strong&gt; : Personnellement, je ne change pas de regard &#224; l'abattoir. Du coup je vis ce moment hyper mal. Et je pense qu'on ne respecte pas le contrat en les amenant dans ces abattoirs conventionnels. Mais il ne faut pas ramener toute notre activit&#233; &#224; &#231;a. Le reste du contrat est respect&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Charline&lt;/strong&gt; : Justement, c'est bien s&#251;r paradoxal, mais je me dis parfois que ce moment est encore pire pour nos b&#234;tes &#224; nous. Parce qu'elles ont eu une bonne vie, ont v&#233;cu dehors des ann&#233;es. Et voil&#224; qu'on les met dans une bo&#238;te, puis dans une autre bo&#238;te, et forc&#233;ment elles sont en panique totale.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_3636 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;36&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L500xH436/-1777-cc9b4.jpg?1779748353' width='500' height='436' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Illustration de Vincent Croguennec
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Si on abattait &#224; la ferme, je pense qu'il y aurait plein de trucs qui se l&#232;veraient. J'aurais moins la boule au bide. L&#224; c'est tellement opaque &#8211; tu ne vois pas mais tu devines. Plus que de me d&#233;tacher de l'acte de mise &#224; mort, je veux m'en rapprocher. Pour la coh&#233;rence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H&#233;l&#232;ne&lt;/strong&gt; : Nous, &#233;leveurs paysans, on milite pour un abattage plus respectueux des animaux mais c'est une r&#233;ponse partielle au probl&#232;me. La vraie solution serait de tout changer et qu'il n'y ait plus d'&#233;levage industriel et donc plus d'abattage industriel. &lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;Questions de fond&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cl&#233;mence&lt;/strong&gt; : Tout &#231;a s'inscrit dans notre d&#233;marche globale. Si on la porte avec des structures classiques, comme la Conf&#233;d&#233;ration paysanne, on essaye aussi de se r&#233;approprier localement tout ce qui est possible. Par exemple, je suis tr&#232;s investie dans la Cuma (Coop&#233;rative d'utilisation du mat&#233;riel agricole) du coin, un local ouvert &#224; tous les agriculteurs souhaitant adh&#233;rer. Ce n'est pas un lieu anodin : il permet de se r&#233;approprier le matos, de le partager. Moi je l'utilise pour les d&#233;coupes de viande. Et comme &#231;a, tu es ma&#238;tre de ton produit du d&#233;but &#224; la fin. Cette mani&#232;re de s'engager, tr&#232;s locale, t'am&#232;ne &#224; conna&#238;tre les agriculteurs voisins, &#224; partager des savoirs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H&#233;l&#232;ne&lt;/strong&gt; : Tu parlais de la Conf', et &#231;a me rappelle qu'il y a un moment j'&#233;tais plus militante. Sauf qu'en ce moment, je me pose tellement de questions sur l'&#233;levage en g&#233;n&#233;ral que je ne sais plus trop quoi penser. Et &#231;a me renvoie aux d&#233;bats initi&#233;s par les v&#233;gans. Au d&#233;but, quand ils ont commenc&#233; &#224; davantage faire parler d'eux dans notre coin, je l'ai hyper mal pris, d'autant que c'&#233;tait pr&#233;sent dans notre sph&#232;re proche. Et j'avais envie de leur dire qu'ils parlaient de ce qu'ils ne connaissaient pas, que c'&#233;tait une r&#233;action de personne urbaine, coup&#233;e des r&#233;alit&#233;s. Je voulais leur expliquer le rapport tiss&#233; avec les b&#234;tes. Mais aujourd'hui, je me dis parfois que, sur le fond, ils n'ont pas tort : c'est vrai qu'on fait n'importe quoi avec les animaux sur terre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Charline&lt;/strong&gt; : C'est s&#251;r que ces questions du v&#233;ganisme et de l'antisp&#233;cisme nous poussent &#224; nous interroger. Oui, c'est le bon sujet, le bon combat, et ils font avancer des trucs. Pour moi, le simple v&#233;g&#233;tarisme est absurde : si tu manges du fromage, forc&#233;ment tu es dans ce syst&#232;me. Si t'as du lait, t'as des morts. Donc en un sens, les v&#233;gans ont raison. Mais dans le m&#234;me temps, ils n'ont pas les bonnes solutions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cl&#233;mence&lt;/strong&gt; : Sur ce point, je ne suis pas d'accord. Pour moi certains de ces militants et militantes sont dangereux dans ce qu'ils portent. Leur volont&#233;, c'est la fin de l'&#233;levage. Et s'ils ne s'attaquent pas pour l'instant aux &#233;levages paysans, ils ne pensent pas moins qu'on fait partie du probl&#232;me &#8211; alors qu'on construit ici l'inverse de l'agriculture industrielle. Sachant que leurs alternatives, au fond, c'est l'agroalimentaire et la chimie &lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;R&#233;f&#233;rence &#224; un sujet qui fait d&#233;bat : l'&#233;ventuelle g&#233;n&#233;ralisation du recours (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H&#233;l&#232;ne&lt;/strong&gt; : C'est une histoire de trajectoires, aussi. Mais je crois que je les comprends. Si je vivais en ville, je pense que je serais v&#233;gan. Il faut vivre ce rapport &#224; l'animal, pour comprendre que l'&#233;levage, ce n'est pas forc&#233;ment de l'exploitation. On travaille ensemble, on tisse des liens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cl&#233;mence&lt;/strong&gt; : Pour moi, ce qui a cr&#233;&#233; les v&#233;gans, c'est l'industrie. Avant, les gens savaient ce que c'&#233;tait de manger de la viande, parce que les animaux &#233;taient tu&#233;s devant eux. Puis on a planqu&#233; tout &#231;a. Aujourd'hui, on te fout un steak bizarre dans ton assiette, tu ne sais plus ce que c'est. Et quand t'en prends conscience, tu trouves &#231;a horrible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Charline&lt;/strong&gt; : On a tout &#233;loign&#233;, distanci&#233;. Et ce qu'on essaye de faire &#224; la Tournerie, c'est justement l'inverse : reprendre la main sur notre environnement et notre alimentation.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-right&#034; style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;&lt;strong&gt;Propos recueillis par &#201;milien Bernard&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Cet article fait partie de notre dossier &#171; Demain les b&#234;tes ! &#187;, publi&#233; dans le num&#233;ro 198 de&lt;/i&gt; CQFD.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Tous les produits sont bio et vendus au magasin de la ferme.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt; &lt;/span&gt; Qui excluent tout produit animal de leur alimentation.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;La sociologue Jocelyne Porcher a fond&#233; le collectif Quand l'abattoir vient &#224; la ferme, en 2015. Dans ses ouvrages, notamment &lt;i&gt;Vivre avec les animaux. Une utopie pour le XXIe si&#232;cle&lt;/i&gt; (La D&#233;couverte, 2014), elle d&#233;veloppe un plaidoyer pour un &#233;levage rompant avec les logiques industrielles.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;R&#233;f&#233;rence &#224; un sujet qui fait d&#233;bat : l'&#233;ventuelle g&#233;n&#233;ralisation du recours &#224; des aliments non carn&#233;s mais fabriqu&#233;s dans des conditions industrielles d&#233;sastreuses.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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