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	<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
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	<description>Mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales - en kiosque le premier vendredi du mois.</description>
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		<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
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		<title>Elsa Dorlin : La violence comme seul moyen de faire histoire</title>
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		<dc:creator>Jean-Baptiste Bernard</dc:creator>


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&lt;p&gt;Les livres, ceux qui comptent du moins, n'adviennent pas par hasard. Ils d&#233;barquent un beau matin, et c'est comme s'ils prenaient la parfaite mesure de l'air du temps. De ce qui est en train de se jouer. Ouvrages pr&#233;cieux par ce que se situant sur l'&#233;troit fil du moment &#8211; ils disent le d&#233;s&#233;quilibre du monde tout en donnant des cl&#233;s pour ne pas tomber. Pour comprendre ce qui est en train d'advenir, l&#224; maintenant, tout de suite. Se d&#233;fendre &#8211; Une philosophie de la violence est l'un de ces (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/CQFD-no165-mai-2018" rel="directory"&gt;CQFD n&#176;165 (mai 2018)&lt;/a&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Les livres, ceux qui comptent du moins, n'adviennent pas par hasard. Ils d&#233;barquent un beau matin, et c'est comme s'ils prenaient la parfaite mesure de l'air du temps. De ce qui est en train de se jouer. Ouvrages pr&#233;cieux par ce que se situant sur l'&#233;troit fil du moment &#8211; ils disent le d&#233;s&#233;quilibre du monde tout en donnant des cl&#233;s pour ne pas tomber. Pour comprendre ce qui est en train d'advenir, l&#224; maintenant, tout de suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Se d&#233;fendre &#8211; Une philosophie de la violence&lt;/i&gt;&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Publi&#233; chez Zones / La D&#233;couverte en 2017.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt; est l'un de ces livres rares. Sign&#233; de l'universitaire Elsa Dorlin, professeure de philosophie &#224; Paris 8, il revient sur l'histoire de l'autod&#233;fense et creuse la question du rapport &#224; la violence, de fa&#231;on lumineuse et combative. Et donne des cl&#233;s pour se ressaisir enfin de la force collective et mettre fin au sentiment d'impuissance g&#233;n&#233;ralis&#233;. Boum, la parole est &#224; Elsa Dorlin.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D&#233;politisation radicale de la soci&#233;t&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'op&#233;ration de l'&#201;tat contre la Zad fait montre d'une extr&#234;me brutalit&#233;, savamment recouverte par un discours m&#233;diatique paternaliste, marqu&#233; d'une forme d'autoritarisme l&#233;galiste. Il est question de &#8216;&#8216; &lt;i&gt;r&#233;tablir l'ordre&lt;/i&gt; &#8221; ou &#8216;&#8216; &lt;i&gt;l'&#201;tat de droit&lt;/i&gt; &#8221; &#8211; sans qu'on comprenne exactement de quel droit il s'agit. En r&#233;alit&#233;, ces mots-cl&#233;s ou formules &#233;cul&#233;es ont pour fonction d'op&#233;rer un recouvrement complet de la violence exerc&#233;e par l'&#201;tat. Ils font aussi office de signaux envoy&#233;s &#224; l'ensemble du mouvement social. Il s'agit de contrecarrer les coalitions, d'emp&#234;cher de rallier les zadistes qui sont pr&#233;sent&#233;s comme des groupuscules marginaux politiquement immatures. Macron a m&#234;me parl&#233; &#224; leur propos d'une &#8216;&#8216; &lt;i&gt;minorit&#233; politis&#233;e&lt;/i&gt; &#8221; &#8211; expression qui vise &#224; infantiliser les militants et &#224; pr&#233;senter les mouvements d'occupation comme des formes de contestation irrationnelle, folle, hyst&#233;rique, adolescente, etc. Comme si les blind&#233;s et les grenades assourdissantes servaient &#224; &#8216;&#8216; ramener &#224; la raison '' des adolescents r&#233;tifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette qualification de &#8216;&#8216;&lt;i&gt; minorit&#233; politis&#233;e&lt;/i&gt; '' en dit long aussi sur la repr&#233;sentation de ce qu'est le &#8216;&#8216; politique ''. Pour Macron, la majorit&#233; n'est pas &#8216;&#8216; politis&#233;e '' et ne doit surtout pas l'&#234;tre. En creux se dessine sa conception du peuple : une masse silencieuse. Des individus dont on g&#232;re les besoins et flux biologiques, &#233;conomiques, avec le sacro-saint &#8216;&#8216; pouvoir d'achat '' (c'est-&#224;-dire la consommation) pour seul imp&#233;ratif. Une population dont on attend qu'elle ne soit un &#8216;&#8216; peuple '' que dans l'acte circonscrit et strictement encadr&#233; de l'&#233;lection &#8211; aujourd'hui, &#231;a se r&#233;sume &#224; mettre un bulletin de vote dans l'urne tous les deux ou trois ans. Le rabattement du politique sur la mythologie de l'&#233;lection, dans le cadre de d&#233;mocraties repr&#233;sentatives, est une forme de d&#233;politisation radicale de la soci&#233;t&#233;. Dans la continuit&#233; des analyses d'Hannah Arendt, on peut consid&#233;rer qu'une telle r&#233;duction de la vie politique &#224; peau de chagrin est un legs du totalitarisme. Le fait d'appr&#233;hender les individus par le seul biais du travail, de la soci&#233;t&#233; du loisir ou de la consommation est l'autre face d'un gouvernement r&#233;pressif qui s'attaque au peuple. C'est-&#224;-dire &#224; l'existence de celles et ceux qui revendiquent une autre forme de vie politique, une autre forme de vie &#8216;&#8216; tout court ''. Laquelle passe par la restauration d'un espace public, d'un monde en commun et de vies vivables. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Marquer les corps&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Tel est le paradoxe des d&#233;mocraties lib&#233;rales. Elles pr&#233;tendent que les individus sont libres, tout en d&#233;ployant une r&#233;pression militaire face &#224; la cr&#233;ation de formes de vie se situant hors du cadre de la production capitaliste n&#233;o-lib&#233;rale. L'actuelle brutalisation des mouvements sociaux est destin&#233;e &#224; faire passer aux gens l'envie de r&#233;sister &#8211; mais aussi de vivre. Je pense &#224; la journ&#233;e festive organis&#233; &#224; Beaumont-sur-Oise fin avril par le collectif V&#233;rit&#233; pour Adama : kermesse, jeux gonflables, initiation &#224; la boxe&#8230; Les familles, les enfants rassembl&#233;s ont vu d&#233;barquer des fourgons de CRS, qui ont quadrill&#233; le quartier comme s'il s'agissait d'un dangereux rassemblement terroriste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est la vie qu'on tente d'abattre. Il s'agit de faire peur, de faire mal, de marquer les corps de ceux qui s'opposent. C'est flagrant depuis les mobilisations contre la loi Travail. Je pense &#224; certains de mes &#233;tudiant.e.s, qui ont particip&#233; au mouvement et ont subi les charges polici&#232;res. Ils ont &#233;t&#233; marqu&#233; dans leurs corps. C'est une exp&#233;rience qu'ils et elles ne sont pas pr&#234;ts d'oublier &#8211; la peur s'est inscrite en eux comme une exp&#233;rience premi&#232;re du politique. Dans ces conditions, la politisation est d'abord et avant tout une conversion de cette exp&#233;rience de la peur : pour moi, &#231;a rel&#232;ve de l'autod&#233;fense. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_2428 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;25&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L500xH285/-694-c362f.jpg?1783882145' width='500' height='285' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Par Vincent Croguennec.
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;G&#233;n&#233;alogie du maintien de l'ordre&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Susciter un tel effarement passe notamment par le d&#233;ploiement d'un dispositif d'exception. Apr&#232;s l'annonce du gouvernement de l'abandon du projet d'a&#233;roport de Notre-Dame-des-Landes, le 17 janvier, &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt; a publi&#233; un article sur le dispositif de maintien de l'ordre mis en place autour de la Zad. Un repr&#233;sentant de l'&#201;tat-major y explique qu'il s'agit d'un dispositif (humain, mat&#233;riel, strat&#233;gique) &#8216;&#8216; &lt;i&gt;sans pr&#233;c&#233;dent en m&#233;tropole&lt;/i&gt; '', avant de reconna&#238;tre qu'il pourrait y avoir des morts. Ces mots ne sont pas anodins. Par &#8216;&#8216; &lt;i&gt;sans pr&#233;c&#233;dent en m&#233;tropole&lt;/i&gt; '', il faut comprendre que l'&#201;tat a d&#233;j&#224; eu recours &#224; un tel dispositif dans les d&#233;partements et territoires d'outre-mer. Par exemple, en Guadeloupe en mars et mai 1967, en Martinique en f&#233;vrier 1974. Des op&#233;rations de &#8216;&#8216; maintien de l'ordre '' qui ont fait des dizaines de morts, de bless&#233;s, et aussi des actes de tortures, des assassinats cibl&#233;s. Alors que la France &#8216;&#8216;f&#234;te'' Mai 68, c'est la m&#233;moire des morts, assassin&#233;s pendant ces trois jours d'horreur, que l'on comm&#233;more en Guadeloupe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut se rappeler que lors des &#233;v&#233;nements, le pr&#233;fet de Guadeloupe est Pierre Bolotte, haut fonctionnaire ayant pass&#233; une partie de sa carri&#232;re dans les colonies &#8211; en 1957, pendant la bataille d'Alger, il &#233;tait directeur de cabinet du pr&#233;fet local. De retour en m&#233;tropole, nomm&#233; pr&#233;fet de Seine-Saint-Denis, il y a cr&#233;&#233; la premi&#232;re brigade anti-criminalit&#233; de France en 1971. Bref, il incarne tr&#232;s clairement un continuum dans la g&#233;n&#233;alogie du maintien de l'ordre : de la mise au pas coloniale &#224; celle des Dom-Tom, puis aux quartiers populaires de la m&#233;tropole. Les colonies et territoires d'outre-mer constituent ainsi un laboratoire d'exp&#233;rimentation de la r&#233;pression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette logique tend &#224; se d&#233;ployer aujourd'hui sur l'ensemble du territoire. Je crois que c'est justement ce qui se joue avec l'exp&#233;rimentation de ce dispositif exceptionnel de maintien de l'ordre &#224; Notre-Dame-des-Landes. Pour la premi&#232;re fois, ce sont des jeunes largement issus de la classe moyenne, majoritairement blanche, qui y sont confront&#233;s. La plupart des th&#233;oriciens contemporains du post-colonialisme consid&#232;rent qu'il s'agit l&#224; du &#8216;&#8216; &lt;i&gt;devenir n&#232;gre du monde&lt;/i&gt; '', selon l'expression du philosophe Achille Mbembe. Pour horizon, une r&#233;pression croissante frappant celles et ceux qui ne rentrent pas dans le rang &#8211; les d&#233;mocraties europ&#233;ennes s'alignent ainsi progressivement sur ce qui se pratiquait dans les colonies et importent la &#8216;&#8216; colonie '' sur leur territoire &#8216;&#8216; m&#233;tropolitain ''. Depuis des d&#233;cennies, les quartiers populaires connaissent une gestion &#224; proprement parler coloniale. Aujourd'hui, c'est au tour des zad, mais aussi, et plus largement, des mouvements d'occupation. Concr&#232;tement, cela signifie la mise en place de techniques de maintien de l'ordre qui, comme l'a montr&#233; Mathieu Rigouste dans ses travaux, rel&#232;vent de la contre-insurrection. Et dans ce cadre, les forces de l'ordre semblent avoir toute latitude pour marquer les corps, parfois gravement, blesser, tuer. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Principes de l'autod&#233;fense&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Comment se d&#233;fendre face &#224; un dispositif exposant des vies au risque de mort ? C'est toute la question de l'autod&#233;fense, que j'ai travaill&#233;e dans mon livre. Celle-ci peut prendre des formes bien diff&#233;rentes, mais au fond il s'agit toujours de tactiques pour se maintenir en vie, faire face &#224; une menace imm&#233;diate s'exer&#231;ant avec une violence sans limite. C'est &#224; &#231;a que fait r&#233;f&#233;rence Frantz Fanon dans &lt;i&gt;Les Damn&#233;s de la terre&lt;/i&gt;. &#192; ce moment o&#249; n'existe plus qu'une seule alternative : &#8216;&#8216; C'est lui ou moi. '' R&#233;agir n'est plus un choix quand la vie est directement menac&#233;e ou quand elle est rendue si invivable qu'elle se r&#233;sume &#224; la survie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le livre, j'&#233;voque le cas du Bund. Au d&#233;but du XXe si&#232;cle, ce mouvement ouvrier juif, tr&#232;s bien implant&#233; en Russie et en Pologne, a largement discut&#233; en son sein de l'autod&#233;fense et de l'action terroriste. R&#233;uni en congr&#232;s, il a finalement d&#233;cid&#233; de r&#233;affirmer la politique principielle de l'autod&#233;fense. Non parce qu'il se refusait &#224; tuer &#8211; par le pass&#233;, il avait d&#233;j&#224; plusieurs fois d&#233;cid&#233; la mort de membres de la police politique russe infiltr&#233;s dans ses rangs. Mais parce qu'il ne voulait pas faire un usage instrumental de la violence (&#224; une fin autre que d&#233;fendre sa vie), ni lui pr&#234;ter des vertus p&#233;dagogiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des principes aussi respect&#233;s par le Black Panther Party, pour qui l'autod&#233;fense devait se construire sur des bases intellectuelles et sociales, et relevait d'une strat&#233;gie r&#233;volutionnaire globale. Ses militant.e.s devaient se former intellectuellement et s'engager dans des programmes communautaires : soins m&#233;dicaux, distribution de nourriture, soutien scolaire, biblioth&#232;ques, &#233;coles, cours du soir etc. Certes, les membres du Black Panther Party aimaient arborer des armes et une allure martiale en public. Mais il ne s'agissait pas tant d'en faire usage que d'afficher symboliquement sa d&#233;termination &#8211; il s'agit d'une s&#233;miologie de la violence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela rejoint ce qui me pla&#238;t dans la r&#233;sistance d&#233;velopp&#233;e sur la Zad : elle ne se r&#233;sume pas seulement &#224; l'affrontement avec les forces de l'ordre pour survivre, mais aspire &#224; une autod&#233;fense politique qui t&#233;moigne aussi de la guerre id&#233;ologique en cours. Cet ent&#234;tement &#224; reconstruire, replanter, revenir et converger vers la zone est d'abord une lutte visant &#224; redonner du sens. Qu'est-ce qu'une vie bonne ? Et un droit &#224; la terre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que signifie inventer ses propres conditions de vie ? Creuser ces questions permet d'insuffler du signifiant. C'est une fa&#231;on de lutter pour ne pas &#234;tre annihil&#233; par les valeurs dominantes, par le cadre d'intelligibilit&#233; qui colonise les imaginaires et qui ram&#232;ne ces formes d'autod&#233;fense &#224; des formes de marginalit&#233;, d'ill&#233;galit&#233;, d'atteintes &#224; la propri&#233;t&#233; priv&#233;e, etc. C'est donc une mani&#232;re de sauver le monde pour qu'il soit vivable, face &#224; un dispositif r&#233;pressif qui a pour objectif de le rendre invivable. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enr&#244;ler la population&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Redonner du sens, c'est aussi d&#233;fendre la possibilit&#233; d'une vie o&#249; l'autre ne repr&#233;sente pas une menace. C'est primordial. Parce que l'&#201;tat s&#233;curitaire n&#233;olib&#233;ral ambitionne de transformer nos existences en vies parano&#239;aques. Jusqu'&#224; pr&#233;tendre que nous devrions nous sentir menac&#233;s par des personnes franchissant des fronti&#232;res sans y &#234;tre autoris&#233;es... Pour paradigme, la vall&#233;e de la Roya. La police y est omnipr&#233;sente, pourchassant les migrants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et la justice punit durement celles et ceux qui leur viennent en aide, distribuant copieusement amendes et peines de prison pour d&#233;lit de solidarit&#233;. Une s&#233;v&#233;rit&#233; qu'il faut mettre en regard avec l'indulgence dont a b&#233;n&#233;fici&#233; cette milice fasciste bloquant, le temps d'un week-end d'avril, le col de l'&#201;chelle. &#192; son encontre, nulle poursuite judiciaire. La diff&#233;rence de traitement est flagrante &#8211; cela signifie clairement l'octroi d'un droit absolu &#224; la &#8216;&#8216; l&#233;gitime d&#233;fense '' aux nationalistes et aux groupements fascistes. Une forme de blanc-seing pour des chasses &#224; l'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#201;tat favorise en r&#233;alit&#233;, via un discours exaltant la d&#233;fense de la nation ou de l'identit&#233; fran&#231;aise, l'&#233;mergence de milices citoyennes relevant d'une culture fasciste. &#192; l'image de ces paysans du Tarn qui s'organisent en milices en 2015, histoire d'effrayer les zadistes de Sivens. Ou de ces &#233;tudiants et professeurs cagoul&#233;s qui d&#233;barquent en mars dans un amphith&#233;&#226;tre de l'universit&#233; de Montpellier pour en chasser les partisans du blocage et r&#233;tablir ce qu'ils estiment &#234;tre leur droit &#224; suivre ou donner des cours. Des pratiques vigilantistes qui s'affichent en soutien de la r&#233;pression. Et qui s'imposent de plus en plus comme une forme de gestion locale. Ainsi du dispositif &#8220; voisins vigilants &#8221;. Ou de cette application permettant aux Ni&#231;ois de signaler en temps r&#233;el la commission d'une infraction ou d'un d&#233;lit. Peu &#224; peu, l'&#201;tat s&#233;curitaire n&#233;olib&#233;ral enr&#244;le la population. &#192; terme, il esp&#232;re la r&#233;duire &#224; deux uniques fonctions &#8211; se montrer vigilante et consommer. Et il escompte bien signer ainsi l'arr&#234;t de mort du sujet politique. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Faire front ensemble&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Cette sinistre &#233;volution peut encore &#234;tre mise en &#233;chec. D'o&#249; la n&#233;cessit&#233; de s'interroger sur les rapports &#224; la lutte et &#224; la violence, de r&#233;veiller des mouvements sociaux sur le point d'&#234;tre engloutis par un ras-de-mar&#233;e de mots, paroles et injonctions. Ces derni&#232;res ann&#233;es, on y a en effet beaucoup d&#233;battu et discut&#233;, en portant une attention excessive au type de contre-discours qu'il convient d'endosser, au genre d'action qu'il faut mener et &#224; la mani&#232;re dont il importe de la pr&#233;senter. Et on a accord&#233; une place centrale &#224; des mots et &#224; des d&#233;bats internes qui se sont r&#233;v&#233;l&#233;s extr&#234;mement chronophages, anthropophages. Beaucoup de gens se sont ainsi &#233;puis&#233;s dans la parole. Jusqu'&#224; finir par se d&#233;vorer les uns les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne partage pas ce go&#251;t pour les d&#233;bats sans fin. Et je ne crois pas que la conscientisation politique passe forc&#233;ment par le partage verbal subjectif d'une exp&#233;rience ou d'une revendication. &#192; mon sens, elle rel&#232;ve bien davantage d'une communion quasi corporelle de ce que signifie faire front ensemble. Ou d'endurer collectivement une charge polici&#232;re. Il convient d'en passer par l&#224; pour susciter une large coalition et faire na&#238;tre un &#8220; Nous &#8221;. Nos corps prennent conscience que nous endurons les m&#234;mes coups, selon des intensit&#233;s gradu&#233;es, mais port&#233;s par les m&#234;mes adversaires. Et que notre impuissance n'est pas une fatalit&#233;. Dans ce monde o&#249; tout concourt &#224; nous emp&#234;cher d'agir, la violence appara&#238;t ainsi comme seul moyen de faire histoire. Et d'affirmer collectivement notre force.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en partie ce qui vient de se jouer &#224; Notre-Dame-des-Landes. De fa&#231;on presque incroyable, les zadistes ont mis en &#233;chec l'imposant dispositif r&#233;pressif qui les prenait pour cible. Elles et ils ont d&#233;montr&#233; du m&#234;me &#233;lan combien il importe d'occuper un territoire sur lequel inventer une forme de vie d&#233;jouant les injonctions du n&#233;olib&#233;ralisme s&#233;curitaire. C'est en s'ancrant de fa&#231;on permanente dans un territoire, un quotidien, qu'ils se sont donn&#233;s les moyens de faire front. En r&#233;fl&#233;chissant &#224; la fa&#231;on de subvenir &#224; leurs besoins vitaux, &#224; d'autres vies possibles. Et en r&#233;inventant une fa&#231;on de vivre, d'habiter le monde en commun. Leur force s'est construite au jour le jour, dans le bricolage et la conflictualit&#233;. Dans la douleur aussi, parfois. Un lent et difficile chemin, qui a finalement nourri une imposante puissance collective. L&#224;, dans cette r&#233;solution obstin&#233;e &#224; occuper un territoire, &#224; r&#233;animer son corps, r&#233;side sans doute le devenir des mouvements sociaux et la r&#233;sistance &#224; ce processus mortif&#232;re, ce n&#233;cro-lib&#233;ralisme qui pr&#233;cis&#233;ment vise &#224; rendre les vies invivables. &#187;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Publi&#233; chez Zones / La D&#233;couverte en 2017.&lt;/p&gt;
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