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	<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
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	<description>Mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales - en kiosque le premier vendredi du mois.</description>
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		<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
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		<title>Contre l'inflation technologique : &#171; Arr&#234;ter de nourrir la b&#234;te qui nous d&#233;vore &#187;</title>
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		<dc:creator>&#201;milien Bernard</dc:creator>


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&lt;p&gt;Avec son Histoire politique de la roue, le journaliste Rapha&#235;l Metz &#233;branle joliment le dogme du progr&#232;s &#224; tout prix. Entretien. Depuis le d&#233;but du confinement de masse, il y a de toute &#233;vidence quelque chose d'inattendu qui flotte dans l'air. Pas simplement un virus et une propension &#224; se moucher du coude, mais &#233;galement une petite musique de remise en cause de l'existant. Comme si soudain quelques-un(e)s ouvraient les yeux. Avec cette question en bandouli&#232;re, corollaire de la grave crise (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/CQFD-no186-avril-2020" rel="directory"&gt;CQFD n&#176;186 (avril 2020)&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/roue-parce" rel="tag"&gt;roue parce&lt;/a&gt;, 
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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Avec son &lt;i&gt;Histoire politique de la roue&lt;/i&gt;, le journaliste Rapha&#235;l Metz &#233;branle joliment le dogme du progr&#232;s &#224; tout prix. Entretien.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_3323 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;26&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L400xH329/-1517-50e92.jpg?1782641152' width='400' height='329' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Par Baptiste Alchourroun
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Depuis le d&#233;but du confinement de masse, il y a de toute &#233;vidence quelque chose d'inattendu qui flotte dans l'air. Pas simplement un virus et une propension &#224; se moucher du coude, mais &#233;galement une petite musique de remise en cause de l'existant. Comme si soudain quelques-un(e)s ouvraient les yeux. Avec cette question en bandouli&#232;re, corollaire de la grave crise sanitaire dans laquelle on clapote et du ralentissement &#224; tous crins : le &#171; progr&#232;s &#187; technologique et son cort&#232;ge d'acc&#233;l&#233;rations et d'ali&#233;nations sont-ils souhaitables ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; cet &#233;gard, le dernier ouvrage en date de Rapha&#235;l Meltz, en son temps fondateur de feu le journal &lt;i&gt;Le Tigre&lt;/i&gt; et auteur de quelques romans fort conseill&#233;s, apporte son lot de pistes de r&#233;flexion. Intitul&#233; &lt;i&gt;Histoire politique de la roue&lt;/i&gt; (&#233;d. Librairie Vuibert), cet essai interroge avec brio les pr&#233;suppos&#233;s de notre civilisation occidentale, notamment en mati&#232;re de progr&#232;s technique. Focalis&#233; sur la question de la roue, objet &#224; la fois omnipr&#233;sent et totalement impens&#233;, il permet de d&#233;centrer l'analyse et d'envisager un rapport au monde compl&#232;tement renouvel&#233;. Entretien sans masque.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;***&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pourquoi s'&#234;tre lanc&#233; dans ce projet ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il y avait d'abord cette interrogation basique : d'o&#249; vient la roue ? C'est un objet &#224; la fois extr&#234;mement banal et tr&#232;s peu interrog&#233;. Je le dis en introduction : dans le catalogue de la Biblioth&#232;que nationale de France, on voit que dans les derni&#232;res ann&#233;es 374 ouvrages sur Nicolas Sarkozy ont &#233;t&#233; publi&#233;s, alors qu'il n'y en a pas eu un seul sp&#233;cifiquement consacr&#233; &#224; la roue &#8211; constat troublant... Quand j'ai commenc&#233; les recherches, j'ai d'abord &#233;t&#233; confront&#233; &#224; des consid&#233;rations tr&#232;s techniques, pr&#233;sentes dans le livre, mais je me suis rendu compte que ce qui est v&#233;ritablement fascinant, en fait, c'est ce que la roue raconte de l'histoire de l'humanit&#233;. Par son interm&#233;diaire, on peut interroger la question du mouvement, du progr&#232;s &#224; tout prix. Une probl&#233;matique d'autant plus parlante pour moi que je connais bien le Mexique, pays de plusieurs des grandes civilisations pr&#233;colombiennes. Or il faut savoir que ces civilisations ont dans un certain sens &lt;i&gt;refus&#233;&lt;/i&gt; d'inventer la roue. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Tu abordes cette histoire sous un biais farouchement politique...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Si la premi&#232;re partie du livre n'est pas d&#233;nu&#233;e d'interrogations politiques, notamment en ce qui concerne la mani&#232;re dont l'histoire occidentale veut toujours sacrer un inventeur pr&#233;cis sur lequel broder un r&#233;cit, ce qui est impossible dans le cas de la roue (on sait juste qu'entre 4 000 et 3 000 avant notre &#232;re on trouve des roues dans plusieurs civilisations, notamment la puissante Sumer, en M&#233;sopotamie), cette dimension est en effet au c&#339;ur de la deuxi&#232;me partie, &#8220;Un monde sans roue&#8221;. J'y interroge notamment l'absence de v&#233;hicules &#224; roues dans l'Am&#233;rique pr&#233;colombienne. Il se trouve que dans des zones correspondant au Mexique et &#224; l'Am&#233;rique centrale actuels, le principe en &#233;tait connu. D&#232;s 1880, un explorateur, D&#233;sir&#233; Charnay, d&#233;couvre dans un cimeti&#232;re des jouets pour enfants dot&#233;s de roues. Et depuis on a trouv&#233; des dizaines d'exemples, dans des lieux diff&#233;rents, de ce genre de petits v&#233;hicules &#224; roulettes. Sauf que ladite roue n'&#233;tait pas utilis&#233;e dans la vie quotidienne, le commerce ou la guerre. Cette &#233;nigme incroyable a suscit&#233; de nombreuses r&#233;flexions : la plupart du temps les historiens cherchent une r&#233;ponse technique, d&#233;terministe, pour justifier ce qui appara&#238;t comme un manque. L'explication la plus connue, notamment parce que c'est celle qu'a propos&#233;e le scientifique am&#233;ricain Jared Diamond, est que les peuples am&#233;ricains n'utilisaient pas la roue parce qu'ils n'avaient pas d'animaux de trait &#8211; ni chevaux ni b&#339;ufs. Un raisonnement idiot, puisqu'on peut tr&#232;s bien utiliser la roue sans animaux, via une brouette ou un chariot &#224; bras. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelle explication proposes-tu ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Pour comprendre ce qui se joue, il faut se d&#233;centrer de la vision occidentale, qui s'est impos&#233;e d&#232;s le XVI&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle et la conqu&#234;te du Mexique par Hern&#225;n Cort&#233;s. On voit alors les Azt&#232;ques comme un peuple attard&#233; parce qu'il ne poss&#232;de ni la roue ni le fer. Le r&#233;cit occidental a longtemps &#233;t&#233; celui des conquistadors, vus comme des aventuriers malins et courageux. Or ce qui est le plus notable chez Cort&#233;s et ses hommes, c'est surtout leur veulerie et leur avidit&#233;. Les Azt&#232;ques, qui n'&#233;taient &#233;videmment pas exempts de d&#233;fauts (notamment cette d&#233;sagr&#233;able habitude consistant &#224; se faire des soupes avec les restes de leurs ennemis vaincus...), n'avaient par contre pas le culte de la richesse. Quand l'empereur Moctezuma re&#231;oit Cort&#233;s dans son palais, il lui explique qu'il n'a pas beaucoup d'or mais qu'il veut bien le partager : &#8220;&lt;i&gt;Tout ce que j'ai est &#224; vous, si vous le souhaitez.&lt;/i&gt;&#8221; Et c'est pour cette raison que les Azt&#232;ques finissent par &#234;tre &#233;cras&#233;s : ils ont du mal &#224; comprendre que les autres sont des ennemis. Alors que les Espagnols sont obs&#233;d&#233;s par l'or, leur qu&#234;te absolue, au point de fantasmer un immense tr&#233;sor qui ne sera jamais trouv&#233;, et de torturer le dernier empereur azt&#232;que, Cuauht&#233;moc, pour lui faire avouer o&#249; il a cach&#233; l'or qu'en r&#233;alit&#233; il n'a pas. Car l'or, pour les Azt&#232;ques, ce n'est pas tant la richesse que la beaut&#233;. J'avais d&#233;j&#224; &#233;crit sur cette th&#233;matique dans mon dernier roman, &lt;i&gt;Jeu nouveau&lt;/i&gt;&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le Tripode, 2018.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment cette histoire a-t-elle ensuite &#233;t&#233; racont&#233;e par les Mexicains eux-m&#234;mes ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est toute l'ambigu&#239;t&#233; de la nation mexicaine. Elle a du mal &#224; se d&#233;faire de cette vision des Azt&#232;ques comme civilisation ayant p&#226;ti de ses manques technologiques. En 1968, au moment des Jeux olympiques de Mexico, le gouvernement mexicain publie une brochure pour faire conna&#238;tre l'histoire de son pays aux visiteurs. Il y est &#233;crit : &#8220;&lt;i&gt;En d&#233;pit de leurs splendides &#233;difices, de leurs math&#233;matiques complexes et de leur pass&#233; mill&#233;naire, les peuples pr&#233;colombiens ne parvinrent pas &#224; surmonter les obstacles cr&#233;&#233;s par leur retard technologique : ignorance de la roue, manque de b&#234;tes de somme et insuffisance des techniques m&#233;tallurgiques.&lt;/i&gt;&#8221; C'est ce qui m'int&#233;resse : pourquoi ce &#8220;en d&#233;pit&#8221; ? Pourquoi lire les choses dans ce sens-l&#224; ? La v&#233;rit&#233;, c'est que la roue ne manque pas aux Azt&#232;ques. Qu'ils s'en passent tr&#232;s bien. Je raconte dans le livre que si la conqu&#234;te s'&#233;tait jou&#233;e par le biais d'un concours agricole, les Azt&#232;ques l'auraient largement emport&#233;, gr&#226;ce &#224; leurs c&#233;l&#232;bres jardins flottants, les &lt;i&gt;chinampas&lt;/i&gt;, aussi productifs que notre agriculture intensive contemporaine, bourr&#233;e d'engrais et de pesticides. &#192; l'&#233;poque, en 1519, l'agriculture europ&#233;enne est totalement sous-d&#233;velopp&#233;e, notamment &#224; cause de charrues mal adapt&#233;es. Dans ce domaine, les Mexicains d'alors dominent compl&#232;tement une Europe archa&#239;que.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est d'ailleurs ce que montre la fa&#231;on dont Tenochtitlan, devenue Mexico apr&#232;s la prise du pouvoir par les Espagnols, a &#233;volu&#233; : les nouveaux ma&#238;tres de la ville, qui &#233;tait une splendide cit&#233; lacustre, d&#233;cident de d&#233;molir tous les b&#226;timents et d'ass&#233;cher les lacs. Notamment pour construire des routes, sur lesquelles faire rouler les chariots &#224; roues... Une d&#233;cision stupide, car la ville est une cuvette, arros&#233;e par les montagnes environnantes et les pluies tropicales une partie de l'ann&#233;e. Cons&#233;quence : la cit&#233; est tr&#232;s r&#233;guli&#232;rement inond&#233;e, parfois m&#234;me pendant plusieurs ann&#233;es. Et c'est un probl&#232;me qui n'a toujours pas &#233;t&#233; r&#233;solu &#224; ce jour, malgr&#233; la construction d'un grand canal d'&#233;vacuation au d&#233;but du XX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, qui est d&#233;j&#224; obsol&#232;te, la ville s'affaissant un peu plus chaque ann&#233;e. Au fond, les Mexicains sont encore en train d'&#233;ponger les conneries des Espagnols. C'est une tr&#232;s bonne illustration d'un progr&#232;s qu'on te donne comme fabuleux alors qu'il est d&#233;faillant. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Tu expliques que les Azt&#232;ques auraient refus&#233; la roue pour ne pas changer leur rapport &#224; l'espace...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Sur ce point, je fais appel au travail de l'anthropologue Pierre Clastres, que j'utilise en le d&#233;calant d'un cran, parce que lui a travaill&#233; sur les &#8220;soci&#233;t&#233;s sans &#201;tat&#8221;, ce qui n'est pas le cas des Azt&#232;ques o&#249; il y a une puissante institution centrale. Je reprends ses interrogations sur la question du manque suppos&#233; de d&#233;veloppement des peuples &#8220;&lt;i&gt;sans foi, sans loi, sans roi&lt;/i&gt;&#8221;, qu'on a toujours d&#233;finis par ce &#8220;&lt;i&gt;sans&lt;/i&gt;&#8221;. Or le fait est que ces attributs ne leur manquaient pas. Et c'est pareil avec la roue : j'&#233;mets l'hypoth&#232;se que les peuples pr&#233;colombiens d&#233;cident de se passer de la roue parce qu'ils ne s'int&#233;ressent pas &#224; ce qu'elle pourrait leur apporter. Parce qu'elle change l'appr&#233;hension de l'espace et du temps, qu'elle fait passer &#224; une autre &#233;chelle. Or la conception azt&#232;que du monde n'est pas fond&#233;e sur une recherche d'expansion &#224; tout prix. D'ailleurs, leurs guerres sanglantes relevaient davantage du rituel que de la volont&#233; de conqu&#234;te : il s'agissait la plupart du temps de capturer des prisonniers pour pouvoir les sacrifier afin de plaire aux dieux. Et non pas d'agrandir leur territoire, comme dans les guerres europ&#233;ennes. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cette id&#233;e de refuser une technologie semble peu dans l'air du temps&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est pourtant un principe fondamental, qui s'apparente pour moi &#224; la magnifique phrase du &lt;i&gt;Bartleby&lt;/i&gt; de Herman Melville : &#8220;&lt;i&gt;Je pr&#233;f&#233;rerais ne pas.&lt;/i&gt;&#8221; S'abstenir, simplement. On a le droit de refuser une technologie, on n'est pas oblig&#233; de s'en saisir parce qu'elle est l&#224;, devant nous. Et j'ai l'impression que c'est une mani&#232;re de penser qui revient tr&#232;s timidement au go&#251;t du jour face &#224; l'inflation des technologies contemporaines. Alors que c'&#233;tait difficile au d&#233;but des Trente Glorieuses : tout progr&#232;s technologique &#233;tait bon &#224; prendre dans les ann&#233;es 1950 ou 1960. Il y a eu un sursaut dans les ann&#233;es 1970, avec des journaux tr&#232;s engag&#233;s en mati&#232;re de remise en cause de l'&#232;re industrielle comme &lt;i&gt;La Gueule ouverte&lt;/i&gt;, mais aussi &lt;i&gt;Hara-Kiri&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Charlie&lt;/i&gt;, et puis avec la candidature &#224; la pr&#233;sidentielle de l'&#233;cologiste Ren&#233; Dumont en 1974. Mais la parenth&#232;se s'est violemment referm&#233;e dans les ann&#233;es 1980. Et depuis on a du mal &#224; retrouver en la mati&#232;re une v&#233;ritable pens&#233;e radicale, structur&#233;e et agissante. C'est un peu d&#233;primant : d'un c&#244;t&#233; on te dit que tout est foutu, notamment en mati&#232;re de r&#233;chauffement climatique, et de l'autre tu as des responsables politiques, de tous bords, qui proposent des mesurettes &#233;cologistes grotesques. La question de la remise en question profonde du progr&#232;s technologique &#224; tout prix n'est plus vraiment pos&#233;e, hormis &#224; la marge. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sur cette question, la roue fait office de symbole tr&#232;s efficace. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Oui, je trouve que la roue est un des premiers marqueurs du fantasme de la technologie triomphante : c'est un objet &#233;labor&#233;, qu'on ne retrouve pas dans la nature. Seul l'homme pouvait concevoir la roue, laquelle a marqu&#233; une bascule qui n'a jamais &#233;t&#233; clairement interrog&#233;e, ni en - 3 500, ni apr&#232;s. Et pourtant elle symbolise &#224; la perfection ce fantasme de la sup&#233;riorit&#233; technologique occidentale, qu'on retrouve aussi dans la m&#233;decine, avec ce postulat posant qu'on va pouvoir tout soigner par la chimie. Et c'est la m&#234;me chose pour les nouvelles technologies li&#233;es au num&#233;rique : on te dit que l'homme ne pourrait pas se passer de toutes ces innovations, qui soi-disant lui font du bien et lui permettent de gagner du temps, mais ce qu'on observe c'est que l'humanit&#233; est de plus en plus d&#233;pressive, stress&#233;e et a l'impression de manquer de temps. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il y a &#233;galement cette ambivalence : la roue n'est pas porteuse que de l'enfer automobile. Cette m&#234;me roue, c'est le v&#233;lo, que tu d&#233;fends vigoureusement. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ce que je trouve int&#233;ressant, c'est d'interroger l'inscription de l'homme dans l'espace. L&#224; je reprends les travaux du pr&#233;curseur de l'&#233;cologie politique Ivan Illich, qui montre non seulement que la voiture va moins vite que le v&#233;lo si tu prends en compte le co&#251;t r&#233;el&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En incluant notamment le temps pass&#233; &#224; travailler pour pouvoir se payer (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;, mais aussi que le v&#233;lo peut &#234;tre facteur d'&#233;mancipation. Par exemple au d&#233;but du XX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, la bicyclette a permis aux femmes de s'&#233;chapper un peu de leur espace quotidien, le foyer. C'est pour cela que j'ai du mal avec cette condescendance envers ce moyen de transport, qui serait r&#233;serv&#233; aux dits &#8220;bobos&#8221;. Une posture qui s'est illustr&#233;e avec la vision dominante du mouvement des Gilets jaunes : les pauvres seraient en bagnole en p&#233;riph&#233;rie et les bobos en centre-ville en v&#233;lo. C'est compl&#232;tement artificiel : il y a des gros bourgeois dans les villes avec des SUV, et des prolos en v&#233;lo &#224; la campagne, heureusement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'il faut vraiment interroger est ailleurs : comment on en est arriv&#233; &#224; une soci&#233;t&#233; construite totalement autour de la bagnole, et du culte de la vitesse, de l'efficacit&#233; ? Je cite dans le livre un texte publi&#233; en 2017, &#224; l'occasion de l'inauguration du dernier tron&#231;on de la ligne &#224; grande vitesse Paris-Bordeaux : &lt;i&gt;Gagner son temps et perdre sa vie&lt;/i&gt;. Lequel cite une autre brochure, publi&#233;e en 1991 : &lt;i&gt;Relev&#233; provisoire de nos griefs contre le despotisme de la vitesse &#224; l'occasion de l'extension des lignes du TGV&lt;/i&gt;. Comparer les deux textes est assez d&#233;primant, parce que celui de 2017 est beaucoup moins ambitieux dans le fond. Beaucoup plus rationnel dans son calcul &#233;conom&#233;trique du co&#251;t du kilom&#232;tre suppl&#233;mentaire de TGV. Alors que le dilemme est plus profond. De la m&#234;me mani&#232;re, on ne retient la plupart du temps d'Illich que ses consid&#233;rations &#233;conomiques (la vitesse r&#233;elle d'une voiture, en fonction du temps total mis &#224; l'acheter et &#224; la conduire) et non plus philosophiques, sur la question de la place de l'individu dans son espace. Je trouve que c'est assez symptomatique de l'&#233;poque, de renoncer aux grands enjeux de fond. C'est pour &#231;a que j'aime tant G&#233;b&#233;, l'auteur de &lt;i&gt;L'An 01&lt;/i&gt;, cette exceptionnelle bande dessin&#233;e qui d&#233;cr&#232;te : &#8220;&lt;i&gt;On arr&#234;te tout, on r&#233;fl&#233;chit et c'est pas triste&lt;/i&gt;&#8221; &#8211; rares sont ceux qui arrivent &#224; poser les enjeux politiques en passant par le biais de l'imaginaire, en sortant du rationalisme pur. Ce qui est important dans cette question de la vitesse, c'est de ne pas s'interroger sur une &#233;quation chiffr&#233;e, mais sur la place de l'homme dans sa vie. Et je trouve que c'est de plus en plus difficile &#224; faire. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Niveau imaginaire, il semble difficile de rivaliser avec la Silicon Valley triomphante, et le storytelling d&#233;ploy&#233; autour de figures comme Elon Musk. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Oui mais il faut aussi se garder des ennemis-&#233;pouvantails, qui masquent parfois les vrais enjeux. L'Hyperloop de Musk &lt;i&gt;[une sorte de train futuriste]&lt;/i&gt;, c'est assez simple de voir que c'est d&#233;lirant comme volont&#233; d'aller encore plus vite que le TGV, lequel va d&#233;j&#224; &lt;i&gt;trop&lt;/i&gt; vite, comme le disaient bien en 1991 les auteurs de la brochure &#8220;contre le despotisme de la vitesse&#8221;. Mais attention : ce n'est pas le co&#251;t du TGV ou de l'Hyperloop le probl&#232;me, c'est bien la notion de vitesse par principe. Attention &#224; ne pas penser avec les armes de l'ennemi. Comme quand les Mexicains d'aujourd'hui disent &#8220;&lt;i&gt;la roue manquait aux Azt&#232;ques&lt;/i&gt;&#8221; alors qu'il y avait surtout une chose qui manquait : la sagesse aux Espagnols. Il faut faire attention &#224; l'imp&#233;ratif d'efficacit&#233;, y compris chez ceux qui cherchent &#224; penser autrement la soci&#233;t&#233;. Et c'est une question qui me semble cruciale : jusqu'o&#249; se faire conna&#238;tre parce qu'on pense avoir les bonnes id&#233;es ? Jusqu'o&#249; utiliser Twitter ou Facebook pour faire passer des messages qu'on pense justes ? Jusqu'o&#249; utiliser Google pour faire des recherches visant &#224; dire du mal de Google ? Etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On en revient &#224; la roue : qu'est-ce qui &lt;i&gt;manque&lt;/i&gt; ? &#192; qui ? Pourquoi ? Fallait-il inventer YouTube ? Les smartphones ? Les GPS ? Tous ces gadgets qui peuplent notre quotidien ? Faut-il s'en servir ? Ces questions me semblent beaucoup plus importantes que, par exemple, le rejet d'un homme politique du moment (&#8220;Macron, t'es trop con !&#8221; &#8212; bon, et nous on est quoi alors ?). En ce sens, je crois moins &#224; l'insurrection qu'au l&#226;cher-prise g&#233;n&#233;ral. Si tu refuses de nourrir la machine, alors quelque chose peut arriver. Je crois vraiment &#224; l'arr&#234;t. Arr&#234;ter de nourrir la b&#234;te qui nous d&#233;vore. Ce qui m'int&#233;resse avec cette histoire de roue, c'est que &#231;a permet de d&#233;caler les cases, de pousser &#224; r&#233;fl&#233;chir en dehors des sch&#233;mas attendus. Et j'y ai trouv&#233; de plus en plus de sens &#224; mesure que j'&#233;crivais le livre, notamment par rapport &#224; la notion de progr&#232;s. Internet a &#233;t&#233; un parfait exemple en ce sens : on disait, on esp&#233;rait, que &#231;a allait tout changer, en bien. Au milieu des ann&#233;es 1990, j'&#233;tais &#233;norm&#233;ment excit&#233; par les possibilit&#233;s qui s'ouvraient : le nouveau livre, la connaissance universelle, le dialogue sans fronti&#232;res. Sauf que non : on s'est fait pi&#233;ger par cette Gorgone au regard gla&#231;ant qui s'appelle progr&#232;s. C'est all&#233; vers le pire, comme d'habitude. Et il faut &#234;tre vigilant, tout le temps : c'est pour &#231;a que j'aime tant les livres des &#233;ditions de L'&#233;chapp&#233;e qui sont tr&#232;s utiles, notamment ceux contre la &#8220;tyrannie&#8221; num&#233;rique ou culturelle&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Parmi les ouvrages r&#233;cents, L'intelligence artificielle ou l'enjeu du si&#232;cle (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt; : ce sont des textes qui remobilisent, donnent des arguments pour refuser la tyrannie des objets num&#233;riques. Ils te montrent le pi&#232;ge, ce c&#244;t&#233; lumineux du progr&#232;s qui occulte le reste. &#192; ma mesure, c'est ce que j'ai essay&#233; de faire avec la roue. Parce que c'est ce dont je me sens capable : un travail de d&#233;construction des &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt;, des certitudes, du savoir institu&#233;. Libre ensuite &#224; chaque lecteur d'en tirer des le&#231;ons pour lui-m&#234;me. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-right&#034; style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;&lt;strong&gt;Propos recueillis par &#201;milien Bernard&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Le Tripode, 2018.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;En incluant notamment le temps pass&#233; &#224; travailler pour pouvoir se payer ledit v&#233;hicule.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Parmi les ouvrages r&#233;cents, &lt;i&gt;L'intelligence artificielle ou l'enjeu du si&#232;cle&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;La Silicolonisation du monde&lt;/i&gt; (&#201;ric Sadin), &lt;i&gt;Divertir pour dominer 2 &lt;/i&gt;(Collectif) ou &lt;i&gt;Remplacer l'humain &#8211; Critique de l'automatisation de la soci&#233;t&#233;&lt;/i&gt; (Nicholas Carr).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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