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	<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
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	<description>Mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales - en kiosque le premier vendredi du mois.</description>
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		<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
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		<title>La parole est &#224; la d&#233;fonce</title>
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		<dc:creator>&#201;milien Bernard</dc:creator>


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&lt;p&gt;En mati&#232;re de drogues, toute exp&#233;rience est singuli&#232;re. Quel que soit le produit, chacun, chacune y vient et le consomme &#224; sa mani&#232;re. Voil&#224; ce que racontent les r&#233;cits intimes qui suivent, r&#233;colt&#233;s aupr&#232;s de personnes de notre entourage : des histoires de conso &#8211; pass&#233;e ou pr&#233;sente &#8211; et les raisons qui y ont pouss&#233; les unes et les autres. Si on a choisi de faire figurer ici alcool et antid&#233;presseurs, c'est qu'&#224; CQFD, l'id&#233;e selon laquelle il y aurait des drogues plus propres que d'autres (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/CQFD-no211-juillet-aout-2022" rel="directory"&gt;CQFD n&#176;211 (juillet-ao&#251;t 2022)&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L150xH106/duras_picole1-b45d8.jpg?1782957373' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='106' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;En mati&#232;re de drogues, toute exp&#233;rience est singuli&#232;re. Quel que soit le produit, chacun, chacune y vient et le consomme &#224; sa mani&#232;re. Voil&#224; ce que racontent les r&#233;cits intimes qui suivent, r&#233;colt&#233;s aupr&#232;s de personnes de notre entourage : des histoires de conso &#8211; pass&#233;e ou pr&#233;sente &#8211; et les raisons qui y ont pouss&#233; les unes et les autres. Si on a choisi de faire figurer ici alcool et antid&#233;presseurs, c'est qu'&#224; &lt;i&gt;CQFD&lt;/i&gt;, l'id&#233;e selon laquelle il y aurait des drogues plus propres que d'autres nous para&#238;t bien hypocrite. Place aux mots des premi&#232;res et premiers concern&#233;s.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Je me croyais plus forte que tout &#187; / (&lt;i&gt;P&#233;n&#233;lope, ex-consommatrice d'h&#233;ro&#239;ne et de crack&lt;/i&gt;) &lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; J'ai commenc&#233; par prendre de l'h&#233;ro &#224; 16 ans, le jour o&#249; une copine qui avait essay&#233; m'a dit : &#8220;C'est trop g&#233;nial, je connais le dealer, viens, je te le pr&#233;sente !&#8221; J'&#233;tais dans un coll&#232;ge de bourges dans le Marais &#224; Paris, ann&#233;es 1980, o&#249; d&#233;j&#224; on sniffait de la colle. Quand je voyais les punks aux Halles, je voulais tra&#238;ner avec eux, leur ressembler. Alors je suis vite tomb&#233;e dans l'h&#233;ro. J'avais un rituel : un gros trait avant le caf&#233; du matin, &#231;a lan&#231;ait la journ&#233;e. Je me croyais plus forte que tout : j'&#233;tais belle, jeune, j'allais conqu&#233;rir le monde. Et puis le monde des gens normaux ne m'int&#233;ressait pas, tandis que la drogue m'en ouvrait un autre, avec la musique &#8211; en t&#234;te The Stranglers &#8211;, l'art&#8230; Dans le m&#234;me temps, je tra&#238;nais souvent dans un milieu un peu snob, et l'h&#233;ro &#231;a avait un c&#244;t&#233; politique, &#231;a me mettait ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur ces dix ans de consommation, il y a eu &#233;videmment des drames, notamment avec ma famille. Mais il y a eu autant de d&#233;couvertes, avec des lieux et des gens un peu fous, en bien comme en mal. &#199;a cr&#233;ait des situations. Tu connais les queues de renard ? C'est quand t'as pris de l'h&#233;ro, que t'as la gerbe et que t'as pas le temps d'arriver jusqu'aux chiottes du bar o&#249; tu es &#8211; &#231;a fait un vomi en forme de queue de renard. Ceci dit, l'h&#233;ro, surtout quand tu te l'injectes pas, &#231;a peut rester relativement g&#233;rable. C'est aussi plus subtil que d'autres drogues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finalement, j'ai d&#233;couvert le crack. Je pensais na&#239;vement que &#231;a me ferait arr&#234;ter l'h&#233;ro. R&#233;sultat : &#224; 24 ans je me suis retrouv&#233;e accro aux deux. Je vivais &#224; Paris, &#224; Stalingrad, avec mon mec de l'&#233;poque, et je pense dans le fond que j'ai pris du crack pour le d&#233;go&#251;ter, parce qu'il ne voulait pas me quitter. Niveau plaisir, c'est le seul truc qui peut d&#233;passer l'h&#233;ro. Par contre, tu bascules vite. T'es d&#233;gueulasse, tu fais des trucs d&#233;gueulasses. J'ai consomm&#233; &#231;a pendant environ deux ans. J'&#233;tais de plus en plus grill&#233;e dans le quartier, sans thunes, avec plein d'embrouilles craignos. Un dealer gentil dont j'&#233;tais proche m'a dit un jour : &#8220;Il y a trop de contrats sur ta t&#234;te, tu dois te casser.&#8221; Il m'a fil&#233; un billet de train pour Londres et pas mal de dope pour &#233;viter le manque &#8211; j'ai tout pris dans le train. Et c'est &#224; partir de Londres que je me suis &#233;loign&#233;e de tout &#231;a. J'ai &#233;t&#233; en cure de d&#233;sintox', j'ai repris le contr&#244;le &#8211; depuis, je me suis refait une sant&#233; et une vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'en ai souffert, mais la drogue m'a aussi port&#233;e. J'ai toujours gard&#233; un optimisme. Et je voyais l'addiction comme une forme de subversion. &#192; chaque fois que je me sentais pas en ad&#233;quation, j'utilisais la drogue, avec un c&#244;t&#233; fuck you ! &#8211; sauf que c'est moi que je d&#233;truisais... Ensuite c'est quelque chose qui te constitue, que tu gardes en toi. &lt;i&gt;Once an addict, always an addict.&lt;/i&gt; Malgr&#233; tout, je me rappellerai toujours des kifs et du c&#244;t&#233; lumineux de tout &#231;a. Les probl&#232;mes ne sont pas termin&#233;s, maintenant c'est l'alcool, mais je me soigne. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Comme une potion magique &#187; / (&lt;i&gt;Greg, consommateur outrancier d'alcool depuis quinze ans&lt;/i&gt;) &lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Pourquoi j'ai bu et je bois ? Pas facile &#224; r&#233;sumer. Je crois que &#231;a me renvoie d'abord &#224; la sensation ressentie quand j'ai d&#233;couvert, au lyc&#233;e, qu'il existait ce produit capable de me sortir temporairement d'une angoisse sociale carabin&#233;e qui me pourrissait la vie. J'&#233;tais pas bien dans mon corps, tout me stressait, et voil&#224; qu'ing&#233;rer ce liquide rose, rouge ou blanc (j'ai commenc&#233; au vin) rendait l'existence plus facile, plus fluide. Le ticket d'or ! Comme une potion magique qui aidait &#224; repousser ce qui me raidissait, tout en envoyant bouler les convenances pour peu qu'on pousse un chou&#239;a le bouchon &#8211; &#224; la punk. D'autant que je m'abreuvais dans le m&#234;me temps d'une contre-culture assoiff&#233;e, de Bukowski aux Sex Pistols, et que &#231;a donnait une aura &#224; la d&#233;glingue, presque une mystique. Pendant des ann&#233;es, ma sociabilit&#233; sous quasiment toutes ses formes, qu'il s'agisse d'amiti&#233;, de concerts, de manifs, de r&#233;seau pro ou d'amour, a donc &#233;t&#233; forc&#233;ment li&#233;e &#224; l'horizon du boire &#8211; des petits verres ou de grandes bouteilles, selon l'ambiance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'ensemble, &#231;a n'a pas toujours &#233;t&#233; une r&#233;ussite, entre r&#233;veils en cellule de d&#233;grisement et trous noirs &#224; r&#233;p&#233;tition, mais &#231;a a aussi cr&#233;&#233; pas mal d'envol&#233;es chouettes, de moments gris&#233;s, d'&#233;lans po&#233;tiques &#8211; une mani&#232;re de flouter le monde pour mieux l'enchanter. Et puis, c'est parfois agr&#233;able de s'effacer, de s'oublier dans la lourde ivresse &#8211; enfin dans mon cas. Sachant aussi que je ne me suis jamais r&#233;v&#233;l&#233; violent ou agressif dans mes ivresses, seulement con et balbutiant &#8211; &#231;a aide. Le probl&#232;me c'est qu'au fil du temps, l'aspect magique dispara&#238;t. Que les r&#233;veils sont toujours plus durs. Que les marques physiques commencent &#224; poindre sur le visage (et le foie ?). Et que j'en arrive souvent &#224; boire pour boire, sans cr&#233;ation, sans magie. Chez soi, les jours d'angoisse, &#231;a donne parfois des strat&#233;gies sous forme d'arithm&#233;tique bien triste &#8211; combien de verres avant de sortir de l'appart' ? Et en soci&#233;t&#233;, une r&#233;currence du boire trop vite qui efface tout le c&#244;t&#233; chaleureux et festif de la picole, tout en te propulsant dans la honte au r&#233;veil. C'est pour &#231;a qu'&#224; un moment j'ai essay&#233; de creuser, via une d&#233;marche psy, ce qu'ainsi j'essayais d'effacer, d'anesth&#233;sier. Sauf que j'ai jamais mis le doigt sur une cause &#233;vidente. C'est sans doute un tas de trucs amalgam&#233;s. En tout cas, j'ai de plus en plus l'impression d'avoir fait le tour de ce que l'alcool pouvait m'apporter et j'ai en t&#234;te d&#233;sormais d'&#234;tre plus malin dans mon rapport &#224; lui, tout en trouvant d'autres b&#233;quilles &#8211; que &#231;a ne finisse pas par me d&#233;finir comme individu, ou par m'envoyer dans la tombe. Quinze ans pour tirer ce constat, c'est pas glorieux, je sais, mais on fait comme on peut&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Sortir de soi et y retourner tr&#232;s vite &#187; / (&lt;i&gt;Louise, consommatrice de coca&#239;ne et d'amph&#233;tamines&lt;/i&gt;) &lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les premi&#232;res fois o&#249; je rencontre vraiment la drogue, les produits chelous bien dos&#233;s de l'internet mondial, c'est avec mon amoureux de l'&#233;poque. J'ai la vingtaine, je suis coinc&#233;e, un peu prude, assez timide et, du haut de mon m&#232;tre quatre-vingts, assez impressionn&#233;e par les grandes personnes. Alors je sniffe, je gobe. Un peu, beaucoup. Puis &#231;a devient syst&#233;matique dans l'intimit&#233; que je partage avec cet homme. C'est l'explosion : je sors de ce corps qui me fait d&#233;faut, je me sens plus int&#233;ressante, plus curieuse, plus cultiv&#233;e, plus d&#233;sirable. Mes blocages sexuels volent en &#233;clat, mes complexes s'&#233;vanouissent. Alors je continue, je m'ab&#238;me, je me d&#233;fonce, je fais des trucs que j'ai pas forc&#233;ment envie de faire. La drogue devient l'&#233;quation de ma sexualit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis ma consommation se fait plus solitaire, moins intense dans le champ de bataille de ma sexualit&#233;, voire parfois bien glauque. Je me mets &#224; la 3-MMC, une mol&#233;cule de synth&#232;se de la famille des cathinones, bien d&#233;gueu, bien addictive. Je me coupe de moi, de mes &#233;motions, de mes sensations. En r&#233;alit&#233;, je tombe dans une grosse d&#233;pression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, c'est la coca&#239;ne qui m'accompagne dans mes journ&#233;es solitaires. Caf&#233;-trace le matin, le petit-d&#233;j' des championnes : je vais la bouffer, cette journ&#233;e ! Un rendez-vous avec un pote ? Hop, une petite trace ! Un mail &#224; &#233;crire ? Allez, une autre ! La vaisselle &#224; faire ? Bon OK, une derni&#232;re. Mais la motivation dispara&#238;t toujours au bout de la deuxi&#232;me. D'une drogue sociale j'ai fait une drogue solitaire, une d&#233;fonce qui me permet de m'affronter, moi et mes d&#233;mons, sans les diluer dans une pseudo-sociabilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'envisagerai toujours ma vie avec des trucs &#224; sniffer pas loin. Parce que j'y cherche toujours ce d&#233;calage, ce &lt;i&gt;fucking&lt;/i&gt; l&#226;cher-prise, ce moment o&#249; ton corps et ta t&#234;te d&#233;cident ensemble de te foutre un peu la paix. En fait, une d&#233;fonce r&#233;ussie, c'est comme l'orgasme, on sait qu'il existe mais on l'attend toujours. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Je me fous la paix &#187; / (&lt;i&gt;Edith, consommatrice d'antid&#233;presseurs&lt;/i&gt;) &lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; R&#233;cemment, apr&#232;s un &#233;pisode d&#233;pressif plus s&#233;v&#232;re que d'habitude, je me suis retrouv&#233;e &#224; amorcer un traitement d'ISRS&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Inhibiteur s&#233;lectif de recapture de s&#233;rotonine.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;, la dose minimum : 20 mg. J'ai toujours eu un temp&#233;rament triste mais je n'avais jamais vraiment envisag&#233; la prise d'antid&#233;presseurs. J'avais l'impression que c'&#233;tait pas pour moi, mais pour ceux qui &#233;taient plus gravement touch&#233;s. Moi j'avais appris &#224; vivre avec, et m&#234;me &#224; en faire un trait central de mon identit&#233; : je faisais rire de mon manque d'entrain. Bien s&#251;r j'avais suivi un nombre cons&#233;quent de th&#233;rapies en tous genres depuis mon adolescence. Mais il est sacr&#233;ment long, le chemin de la r&#233;paration et de l'acceptation de son pass&#233;. Et puis le Covid m'a bien mise dedans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les premiers jours du traitement, j'ai la sensation, &#224; juste titre, d'&#234;tre en descente de drogue. En mode zombie, affal&#233;e sur mon canap&#233;, je suis trop mal. Mais &#224; la fin de la semaine, je pars prendre des vacances avec des amies. J'&#233;tais r&#233;solue &#224; ne pas boire d'alcool, et je m'y suis tenue &#8211; cela devait faire dix ans que je n'avais pas fait de cure de plus de dix jours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, coup de baguette chimique, &#231;a marche vraiment, j'ai l'impression d'&#234;tre non stop en mont&#233;e de MDMA. Le pied. Exit les angoisses permanentes et le stress g&#233;n&#233;r&#233; par le moindre truc. Je me fous la paix. Et surtout, je vois les diff&#233;rents aspects de ma vie sous un angle positif. &#199;a me perturbe, surtout au d&#233;but. Je ne me reconnais pas, et les autres non plus. Mon amoureux me dit m&#233;tamorphos&#233;e. Euphorique. Je me sens l&#233;g&#232;re, rien ne m'atteint assez pour que je me prenne la t&#234;te comme je faisais avant. Ma m&#233;moire op&#232;re un tri drastique, je ne retiens plus qu'un dixi&#232;me de ce que les gens me racontent. Je d&#233;limite mieux, en termes d'affects, ce qui est de mon ressort et ce qui ne m'appartient pas. Je m'extirpe de noeuds dans lesquels j'&#233;tais bloqu&#233;e, pour certains depuis des ann&#233;es. L'impression d'&#234;tre sur un petit nuage, que tout glisse sur moi. C'est fluide, quoiqu'un peu dans le brouillard. Je me sens bien, &#224; ma place, l&#233;gitime. Mue par la toute-puissance que conf&#232;re la drogue, en somme. Les sentiments n&#233;gatifs de g&#234;ne sociale, de culpabilit&#233; &#233;ternelle, de honte ultime n'ont plus droit de cit&#233;. Les choses sont &#224; leur place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un truc me chiffonne cependant : depuis le d&#233;but du traitement, je n'atteins plus l'orgasme. Ma libido est plus ou moins intacte mais je reste neutralis&#233;e, maintenue &#224; un seuil maximum d'excitation. Je p&#232;se rapidement le pour et le contre, et j'en conclus que le reste en vaut la peine, tant pis pour la jouissance. Enfin, &#224; moyen terme. Faut pas d&#233;conner. &#199;a renforce quand m&#234;me mon d&#233;sir de ne pas poursuivre ind&#233;finiment les antid&#233;p'. &#199;a, et puis le reste : la fatigue, d'abord. Mais aussi le fait que la m&#233;moire imm&#233;diate soit consid&#233;rablement amoch&#233;e. Et puis toujours cette impression de planer, d'avoir deux de tension.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ressens parfois cette sensation fugace d'&#234;tre comme anesth&#233;si&#233;e. Et je ne sais plus quoi penser de ce lien de causalit&#233; qui revient &#224; se faire aider par la chimie. Je crois que je ne veux plus me sentir autant d&#233;connect&#233;e de la r&#233;alit&#233;, si agr&#233;able que ce soit. Je suis ravie d'avoir atteint un tel degr&#233; de d&#233;tachement et de confiance en moi, mais j'en per&#231;ois les limites. Au bout de trois mois, je commence &#224; r&#233;duire de moiti&#233; les doses. Je redescends rapidement de mon petit nuage, &#224; regret il faut l'avouer. Mais j'ai en t&#234;te que cette b&#233;quille existe. Et je sais d&#233;sormais intimement &#224; quoi peut ressembler la vie quand on est bien, avec la ferme intention de garder &#231;a pr&#233;cieusement au fond de moi. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Percuter son rapport &#224; la r&#233;alit&#233; &#187; / (&lt;i&gt;Simon, un temps consommateur de k&#233;tamine&lt;/i&gt;) &lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; J'ai tir&#233; mes premi&#232;res lignes de k&#233;tamine dans un environnement festif. C'&#233;tait agr&#233;able, d&#233;sinhibant et &#231;a faisait voyager. C'est le propre de ce produit qui entra&#238;ne une forte euphorie, une modification de la r&#233;alit&#233; per&#231;ue, des hallucinations visuelles, une perte de contr&#244;le sur son corps ou, &#224; plus forte dose, une anesth&#233;sie compl&#232;te. J'ai vite appr&#233;ci&#233; les sensations que &#231;a m'apportait, ces moments de pause... Et j'ai aussi tellement ri avec des potes que quand &#231;a se pr&#233;sentait, je sautais sur l'occasion. Puis la consommation s'est banalis&#233;e. De plus en plus. Jusqu'au tous les jours, et trop. Ce que je cherchais ? Creuser toujours plus profond dans les m&#233;andres de ma conscience. J'ai aussi v&#233;cu plein d'exp&#233;riences intrigantes dans ces univers d'ailleurs. Par exemple, sous l'emprise de la k&#233;ta, j'avais l'impression d'&#234;tre en contact avec l'histoire des objets qui m'entouraient. Si je jouais du piano, je m'imaginais comment on avait invent&#233; cet instrument, et je me sentais en connexion avec son histoire et celle des gens qui l'avaient utilis&#233; avant moi. Les effets visuels sont assez sympas aussi. Au piano encore, selon les gammes et l'ambiance de ce que je jouais, j'ai d&#233;j&#224; vu les touches se colorer, tout en g&#233;om&#233;trie, comme en harmonie avec la couleur de la musique jou&#233;e. La curiosit&#233; m'a pouss&#233; &#224; vouloir en permanence mettre ce filtre pour voir l'autre face du r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Recherche de soi, compr&#233;hension des autres, appr&#233;hension du monde... Je trouvais des raisons pour justifier ma consommation, qui en cachaient finalement d'autres. Je prenais de la k&#233;ta parce qu'elle m'envoyait loin des soucis du quotidien, chassait l'angoisse, adoucissait le pr&#233;sent. Je profitais pleinement de l'instant, m&#234;me si la r&#233;alit&#233; &#233;tait une montagne de trucs gal&#232;res &#224; g&#233;rer. Sous l'effet, j'ai pu d&#233;lirer des heures sur de la musique, une peinture, des plantes&#8230; Les imp&#233;ratifs &#8211; r&#233;pondre aux messages, faire le m&#233;nage, payer mes factures ou passer ce coup de fil urgent &#8211; perdaient toute importance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai pris de la k&#233;tamine parce qu'elle me faisait du bien. Je sais pourquoi je n'en prends plus. Un ami m'a dit un jour : &#8220;Si Jules Verne a d&#233;crit le tour du monde en 80 jours, vous, vous faites le tour du jour en 80 mondes.&#8221; Et c'&#233;tait vrai. Je crois qu'aucun ancrage n'est possible lorsque l'on percute autant son rapport &#224; la r&#233;alit&#233;. Pour moi, au final, la k&#233;tamine est une fausse amie des passionn&#233;s de psych&#233;d&#233;liques. Tous ses effets r&#233;pondent &#224; premi&#232;re vue &#224; ce qu'on attend d'un psych&#233;d&#233;lique comme, par exemple, le LSD : modifications visuelles et sensorielles, changement de point de vue... Et aussi : pas de descente, pas de contrecoup direct. Mais ce n'est qu'une impression : &#224; faible dose, elle est en fait un puissant anxiolytique, ce qui change tout. Finalement, ce sont ces effets que je recherchais, car j'&#233;tais dans une p&#233;riode assez compliqu&#233;e et dark apr&#232;s une douloureuse s&#233;paration, et &#224; un moment o&#249; je ne savais pas du tout quelle &#233;tait ma direction. Or cette famille de m&#233;dicaments (dont la pharmacop&#233;e moderne raffole) ne cible pas les causes du mal-&#234;tre, mais ses sympt&#244;mes. Quand on en abuse, ils emp&#234;chent le cerveau et l'esprit de r&#233;tablir un fonctionnement sain par un travail de fond. De mon exp&#233;rience d'amateur de substances en tout genre, la k&#233;tamine devrait garder sa place d'anesth&#233;siant : j'en ai en t&#234;te des sc&#232;nes o&#249; j'aurais voulu r&#233;agir vivement, affirmer ma position, tenter de d&#233;nouer une situation, me concentrer sur ce qui me semblait important, et qui se sont d&#233;roul&#233;es sous mes yeux sans que les mots ne me viennent o&#249; que j'aie l'&#233;nergie d'intervenir...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense aussi que l'usage r&#233;cr&#233;atif de plus en plus r&#233;pandu de la k&#233;tamine risque de nuire grandement &#224; la sc&#232;ne alternative. On en trouve partout ! Dans les lieux autog&#233;r&#233;s, les f&#234;tes, les milieux militants. Et &#231;a reste quelque chose qui ralentit. On r&#233;agit moins, on pense diff&#233;remment, et les r&#233;flexes sont&#8230; anesth&#233;si&#233;s. Pour une contre-culture, qui voudrait construire d'autres bases que le monde de merde qui nous entoure, et r&#233;agir avec les dents quand l'oppresseur opprime trop, la k&#233;ta n'est s&#251;rement pas la meilleure arme. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Faire durer l'enfance &#187; / (&lt;i&gt;Pablo, longtemps consommateur d'h&#233;ro&#239;ne&lt;/i&gt;) &lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; J'ai connu l'h&#233;ro&#239;ne peu apr&#232;s &#234;tre parti de chez mes parents pour m'installer dans un quartier populaire de Marseille. J'&#233;tais tr&#232;s jeune, 17 ans, et la drogue &#233;tait partout dans la ville. Il y avait les suites de la French Connection, les d&#233;buts du punk, une ville alors sinistr&#233;e &#8211; tout &#233;tait r&#233;uni pour que les jeunes consomment, si bien qu'autour de moi, &#231;a tournait beaucoup. J'ai tout de suite aim&#233; les effets de l'h&#233;ro, mais j'adorais aussi les drogues psych&#233;d&#233;liques, notamment les acides. Et je crois que je prenais de l'h&#233;ro&#239;ne dans la m&#234;me optique que les produits plus &#8220;psych&#233;&#8221; : m'ouvrir au monde, sortir de mes blocages. Je d&#233;couvrais le Velvet Underground et Lou Reed, le cin&#233;ma de John Cassavetes, des univers autres, tr&#232;s tentants. C'&#233;tait une &#233;poque d'effervescence ; j'avais l'impression de faire durer l'enfance, de go&#251;ter au fruit d&#233;fendu. Et je me souviens m&#234;me d'une forme de d&#233;ception apr&#232;s ma premi&#232;re exp&#233;rience d'h&#233;ro : &#231;a n'allait pas assez loin, &#231;a manquait de visions. &#192; l'&#233;poque on prenait tout, on sniffait aussi de l'&#233;ther, de l'eau &#233;carlate, du trichlo &#8211; on n'&#233;tait pas regardants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai jamais &#233;t&#233; vraiment accro, question de chance. Parce qu'autour de moi, beaucoup de gens sont morts, d'overdose ou du sida. Mais quelque chose m'a emp&#234;ch&#233; de tomber totalement dedans, m&#234;me s'il m'est arriv&#233; de me shooter tous les jours pendant une semaine. Le simple fait de voir une shooteuse me donnait directement ce go&#251;t de m&#233;tal si caract&#233;ristique dans la bouche&#8230; Je me rappelle de cette fois o&#249; un ami m'a rembours&#233; une dette en me filant dix grammes d'h&#233;ro pure. Ce jour-l&#224;, on s'est regard&#233;s avec ma copine et on s'est dit que si on gardait tout pour nous, on n'en sortirait jamais. Alors on a voulu la revendre, mais &#231;a a &#233;t&#233; un fiasco, on l'a mal coup&#233;e&#8230; Reste que &#231;a a sans doute &#233;vit&#233; qu'on devienne des junkies. Tout &#231;a, c'est des coups de chance. Ou l'instinct de survie. Comme cette fois o&#249; la soeur de ma copine, morte peu apr&#232;s du sida dont elle &#233;tait infect&#233;e sans le savoir, m'a propos&#233; de me faire un shoot avec sa seringue : j'en avais tr&#232;s envie, mais j'ai d&#233;clin&#233;. Je me souviens aussi de Frenzy, un copain rockeur de cit&#233; que j'adorais, beau comme un dieu, qui un jour m'a secou&#233; par le colbac en pleine rue en m'engueulant : &#8220;On m'a dit que tu tombais dans l'h&#233;ro&#239;ne, t'as pas de figure !&#8221; Lui aussi est mort du sida.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au final, ce qui m'a sauv&#233;, c'est de partir. La curiosit&#233; que j'avais pour la drogue, je l'ai appliqu&#233;e aux voyages. Je suis parti en Angleterre, au Mexique, en Andalousie, une bonne quinzaine d'ann&#233;es en tout. Loin de Marseille, du travail en int&#233;rim et des gens qui tombaient comme des mouches &#8211; morts, en HP, en d&#233;tention... J'ai continu&#233; &#224; prendre des drogues, &#224; exp&#233;rimenter, notamment le peyotl au Mexique, qui m'a vraiment marqu&#233; &#8211; ceci dit, ce n'est pas une drogue ! &#8211; et &#224; boire beaucoup d'alcool, par p&#233;riodes. Mais &#231;a n'a jamais pris le pas sur ma vie. Il n'emp&#234;che qu'encore aujourd'hui, je peux &#234;tre tent&#233; par des exp&#233;riences de ce genre. Je me suis rendu compte par exemple qu'en cas de mal de dos ou de coup de stress, j'adorais le tramadol et ses effets. Et r&#233;cemment, je me suis d&#233;fonc&#233; avec une amie en phase terminale d'un cancer, qui avait lou&#233; un appart' en bord de mer. On s'est pay&#233; un bel hommage &#224; la vie : hu&#238;tres, petits g&#226;teaux arabes, th&#233; au gingembre et&#8230; de la morphine de synth&#232;se. C'&#233;tait un beau moment, une mani&#232;re privil&#233;gi&#233;e de se dire au revoir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Parce que Dieu n'existe pas &#187; / (&lt;i&gt;Marguerite, six litres de rouge par jour&lt;/i&gt;) &lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_4665 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://cqfd-journal.org/IMG/jpg/duras_picole.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L500xH478/duras_picole-df417.jpg?1782957373' width='500' height='478' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;strong&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-right&#034; style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;Propos recueillis par &#201;milien Bernard&lt;/div&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Inhibiteur s&#233;lectif de recapture de s&#233;rotonine.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
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		<title>&#192; la marche des &#171; Mutil&#233;s pour l'exemple &#187;</title>
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&lt;p&gt;Victimes de violences polici&#232;res, particuli&#232;rement graves et nombreuses pendant le mouvement des Gilets jaunes, les &#171; Mutil&#233;s pour l'exemple &#187; ont form&#233; un collectif au printemps dernier. &#201;borgn&#233;s, amput&#233;s, traumatis&#233;s, ils doivent s'adapter &#224; la nouvelle vie qu'on leur a impos&#233;e. Le 22 septembre, ils manifestaient &#224; Bordeaux, demandant la fin de l'impunit&#233; et du carnage policier. Reportage et t&#233;moignages. Pour ceux qui ne connaissent pas Bordeaux, la visite guid&#233;e est d'un effet terrible. (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/CQFD-no181-novembre-2019" rel="directory"&gt;CQFD n&#176;181 (novembre 2019)&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/une3_cabrule" rel="tag"&gt;une3_cabrule&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://cqfd-journal.org/Elzazimut" rel="tag"&gt;Elzazimut&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/J-ai-pris" rel="tag"&gt;J'ai pris&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Victimes de violences polici&#232;res, particuli&#232;rement graves et nombreuses pendant le mouvement des Gilets jaunes, les &#171; Mutil&#233;s pour l'exemple &#187; ont form&#233; un collectif au printemps dernier. &#201;borgn&#233;s, amput&#233;s, traumatis&#233;s, ils doivent s'adapter &#224; la nouvelle vie qu'on leur a impos&#233;e. Le 22 septembre, ils manifestaient &#224; Bordeaux, demandant la fin de l'impunit&#233; et du carnage policier. Reportage et t&#233;moignages.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_3133 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;15&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L400xH449/-1360-0c6c5.jpg?1782641452' width='400' height='449' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Par Elzazimut
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;lettrine&#034;&gt;P&lt;/span&gt;our ceux qui ne connaissent pas Bordeaux, la visite guid&#233;e est d'un effet terrible. La troisi&#232;me marche du collectif des &#171; Mutil&#233;s pour l'exemple &#187;&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La plupart des membres du collectif ont &#233;t&#233; bless&#233;s pendant le mouvement des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt; trace &#224; l'int&#233;rieur de la ville un chemin de croix de la r&#233;pression subie par les Gilets jaunes. Ce 22 septembre, le cort&#232;ge de 500 personnes s'arr&#234;te et &#233;coute &#224; chaque station comment un bless&#233; a perdu, qui son &#339;il, qui sa main, sa joue, sa vision, et dans le lot souvent son m&#233;tier et sa tranquillit&#233;, ainsi que beaucoup d'illusions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a commence place de la Bourse, face au miroir d'eau de la m&#233;tropole girondine airbnbis&#233;e. Les manifestants brandissent des croix en polystyr&#232;ne jaune avec le nom des bless&#233;s. Le bilan global de la r&#233;pression des Gilets jaunes a atteint des hauteurs historiques. Officiellement, il fait &#233;tat de 2 500 bless&#233;s, mais est certainement sous-&#233;valu&#233;. En cause notamment, la grenade assourdissante Gli-F4, les grenades de d&#233;sencerclement et les tirs de flashballs&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;On utilisera ici ce terme g&#233;n&#233;rique pour d&#233;signer les &#171; lanceurs de balles (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;. Les victimes sont lyc&#233;ens, secr&#233;taires m&#233;dicales, intermittents du spectacle, chauffeurs routiers, marins, ouvriers, &#233;tudiants, sans emploi. C'est la France des Gilets jaunes.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;Les mains arrach&#233;es&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce dimanche, Antoine Boudinet montre sans complexe le moignon qui lui reste &#224; la place de la main droite. Le jeune homme reste combatif et souriant &#8211; cette main manquante est pourtant tellement choquante par sa possibilit&#233; m&#234;me, vu sa jeunesse et son sourire. Il a 26 ans quand le 8 d&#233;cembre 2018, il se fait arracher la main par une grenade Gli-F4. &#171; &lt;i&gt;Moi j'&#233;tais na&#239;f, je pensais pas que je pouvais &#234;tre bless&#233; si gravement&lt;/i&gt; &#187;, raconte-t-il. Cette grenade est compos&#233;e de 26 grammes de TNT. Antoine, par r&#233;flexe, a voulu la repousser, sa main a explos&#233;. &#187; &lt;i&gt;Il restait les os, mais plus aucune chair.&lt;/i&gt; &#187; Animateur en p&#233;riscolaire, il a d&#251; passer trois mois en r&#233;&#233;ducation. Il est aujourd'hui d&#233;clar&#233; handicap&#233; &#224; 80 %.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France, Antoine n'est pas le seul &#224; avoir v&#233;cu cette horreur de se faire arracher la main par cette grenade dite &#171; &#224; l&#233;talit&#233; r&#233;duite &#187; et dont les autorit&#233;s connaissaient la dangerosit&#233;. Il y a Gabriel, apprenti chaudronnier de 21 ans ; Ayhan, ouvrier de 52 ans ; S&#233;bastien, 29 ans, plombier. Et Fr&#233;d&#233;ric, ouvrier lamaneur de 35 ans, qui a perdu une main une semaine avant Antoine, comme lui &#224; Bordeaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes place de la Com&#233;die et Floriane prend la parole. Elle a re&#231;u un tir de flashball dans le mollet et dans le m&#233;gaphone raconte une longue histoire de douleurs. Sa voix vibre de col&#232;re : &#171; &lt;i&gt;Je fais encore des cauchemars, et je suis encore suivie psychologiquement huit mois plus tard, mais je veux t&#233;moigner. Je veux l'interdiction des flashballs. Ce n'est pas une arme &#224; utiliser contre une foule. Le gouvernement n'a pas &#224; mutiler les gens.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;B&#233;reng&#232;re ne prendra pas le micro ; contrairement &#224; Floriane, elle n'a pas d&#233;pos&#233; plainte, mais elle est marqu&#233;e par diverses blessures, de grenades et de matraque. &#171; &lt;i&gt;Le collectif, &#231;a me permet d'en parler, &#231;a soulage, c'est hyper important de partager.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; La police fait son travail, &#231;a cr&#232;ve les yeux &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les slogans s'encha&#238;nent : &#171; &lt;i&gt;Castaner en prison&lt;/i&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;La police fait son travail, &#231;a cr&#232;ve les yeux&lt;/i&gt; &#187;. Des militantes du Clap33 &lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Collectif bordelais contre les abus policiers. Sur Internet : Clap33.com.&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt; &#233;gr&#232;nent les noms de personnes tu&#233;es par la police, notamment dans les banlieues. L'&#233;num&#233;ration fait froid dans le dos. Myriam a r&#233;ussi &#224; faire condamner l'&#201;tat pour un coup de tonfa qu'elle a subi. Elle aide aujourd'hui le collectif par son exp&#233;rience, mais regrette que beaucoup de Gilets jaunes ne portent pas plainte. &#171; &lt;i&gt;On en arrive &#224; un point o&#249; on est content si on rentre chez soi sans &#234;tre mutil&#233;. Pourtant, il n'y a pas de petits bless&#233;s.&lt;/i&gt; &#187; Tous prennent pour mod&#232;le le collectif Adama&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Bas&#233; en banlieue parisienne, il demande v&#233;rit&#233; et justice pour Adama Traor&#233;, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;, dont Antoine arbore le tee-shirt noir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cort&#232;ge arrive cours Victor-Hugo. Sous cet abribus, Jean-Marc a pris un flashball en pleine t&#234;te, et comme 23 autres personnes, a &#233;t&#233; &#233;borgn&#233;. L'&#233;motion le submerge. Les mutil&#233;s se tombent dans les bras. C'est cela qui est frappant, de s'apercevoir que les blessures ne sont pas juste une affaire physique. C'est une atteinte &#224; l'intimit&#233;, au visage, au rapport au monde, &#224; la confiance en soi et aux autres. Gravement, le cort&#232;ge repart vers la Garonne. Je discute avec Alexandre, puis avec Franck, bless&#233;s &#224; la t&#234;te &#8211; comme plus de 300 autres. Ces deux-l&#224; ont perdu leur travail &#224; cause d'un tir de flashball, une balle en caoutchouc rigide tir&#233;e &#224; 300 km/h.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;Interdire la Gli-F4 et les flashballs&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le combat des &#171; Mutil&#233;s pour l'exemple &#187; ne fait que commencer. &#171; &lt;i&gt;On veut montrer &#224; tous ceux qui n'ont pas encore vu ou ne veulent pas le voir qu'il y a vraiment des bless&#233;s graves et des mutil&#233;s &#224; vie&lt;/i&gt; &#187;, dit Franck. En justice, la bataille n'est pas gagn&#233;e : &#224; notre connaissance, pr&#232;s d'un an apr&#232;s le d&#233;but du mouvement des Gilets jaunes, aucun policier n'a &#233;t&#233; mis en examen. &#192; Bordeaux, les plaintes d'Antoine Boudinet et de Fr&#233;d&#233;ric ont &#233;t&#233; class&#233;es sans suite. Mais les bless&#233;s sont pr&#234;ts &#224; aller jusqu'&#224; la Cour europ&#233;enne des droits de l'homme &#8211; &#171; &lt;i&gt;m&#234;me si &#231;a doit prendre dix ans, on l&#226;chera rien&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La visite est termin&#233;e. De retour au point de d&#233;part, le collectif insiste sur ses revendications : l'interdiction de la grenade Gli-F4 et des flashballs. Le but est de faire baisser le niveau de violence. Mais le gouvernement souhaite-t-il cette d&#233;sescalade ? Didier Lallement, le pr&#233;fet de Gironde qui dirigeait les forces de l'ordre &#224; Bordeaux l'hiver dernier, a &#233;t&#233; promu depuis pr&#233;fet de police de Paris.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-right&#034; style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;&lt;strong&gt;Sophie Divry&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;***&lt;/div&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;&#171; On m'a amput&#233; tout de suite &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Fr&#233;d&#233;ric, ouvrier, 36 ans, a eu la main droite arrach&#233;e par une grenade Gli-F4 &#224; Bordeaux, le 1&lt;sup&gt;er&lt;/sup&gt; d&#233;cembre 2018&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je suis ouvrier lamaneur. Mon travail consistait &#224; tirer sur des cordes pour amarrer les bateaux dans le port de Bordeaux et autour sur la Garonne. Ce 1&lt;sup&gt;er&lt;/sup&gt; d&#233;cembre, c'&#233;tait ma premi&#232;re manifestation avec les Gilets jaunes. Je venais parce qu'avec mon salaire, je ne pouvais pas faire autre chose que payer des factures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand on arrive place Pey-Berland, il y a un mur de CRS derri&#232;re des grilles. Je tombe &#224; terre dans un mouvement de foule. Une grenade roule &#224; c&#244;t&#233; de moi, elle fume. Par r&#233;flexe, je cherche &#224; l'&#233;loigner de ma t&#234;te, mais je n'ai pas le temps de la toucher. Elle explose et emporte ma main. Quand j'ai vu cette horreur, c'&#233;tait tr&#232;s dur. Pendant longtemps, m&#234;me apr&#232;s l'op&#233;ration, je n'arrivais pas &#224; porter le regard sur mon moignon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis rest&#233; une heure assis par terre, prot&#233;g&#233; par d'autres Gilets jaunes, &#224; souffrir, en attendant qu'on puisse faire venir les pompiers. Je me sentais mourir. On m'a dit plus tard que j'&#233;tais alors en &#8220;urgence absolue&#8221;. &#192; l'h&#244;pital, on m'a amput&#233; tout de suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais encore alit&#233; que deux jours apr&#232;s les flics sont venus dans ma chambre m'apprendre qu'ils avaient d&#233;pos&#233; plainte contre moi, pour anticiper et faire croire que c'&#233;tait moi le probl&#232;me ! &#192; l'&#233;poque je ne savais rien de ces grenades et des flashballs. J'ai eu plusieurs mois de r&#233;&#233;ducation et de suivi psychologique. Il faut faire travailler les muscles du bras, pour que la proth&#232;se fonctionne. Au d&#233;but, ma mutuelle ne voulait pas me rembourser les frais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vivre avec une seule main, &#231;a change tout. Tout prend plus de temps. Je ne peux plus faire la vaisselle, &#233;tendre le linge, j'ai d&#251; m'&#233;quiper d'un lave-vaisselle et d'un s&#232;che-linge. C'est des frais en plus. La proth&#232;se, ce n'est pas parfait, c'est fragile. Je vis seul alors tout est compliqu&#233;. Avant je bricolais beaucoup. J'ai toujours &#233;t&#233; quelqu'un qui aimait se d&#233;brouiller tout seul. Certains gestes, je peux m'adapter, d'autres je ne peux plus les faire et &#231;a m'&#233;nerve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heureusement, j'ai mon fr&#232;re et ma s&#339;ur, des amis. Mais je n'aime pas certains regards pos&#233;s sur mon bras. Malgr&#233; tout, j'essaie de continuer &#224; regarder l'avenir. J'ai l'espoir de pouvoir reprendre mon travail dans la marine avec une proth&#232;se sp&#233;ciale. J'ai pu apprendre &#224; conduire avec mon moignon, mais pour la p&#234;che, la chasse, le jardinage, c'est plus compliqu&#233;. Je suis en col&#232;re. Je suis encore plus en col&#232;re qu'avant. On est des victimes de l'&#201;tat et pour l'instant on n'est pas reconnus. Pour eux, on est des dommages collat&#233;raux, c'est r&#233;voltant. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;***&lt;/div&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;&#171; Je ne suis jamais ressortie manifester &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Floriane, secr&#233;taire m&#233;dicale, touch&#233;e par un tir de flashball au mollet &#224; Bordeaux le 12 janvier 2019.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; On &#233;tait venus manifester avec mon mari. On &#233;tait l&#224; pour nos droits, nos salaires, nos anciens, nos handicap&#233;s, notre avenir, pour des salaires d&#233;cents. Au d&#233;but, la manif &#233;tait super sympa. Mais la tension a mont&#233; et place Pey-Berland, les forces de l'ordre ont charg&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moi j'&#233;tais accroupie en train d'aider un bless&#233;. Je re&#231;ois un tir de LBD dans le mollet gauche. Je ressens une &#233;norme d&#233;charge &#233;lectrique. &#199;a fait tr&#232;s mal. J'ai fui le cort&#232;ge le plus vite possible. Je me rappelle qu'on entendait les flashballs rebondir partout sur les r&#233;verb&#232;res. Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je rentre chez moi. &#199;a fait un gros bleu, je mets de la glace et le lendemain je vais consulter SOS M&#233;decins. On me dit que l'h&#233;matome va passer. Mais &#231;a ne passe pas. La plaie devient toute noire. Je me rends aux urgences de Bordeaux. &#199;a avait n&#233;cros&#233;. C'est une complication grave et il faut op&#233;rer. Je suis op&#233;r&#233;e deux fois. D'abord pour enlever la n&#233;crose. &#199;a fait un trou de 8 cm. Puis j'ai eu une greffe de peau. J'ai &#233;t&#233; immobilis&#233;e pendant dix jours, sans pouvoir mettre le pied par terre. On m'a mise sur un fauteuil roulant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut voir les cons&#233;quences sur votre vie : ce sont des allers-retours &#224; l'h&#244;pital, des soins infirmiers quotidiens, des longues douleurs, des piq&#251;res contre les phl&#233;bites, un arr&#234;t de travail de trois semaines, de longues journ&#233;es de pleurs&#8230; Et encore, j'ai de la chance, la greffe a pris du premier coup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne suis jamais ressortie manifester. Malgr&#233; les bonnes convictions, la peur prend le dessus. On se dit que le danger vient de ceux qui sont cens&#233;s nous prot&#233;ger. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;***&lt;/div&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;&#171; Quand vous &#234;tes borgne,vous devez tout r&#233;apprendre &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alexandre, 38 ans, intermittent du spectacle, a perdu son &#339;il droit suite &#224; un tir de flashball &#224; Paris le 8 d&#233;cembre.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; J'&#233;tais sur les Champs-&#201;lys&#233;es. J'ai pris une balle de LBD-40 dans l'&#339;il droit. L'orbite a explos&#233;. Le truc choquant, c'est que mon &#339;il m'a coul&#233; dans ma main. Et que personne n'est venu pour m'aider.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me suis r&#233;fugi&#233; dans un sas d'immeuble. Je n'ai pas pu trouver un camion de pompiers avant trois ou quatre heures. Du coup, j'ai d&#251; me faire un bandage avec mon gilet jaune. &#199;a m'a valu 70 points de suture et une op&#233;ration de six heures. J'ai eu 90 jours d'ITT [interruption totale de travail]. J'ai perdu mon travail, qui consistait &#224; faire de la d&#233;coration sur les plateaux t&#233;l&#233;. Esth&#233;tiquement, mon visage est atteint, et dans ce milieu il y a tout un travail relationnel qui m'est devenu impossible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand vous &#234;tes borgne, vous devez tout r&#233;apprendre, &#224; marcher, &#224; parler, &#224; regarder, tout ! Vous vivez avec une partie de vous qui est morte. Quatre heures de travail pour vous, c'est huit heures pour moi. Je ne peux plus conduire, lire, c'est &#233;puisant. J'ai encore des douleurs, des cauchemars, des insomnies. Jamais je n'aurais pens&#233; perdre un &#339;il sur les Champs-&#201;lys&#233;es. Au Darfour je peux comprendre, mais pas sur les Champs-&#201;lys&#233;es. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;***&lt;/div&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;&#171; Je me r&#233;veille la nuit, j'y pense tout le temps &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Franck, 45 ans, ancien salari&#233; dans la logistique, touch&#233; par un flashball au visage le 1&lt;sup&gt;er&lt;/sup&gt; d&#233;cembre &#224; Paris.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'&#233;tait &#224; l'acte III &#224; Paris, j'ai pris un tir de LBD en plein visage. J'ai eu le nez compl&#232;tement &#233;cras&#233;. Je ne suis pas borgne, mais je ne vois presque plus rien de l'&#339;il droit. J'ai de graves probl&#232;mes de m&#233;moire et de concentration. Je me retrouve en voiture et soudain je ne sais plus d'o&#249; je viens, ni o&#249; je vais. J'oublie des pr&#233;noms.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#231;a le plus dur, c'est le c&#244;t&#233; psychologique. Ce nez, ce n'est pas mon nez, je ne me reconnais pas. J'ai chang&#233;. Et j'y pense tout le temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains me disent de rebondir, que c'est pas si grave. Mais on est quelques-uns &#224; avoir un syndrome post-traumatique qui ne se voit pas aussi clairement qu'un &#339;il en moins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais dans la logistique, je devais lire des codes tr&#232;s petits sur des pi&#232;ces. C'est impossible maintenant, je suis au ch&#244;mage et je vais &#234;tre oblig&#233; de faire une reconversion. Je ne travaille plus depuis l'accident. Je n'ai pas encore de pension d'handicap&#233; car les d&#233;marches prennent du temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes proches n'ont pas tous compris. J'ai fini par me s&#233;parer. Tout est fragilis&#233; par ce genre d'accident. Je me r&#233;veille la nuit, j'y pense tout le temps. J'ai maigri de huit kilos. Je n'ai plus mon ancien travail, plus la m&#234;me famille, plus le m&#234;me visage. C'est une autre vie. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;***&lt;/div&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;&#171; J'&#233;tais venu pour dire que le pain &#233;tait trop cher &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jean-Marc, 42 ans, ex-horticulteur, &#233;borgn&#233; le 8 d&#233;cembre 2018 &#224; Bordeaux par un flashball au visage.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; J'&#233;tais venu d'Ol&#233;ron pour dire en somme que le pain &#233;tait trop cher. On en avait marre de payer trop cher l'essence. J'&#233;tais pas politis&#233;. C'&#233;tait ma premi&#232;re vraie manif, avant on faisait des ronds-points dans une ambiance cool avec des retrait&#233;s. On a &#233;t&#233; surpris par l'&#233;tat de guerre de la manif. Les flashballs sifflaient autour de nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ce moment-l&#224; on &#233;tait pr&#232;s d'un abribus, je voulais prot&#233;ger ma femme. J'ai fait un doigt d'honneur au flic car &#231;a faisait des heures qu'on nous gazait. Et j'ai pris une balle de flashball en pleine t&#234;te. &#199;a m'a &#233;clat&#233; l'&#339;il, la pommette, l'arcade, tout le tour de l'&#339;il. J'ai subi d&#233;j&#224; trois op&#233;rations, et je dois en avoir une quatri&#232;me. Les chirurgiens ont d&#251; mettre 16 plaques, 40 vis dans ma t&#234;te. J'ai perdu une grande partie de la vision &#224; l'&#339;il gauche. C'est quoi, ce pays, si pour un doigt d'honneur on prend un flashball dans la t&#234;te et on nous baise la vie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous, on &#233;tait heureux avant. Je cr&#233;ais des fleurs. Je ne peux plus le faire car je n'ai plus la vision en trois dimensions. J'ai des difficult&#233;s pour monter des marches, on doit tout r&#233;apprendre. Je n'ai plus mon entreprise. Je suis clo&#238;tr&#233; chez moi, je suis devenu agoraphobe. Je ne sors que les samedis avec les Gilets jaunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne dors presque plus. &#199;a tourne tout le temps dans ma t&#234;te. J'ai beaucoup de violence en moi. Je suis suivi encore par un psy. Ma vie d'avant, elle est rest&#233;e en suspension sous l'abribus. &#192; partir du 8 d&#233;cembre 2018, je recommence une nouvelle vie. Cette vie-l&#224;, on me l'a impos&#233;e, c'est pas la mienne. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;***&lt;/div&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;&#171; J'ai &#233;t&#233; vis&#233;e &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Lola, 20 ans, &#233;tudiante en arts, touch&#233;e &#224; la joue par un flashball le 18 d&#233;cembre 2018 &#224; Biarritz.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; J'&#233;tais en train de filmer, la manifestation &#233;tait calme. Personne ne portait de masque ou de casque. C'&#233;tait pacifique. Quand soudain, j'ai pris un flashball dans la t&#234;te. J'ai &#233;t&#233; vis&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a a fait une triple fracture de la m&#226;choire. Mon visage a gonfl&#233;. On m'a op&#233;r&#233;e une premi&#232;re fois le lendemain pour mettre des plaques en m&#233;tal que j'ai gard&#233;es six mois. Puis j'ai eu une seconde op&#233;ration cet &#233;t&#233; pour les enlever. J'ai d&#251; manger mou plusieurs semaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heureusement mon &#233;cole d'art m'a soutenue. Je suis quand m&#234;me retourn&#233;e manifester, mais je suis moins sereine qu'avant. On se sent en ins&#233;curit&#233;. Au d&#233;but, quand je voyais des oiseaux passer au-dessus du cort&#232;ge, &#231;a me faisait peur, je les prenais pour des grenades. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;***&lt;/div&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;&#171; D&#232;s que j'entends une sir&#232;ne de police, &#231;a me crispe &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;B&#233;reng&#232;re, sans emploi, touch&#233;e au bras par une grenade Gli-F4 &#224; Toulouse.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'&#233;tait au mois de mai &#224; Toulouse, on &#233;tait nass&#233;s. J'&#233;tais cach&#233;e derri&#232;re une voiture. J'ai senti d'un coup une &#233;norme douleur dans le bras. &#199;a saignait &#233;norm&#233;ment. Quand j'ai pu enfin trouver un coin tranquille pour relever ma manche, j'ai vu que j'avais six bouts de plastique plant&#233;s dans mon bras. Les street medics ont pu me les enlever et me faire les premiers soins. &#192; l'h&#244;pital, ils ont encore d&#233;sinfect&#233;. J'ai eu des douleurs pendant six semaines. Maintenant &#231;a fait six mois et j'ai encore des cicatrices.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me si je n'ai pas port&#233; plainte, je suis choqu&#233;e. Maintenant quand je suis chez moi, d&#232;s que j'entends une sir&#232;ne de police, &#231;a me crispe. J'ai eu une grosse p&#233;riode de cauchemars. Je revivais la sc&#232;ne, avec des r&#233;veils en panique. J'ai aussi re&#231;u un coup de matraque qui m'a d&#233;coll&#233; le m&#233;nisque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec ces blessures, ma vie n'est plus pareille, je vis seule avec trois enfants, &#231;a chamboule tout, faut s'organiser, c'est compliqu&#233;. &#187;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;La plupart des membres du collectif ont &#233;t&#233; bless&#233;s pendant le mouvement des Gilets jaunes. Certains l'ont toutefois &#233;t&#233; dans d'autres circonstances.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;On utilisera ici ce terme g&#233;n&#233;rique pour d&#233;signer les &#171; lanceurs de balles de d&#233;fense &#187;. Le mod&#232;le qui a fait le plus de mal ces derniers mois est le LBD-40.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Collectif bordelais contre les abus policiers. Sur Internet : &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;http://clap33.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Clap33.com&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Bas&#233; en banlieue parisienne, il demande v&#233;rit&#233; et justice pour Adama Traor&#233;, d&#233;c&#233;d&#233; en 2016 &#224; la gendarmerie de Persan (Val-d'Oise), peu apr&#232;s son interpellation.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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