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	<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
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	<description>Mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales - en kiosque le premier vendredi du mois.</description>
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		<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
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		<title>Inceste : silence, on &#233;crabouille</title>
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		<dc:creator>Mathilde Offroy</dc:creator>


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&lt;p&gt;Souvent rel&#233;gu&#233; au rang de fait divers sordide, longtemps prot&#233;g&#233; par un silence de plomb, l'inceste est pour l'anthropologue Doroth&#233;e Dussy le Berceau des dominations, titre de l'enqu&#234;te percutante qu'elle a consacr&#233;e au sujet. Anthropologue au CNRS, Doroth&#233;e Dussy a subi des abus sexuels pendant son enfance. C'est ce qui l'a pouss&#233;e &#224; mener une longue enqu&#234;te ethnographique sur l'inceste. Durant plusieurs ann&#233;es, elle a rencontr&#233;, par le biais d'associations d'accueil de victimes, en (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Souvent rel&#233;gu&#233; au rang de fait divers sordide, longtemps prot&#233;g&#233; par un silence de plomb, l'inceste est pour l'anthropologue Doroth&#233;e Dussy &lt;i&gt;le Berceau des dominations&lt;/i&gt;, titre de l'enqu&#234;te percutante qu'elle a consacr&#233;e au sujet.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_3653 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;29&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L500xH353/-1793-ba353.jpg?1782828817' width='500' height='353' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Illustration Sarah Fisthole
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;lettrine&#034;&gt;A&lt;/span&gt;nthropologue au CNRS, Doroth&#233;e Dussy a subi des abus sexuels pendant son enfance. C'est ce qui l'a pouss&#233;e &#224; mener une longue enqu&#234;te ethnographique sur l'inceste. Durant plusieurs ann&#233;es, elle a rencontr&#233;, par le biais d'associations d'accueil de victimes, en France et au Qu&#233;bec, des personnes ayant subi l'inceste enfants. Elle s'est &#233;galement rendue en prison, o&#249; elle a men&#233; des entretiens avec des incesteurs condamn&#233;s. Fruit de ce travail, &lt;i&gt;Le Berceau des dominations. Anthropologie de l'inceste&lt;/i&gt;, publi&#233; une premi&#232;re fois en 2013, vient d'&#234;tre r&#233;&#233;dit&#233; aux &#233;ditions Pocket. Charlotte Pudlowski &lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Co fondatrice de Louie Media et r&#233;alisatrice d'un podcast remarquable sur (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;, qui signe la pr&#233;face, explique que c'est &#171; &lt;i&gt; le genre de livre qui changerait le monde si les gens voulaient bien le lire&lt;/i&gt; &#187;. On ne peut qu'acquiescer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car &lt;i&gt;Le Berceau des dominations &lt;/i&gt;est un ouvrage crucial. L'autrice, qui revendique d'introduire une rupture dans l'&#233;criture et les rapports de domination qu'elle charrie, ne s'embarrasse pas de faux-semblants. Dans un style tranchant, parfois cru et imag&#233;, elle d&#233;cortique ce qu'elle nomme le &#171; &lt;i&gt;syst&#232;me inceste&lt;/i&gt; &#187;, d&#233;montrant que ce dernier structure et organise notre ordre social, bien au-del&#224; du cercle familial. Pour preuve, les enqu&#234;tes disponibles sur la pr&#233;valence de l'inceste, c'est-&#224;-dire la proportion d'enfants touch&#233;s par le ph&#233;nom&#232;ne. Elles s'accordent sur une fourchette basse de 5 &#224; 10 % d'enfants victimes d'abus sexuels dans leur famille. Des chiffres qui placent l'inceste bien loin du fait divers et permettent de dire que ce n'est pas un ph&#233;nom&#232;ne marginal, mais un fait social r&#233;pandu. Or, les soci&#233;t&#233;s humaines sont r&#233;put&#233;es &#234;tre fond&#233;es sur trois interdits universels : le cannibalisme, le meurtre et l'inceste. Ce dernier serait donc &#224; la fois l'un des tabous structurant nos soci&#233;t&#233;s et une pratique courante. Doroth&#233;e Dussy s'empare de cette contradiction qu'elle explique n'&#234;tre qu'apparente. Le &#171; &lt;i&gt; syst&#232;me inceste&lt;/i&gt; &#187; tient en effet par le silence, et c'est son interdit qui le lui garantit. Autrement dit : &#171; &lt;i&gt;L'interdit de l'inceste prot&#232;ge l'inceste. &lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les victimes sont des deux sexes, les incesteurs sont tr&#232;s majoritairement des hommes. Une statistique qu&#233;b&#233;coise &#233;value ainsi &#224; 4 % la proportion de femmes chez les auteurs d'abus sexuels. 96 % sont donc des hommes &lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cette &#233;tude porte sur les auteurs et autrices d'&#171; infractions sexuelles &#187; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;, et c'est loin d'&#234;tre anodin : Doroth&#233;e Dussy y voit un continuum entre les violences faites aux femmes et celles exerc&#233;es sur les enfants. Continuum qui d&#233;coule d'une m&#234;me conception masculiniste de la sexualit&#233;, les hommes s'autorisant &#224; s'approprier les corps &#224; leur port&#233;e, quels qu'ils soient. Continuum dont l'inceste serait une sorte de paroxysme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le Berceau des dominations&lt;/i&gt; n'est pas une lecture facile, parce qu'il contraint &#224; admettre que l'inceste est en fait un ph&#233;nom&#232;ne aussi banal qu'immonde. Mais, au-del&#224; du sentiment d'&#233;touffement que cette plong&#233;e peut inspirer, il permet de penser l'abominable. Par la charge analytique et politique qu'il porte, il redonne du souffle. Il interdit de refermer les yeux et nous impose de porter nos combats au-del&#224; de l'indignation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quel a &#233;t&#233; le point de d&#233;part de vos recherches ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ayant v&#233;cu l'inceste dans mon enfance, je me suis effondr&#233;e apr&#232;s ma th&#232;se et mon entr&#233;e au CNRS. En cherchant &#224; aller mieux, j'ai voulu lire pour comprendre, mais il y avait peu de ressources documentaires sur le sujet. La plupart concernaient la pr&#233;valence et leurs r&#233;sultats &#233;taient ahurissants. Depuis que ces enqu&#234;tes existent, c'est-&#224;-dire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, elles r&#233;v&#232;lent une proportion stable de 5 &#224; 10 % des enfants qui vivent des abus sexuels dans leur famille. De quoi faire r&#233;fl&#233;chir une anthropologue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai donc cherch&#233; ce qu'on avait en magasin et j'ai r&#233;alis&#233; que la multitude des travaux sur la question portait en r&#233;alit&#233; sur l'interdit de l'inceste, c'est-&#224;-dire sur les r&#232;gles de prescription matrimoniale et d'alliance. Par contre, il n'y avait rien sur ce qui se passe lorsque &#231;a arrive &lt;i&gt;vraiment&lt;/i&gt;. C'est de l&#224; que mon enqu&#234;te est partie. Avec cette question : qu'est-ce qui se passe quand &#231;a se produit r&#233;ellement ? Et que penser de cette proportion stable &#224; travers les &#226;ges, en Occident, dans des soci&#233;t&#233;s tr&#232;s diverses ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ce taux de pr&#233;valence permettrait de dire qu'on est tous touch&#233;s de pr&#232;s ou de loin par l'inceste...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; On consid&#232;re qu'en sixi&#232;me, dans une classe de trente &#233;l&#232;ves, il y a trois gosses incest&#233;s. Et, parce qu'un tiers des incesteurs sont des adolescents ou de grands enfants, dans une classe de seconde au lyc&#233;e, il y a un violeur. Rien que cette approche quantitative permet de dire qu'on est tous socialis&#233;s depuis tout petits avec des personnes qui ont v&#233;cu l'inceste &#8211; ou avec des incesteurs. Simplement, on ne les conna&#238;t pas. D&#232;s la maternelle, on a parfois un petit ou une petite camarade de classe qui vit des abus sexuels &#224; la maison. L'inceste, &#234;tre incest&#233;&#183;e, c'est &#234;tre viol&#233; chez soi &#224; r&#233;p&#233;tition, &#234;tre un objet sexuel. Et l'effet de cet &#233;crabouillement, de cette sexualit&#233; qu'on vous impose, fait qu'on ne vit pas une enfance normale et qu'on n'est pas tout &#224; fait pareil. Les autres enfants ne savent pas que cette petite fille ou ce petit gar&#231;on sont incest&#233;&#183;es, mais ils ne veulent pas trop avoir affaire &#224; eux. Et ils apprennent &#224; se taire, d&#233;j&#224;, &#224; ce moment. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelles d&#233;couvertes avez-vous faites durant vos recherches ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'un des grands enseignements de cette enqu&#234;te, c'est que l'inceste survient dans une famille o&#249; il est toujours d&#233;j&#224; l&#224;. Et il se transmet, dans la m&#234;me proportion, de g&#233;n&#233;ration en g&#233;n&#233;ration. Cette stabilit&#233;, c'est le syst&#232;me inceste. Des m&#233;canismes le reconduisent &#224; peu pr&#232;s &#224; l'identique d'une d&#233;cennie &#224; l'autre. Comment ? Un peu comme tout dans la famille : par mim&#233;tisme. On voit bien ce qu'on h&#233;rite de nos ascendants, comment on reproduit des tics de langages ou des mimiques. Il y a aussi des go&#251;ts qui se transmettent, comme par exemple le foot. Dans les familles o&#249; il y a de l'inceste, les enfants passent leurs premi&#232;res ann&#233;es avec des parents, des oncles, des tantes, des grands-parents, qui ont eu par le pass&#233; des rapports incestueux. Et leurs relations en gardent la trace. Elles sont m&#226;tin&#233;es d'un rapport de fascination-r&#233;pulsion, d'&#233;rotisation, de d&#233;go&#251;t, de peur. Les enfants s'impr&#232;gnent de tous ces &#233;l&#233;ments et &#231;a passe &#224; la g&#233;n&#233;ration d'apr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est important &#224; prendre en compte, c'est que ce qui se joue dans la famille incestueuse est assez banal. Tous nos rapports sociaux sont p&#233;tris et p&#233;n&#233;tr&#233;s de rapports de domination. La famille, avec sa forte asym&#233;trie des positions, est une cascade de dominations, et l'inceste en est une sorte de paroxysme. Parce qu'&#233;videmment il y a de la sexualit&#233; dans l'inceste, mais c'est un m&#233;lange, une articulation entre sexualit&#233; et inclination pour l'&#233;crabouillement. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous parlez d'ailleurs &#224; plusieurs reprises d' &#171; &#233;crabouillement &#187;, d'enfants &#171; &#233;crabouill&#233;s &#187;...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je trouve que c'est un mot qui convient. Parler de rapports de domination donne l'impression qu'on reste indemne. Alors que, quand on subit l'inceste, on est un peu comme une punaise &#233;crabouill&#233;e. On est en bouillie int&#233;rieurement et &#231;a ne se voit pas. &#202;tre pris comme un objet sexuel emp&#234;che de se construire comme sujet. C'est &#231;a, &#234;tre &#233;crabouill&#233; : l'impossibilit&#233; de grandir autrement qu'en &#233;tant juste une carcasse. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous montrez qu'il n'y a pas un profil type d'incesteur. Toutefois, une figure revient &#224; plusieurs reprises dans votre travail, c'est celle du patriarche...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; S'il y a 5 &#224; 10 % d'incest&#233;&#183;es, il faut la m&#234;me proportion d'incesteurs, ce qui fait en France trois &#224; six millions de violeurs. C'est beaucoup, trois &#224; six millions, c'est beaucoup d'hommes. Tous les hommes forts ou puissants d'une famille ne sont pas des incesteurs mais certains le sont. Presque tous ceux que j'ai rencontr&#233;s sont bien ins&#233;r&#233;s socialement. Ils ont une femme ou en ont eu, &#233;ventuellement des ma&#238;tresses. Ils ont une vie sexuelle bien remplie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces hommes, ces patriarches, prennent pour objet sexuel un enfant de leur famille, mais tr&#232;s peu sont p&#233;dophiles. Ils n'ont pas une inclination sexuelle sp&#233;cifique pour les enfants. Ce qu'ils recherchent, c'est la satisfaction imm&#233;diate de leurs d&#233;sirs et de leur bon plaisir. La satisfaction sans frustration de leur &#233;go&#239;sme &#8211; une socialisation typiquement masculine. Et donc ce sont des viols d'aubaine. L'occasion fait le larron. Pour autant, ces incesteurs ne se voient pas du tout comme des violeurs. Puisque ce qu'ils font ne ressemble pas au st&#233;r&#233;otype d'un viols, par un inconnu au coin d'un bois. Eux ne sont pas haineux. Ils &#8220;aiment beaucoup leur petite fille&#8221;. Ils sont de &#8220;bons p&#232;res de famille&#8221;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ils savent pourtant que ce qu'ils font n'est pas autoris&#233;...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#201;videmment. Tout le monde sait qu'on n'a pas de rapport sexuel avec un enfant. Mais ils le font quand m&#234;me. De la m&#234;me mani&#232;re qu'on s'est tous d&#233;j&#224; arrang&#233; avec nous-m&#234;me pour faire quelque chose d'interdit. C'est du m&#234;me ordre. Ce n'est pas vraiment plus important pour ces types d'aller dans la chambre de leur gosse ou dans la salle de bain pour satisfaire une mont&#233;e de libido que de se garer sur une place de stationnement pour les personnes handicap&#233;es. &#199;a ne compte pas plus. Parce qu'au fond, une fellation, qu'est-ce que c'est dans une vie ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment les incesteurs font-ils taire leurs victimes ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les strat&#233;gies de silenciation mises en place sont tr&#232;s efficaces. Pour faire taire, on peut rendre la parole de l'enfant ill&#233;gitime. En lui r&#233;p&#233;tant tout le temps qu'il est stupide, en le disqualifiant et le d&#233;valorisant d&#232;s qu'il fait quelque chose. On peut aussi instaurer un climat de crainte g&#233;n&#233;ralis&#233;, par exemple en massacrant les animaux domestiques. Tabasser un chien, tuer des chats de fa&#231;on atrocement cruelle, c'est une fa&#231;on de montrer qui est le patron. Le message est clair : si tu ne files pas droit, voil&#224; ce qui peut t'arriver.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La silenciation passe finalement tr&#232;s rarement par l'intimidation et la menace directe. La plupart du temps, &#231;a n'est m&#234;me pas formul&#233;, avec l'id&#233;e que ce qui n'est pas dit n'existe pas. Ce qui compte, c'est que le m&#244;me ne le dise pas au tout d&#233;but de la p&#233;riode des abus sexuels, ou qu'il ne soit pas entendu. Parmi les dizaines de personnes rencontr&#233;es au cours de mon enqu&#234;te, et qui avaient v&#233;cu l'inceste enfant, aucune ne s'est compl&#232;tement tue. Simplement, la plupart du temps, ce que les enfants disent n'est pas compr&#233;hensible. Ils n'ont pas encore de mots pour dire les gestes de la sexualit&#233; ou nommer les parties du corps. Ils essaient de le dire mais le font de fa&#231;on tellement elliptique que le message n'est pas re&#231;u.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, il faut bien avoir en t&#234;te que, au moment o&#249; un enfant est incest&#233;, l'inceste est d&#233;j&#224; l&#224; dans sa famille. Cela veut dire que ses parents ont &#233;t&#233; habitu&#233;s &#224; se taire et &#224; &#234;tre sourds et aveugles &#224; toutes les r&#233;v&#233;lations d'incestes. Donc, m&#234;me si l'enfant disait avec des mots clairs et intelligibles que son p&#232;re, son oncle ou le compagnon de sa m&#232;re lui impose des gestes sexuels, il ne serait pas entendu. Et, une fois que c'est install&#233;, ce ne sera plus dit. Parce que c'est tellement co&#251;teux de le dire qu'apr&#232;s ce premier essai, l'enfant se tait. Il peut ensuite se passer beaucoup de temps avant la prochaine tentative. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cette nouvelle tentative se fait parfois apr&#232;s une longue p&#233;riode d'amn&#233;sie...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Muriel Salmona &lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Psychiatre, Muriel Salmona travaille notamment sur la m&#233;moire traumatique et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt; &#233;value qu'une amn&#233;sie traumatique s'ensuit pour la moiti&#233; des enfants vivant des abus sexuels pr&#233;coces. L'amn&#233;sie, on sait ce que c'est mais on ne voit pas tr&#232;s bien comment &#231;a fonctionne pour l'inceste. On peut vivre une dissociation au moment sexuel, qui fait qu'on n'est pas l&#224;, qu'on n'est plus dans son corps. D'autres fois, on est l&#224; mais on oublie d&#232;s que l'incesteur sort de la chambre ou de la salle de bain. Tout le monde conna&#238;t &#231;a : c'est comme quand ce qu'on allait dire nous &#233;chappe la seconde d'apr&#232;s. Ici c'est la m&#234;me chose. On ne pourrait m&#234;me pas raconter ce qui s'est pass&#233; parce qu'on ne sait plus que &#231;a a exist&#233;. C'est horrible, on est priv&#233; de soi et on met du temps &#224; r&#233;unir tous les morceaux. Sortir de l'amn&#233;sie, c'est alors &#233;merger de ce brouillard. Une personne ou un &#233;v&#233;nement peut permettre un d&#233;clic en mettant une image et des mots sur ce qu'on a v&#233;cu. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Que se passe-t-il dans la famille au moment du d&#233;voilement, lorsque l'incest&#233;&#183;e r&#233;v&#232;le les faits dont il ou elle a &#233;t&#233; victime ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Au moment du proc&#232;s, les incesteurs ont s&#251;rement pass&#233; un sale quart d'heure mais, quand je les rencontre, l'effervescence est retomb&#233;e et la famille s'est recompos&#233;e autour d'eux. Ce qui montre bien que l'inceste est structurant et que la soci&#233;t&#233; fonctionne avec. La famille va bien jusqu'au moment du d&#233;voilement. C'est quand la r&#233;v&#233;lation est entendue que &#231;a pose probl&#232;me. Elle provoque une sorte de r&#233;volution dans cet ordre social o&#249; l'inceste devait &#234;tre tu. Le silence rompu, tout le monde est alors contraint de se repositionner, au moins jusqu'au moment d'arriver &#8211; ce qui n'est jamais compl&#232;tement possible &#8211; &#224; remettre le couvercle sur la marmite. Les fr&#232;res et s&#339;urs, les oncles et tantes, les grands-parents sont forc&#233;s de se demander ce qu'ils ont fait pendant tout ce temps, ce qu'ils n'ont pas vu ou refus&#233; de voir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sauf que se dire &#8220;&lt;i&gt;mon p&#232;re est un violeur&lt;/i&gt;&#8221;, c'est moche. Personne n'en a envie. Si bien que les gens pr&#233;f&#232;rent la situation d'avant, dans laquelle il &#233;tait juste leur p&#232;re. C'est comme &#231;a que, dans la grande majorit&#233; des cas, la famille se recompose autour de l'incesteur et non de l'incest&#233;&#183;e. C'est celui qui d&#233;nonce l'inceste qui contrevient &#224; l'ordre familial et c'est cette personne qui en est &#233;ject&#233;e, parfois avec ceux qui la suivent dans son d&#233;sir de d&#233;voilement. Quant &#224; l'incesteur, sa place de dominant ou de patriarche dans la cellule familiale n'est pas mise &#224; mal. Ce que &#231;a dit, c'est que son statut admet la possibilit&#233; qu'il ait viol&#233;. Il a faut&#233;, mais on l'absout. Un patriarche n'est jamais d&#233;tr&#244;n&#233;. Une fois qu'il est en place, c'est comme le pape, c'est jusqu'&#224; la mort. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous dites que l'inceste est un &#233;l&#233;ment structurant dans notre soci&#233;t&#233;...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; On en vient au titre du livre. En sciences sociales, les d&#233;terminants sociaux sont majoritairement pens&#233;s dans un mouvement du haut vers le bas. Depuis les structures sociales et les institutions vers nos vies quotidiennes &#224; nous, pauvres petits scarab&#233;es. Il me semble qu'on gagnerait &#224; raisonner &#224; l'envers. Les premiers moments de socialisation sont dans la famille. On s'impr&#232;gne de tout ce qui s'y passe, de tout ce qu'on apprend &#224; la maison. &#199;a nous structure et nous organise. C'est le cas du patriarcat, avec cette figure du patriarche, des rapports tr&#232;s asym&#233;triques dans la famille, et parfois de l'inceste. Par &#233;claboussure, &#231;a mod&#232;le ensuite tout notre &lt;i&gt;&#234;tre au monde&lt;/i&gt; et impr&#232;gne tous les autres rapports sociaux. L'inceste fonde beaucoup de choses. Et le terreau, le premier germe, c'est la famille. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Selon vous, notre syst&#232;me judiciaire ne peut pas &#234;tre un appui pour venir &#224; bout du &#171; syst&#232;me inceste &#187;. Pourquoi ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; En France, moins de 2 % des plaintes pour viol aboutissent &#224; une condamnation. Notre syst&#232;me judiciaire est hyper masculiniste. Et si ce sont des hommes comme Duhamel &lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Olivier Duhamel est politologue et constitutionnaliste. Dans La Familia (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt; qui font ou valident les textes de loi, on comprend pourquoi. Les d&#233;lais de prescription sont souvent attaqu&#233;s mais les proc&#233;dures judiciaires, le syst&#232;me d'administration de la preuve notamment, posent tout autant probl&#232;me. Tout est index&#233; sur le bon plaisir de l'incesteur, sur ce qu'il s'autorise ou s'interdit. M&#234;me la qualification des infractions &#8211; la diff&#233;rence entre agression sexuelle, viol ou atteinte sexuelle &#8211; est cal&#233;e sur la question de savoir si l'agresseur a r&#233;ussi ou non &#224; s'inhiber. Mais qui a dit qu'il &#233;tait moins pire que votre p&#232;re se masturbe devant vous &#8211; ce qui n'est m&#234;me pas une atteinte sexuelle &#8211; et vous oblige &#224; regarder en vous disant des insanit&#233;s, qu'un geste sexuel avec p&#233;n&#233;tration ? Aucune petite fille viol&#233;e, aucun petit gar&#231;on viol&#233;. Ce sont les patriarches, les dominants, qui font les institutions et d&#233;terminent nos structures sociales. Si les lois &#233;taient faites par des femmes viol&#233;es, notre soci&#233;t&#233; ne serait pas la m&#234;me. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;On parle beaucoup en ce moment de lib&#233;ration de la parole, notamment avec les #MeToo et #MeTooInceste. Avez-vous l'impression qu'on avance malgr&#233; tout ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Pour les personnes qui s'expriment &#224; travers #MeToo, il n'y a pas de retour en arri&#232;re possible, c'est un moment qui change leur vie. &#199;a permet le d&#233;voilement et &#231;a autorise &#224; d'autres la possibilit&#233; de le dire. Et donc de se r&#233;parer. Si ces gens sont r&#233;par&#233;s, on peut imaginer que leurs enfants n'auront pas la m&#234;me vie qu'eux. Pour autant, je ne suis pas s&#251;re que ce mouvement puisse bousculer les fondements de notre soci&#233;t&#233;. On voit bien comment des d&#233;cennies de travaux sur les violences conjugales n'ont pas permis qu'il y ait un f&#233;minicide de moins l'ann&#233;e derni&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En revanche, de plus en plus d'hommes voient qu'ils sont perdants dans l'inceste et le patriarcat dur. Tous n'ont pas envie d'&#234;tre un patriarche. Ce qui est une chose positive, &#233;tant donn&#233; que ce sont eux qui dirigent le monde. Il y a aujourd'hui plus de place pour des masculinit&#233;s diff&#233;rentes, &#233;panouies et l&#233;gitimes, qui ne sont pas dans l'&#233;crabouillement. Et s'il y a moins de jouissance dans l'exercice du pouvoir pour les hommes, il y aura moins d'&#233;crabouilleurs. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;strong&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-right&#034; style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;Propos recueillis par Mathilde Offroy&lt;/div&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Co fondatrice de &lt;i&gt;Louie Media&lt;/i&gt; et r&#233;alisatrice d'un podcast remarquable sur l'inceste : &#171; Ou peut-&#234;tre une nuit &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Cette &#233;tude porte sur les auteurs et autrices d'&#171; infractions sexuelles &#187; toutes cat&#233;gories confondues. Source : Minist&#232;re de la S&#233;curit&#233; publique du Qu&#233;bec (2016).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Psychiatre, Muriel Salmona travaille notamment sur la m&#233;moire traumatique et les cons&#233;quences psychiques des traumatismes pour les personnes ayant subi des violences.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Olivier Duhamel est politologue et constitutionnaliste. Dans &lt;i&gt;La Familia grande&lt;/i&gt; (Seuil, 2021), sa belle-fille, Camille Kouchner, a r&#233;v&#233;l&#233; les abus qu'il a commis sur son fr&#232;re, lorsqu'ils &#233;taient adolescents.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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