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	<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
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	<description>Mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales - en kiosque le premier vendredi du mois.</description>
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		<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
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		<title>La parole est &#224; la d&#233;fonce</title>
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		<dc:creator>&#201;milien Bernard</dc:creator>


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&lt;p&gt;En mati&#232;re de drogues, toute exp&#233;rience est singuli&#232;re. Quel que soit le produit, chacun, chacune y vient et le consomme &#224; sa mani&#232;re. Voil&#224; ce que racontent les r&#233;cits intimes qui suivent, r&#233;colt&#233;s aupr&#232;s de personnes de notre entourage : des histoires de conso &#8211; pass&#233;e ou pr&#233;sente &#8211; et les raisons qui y ont pouss&#233; les unes et les autres. Si on a choisi de faire figurer ici alcool et antid&#233;presseurs, c'est qu'&#224; CQFD, l'id&#233;e selon laquelle il y aurait des drogues plus propres que d'autres (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/CQFD-no211-juillet-aout-2022" rel="directory"&gt;CQFD n&#176;211 (juillet-ao&#251;t 2022)&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L150xH106/duras_picole1-b45d8.jpg?1782957373' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='106' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;En mati&#232;re de drogues, toute exp&#233;rience est singuli&#232;re. Quel que soit le produit, chacun, chacune y vient et le consomme &#224; sa mani&#232;re. Voil&#224; ce que racontent les r&#233;cits intimes qui suivent, r&#233;colt&#233;s aupr&#232;s de personnes de notre entourage : des histoires de conso &#8211; pass&#233;e ou pr&#233;sente &#8211; et les raisons qui y ont pouss&#233; les unes et les autres. Si on a choisi de faire figurer ici alcool et antid&#233;presseurs, c'est qu'&#224; &lt;i&gt;CQFD&lt;/i&gt;, l'id&#233;e selon laquelle il y aurait des drogues plus propres que d'autres nous para&#238;t bien hypocrite. Place aux mots des premi&#232;res et premiers concern&#233;s.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Je me croyais plus forte que tout &#187; / (&lt;i&gt;P&#233;n&#233;lope, ex-consommatrice d'h&#233;ro&#239;ne et de crack&lt;/i&gt;) &lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; J'ai commenc&#233; par prendre de l'h&#233;ro &#224; 16 ans, le jour o&#249; une copine qui avait essay&#233; m'a dit : &#8220;C'est trop g&#233;nial, je connais le dealer, viens, je te le pr&#233;sente !&#8221; J'&#233;tais dans un coll&#232;ge de bourges dans le Marais &#224; Paris, ann&#233;es 1980, o&#249; d&#233;j&#224; on sniffait de la colle. Quand je voyais les punks aux Halles, je voulais tra&#238;ner avec eux, leur ressembler. Alors je suis vite tomb&#233;e dans l'h&#233;ro. J'avais un rituel : un gros trait avant le caf&#233; du matin, &#231;a lan&#231;ait la journ&#233;e. Je me croyais plus forte que tout : j'&#233;tais belle, jeune, j'allais conqu&#233;rir le monde. Et puis le monde des gens normaux ne m'int&#233;ressait pas, tandis que la drogue m'en ouvrait un autre, avec la musique &#8211; en t&#234;te The Stranglers &#8211;, l'art&#8230; Dans le m&#234;me temps, je tra&#238;nais souvent dans un milieu un peu snob, et l'h&#233;ro &#231;a avait un c&#244;t&#233; politique, &#231;a me mettait ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur ces dix ans de consommation, il y a eu &#233;videmment des drames, notamment avec ma famille. Mais il y a eu autant de d&#233;couvertes, avec des lieux et des gens un peu fous, en bien comme en mal. &#199;a cr&#233;ait des situations. Tu connais les queues de renard ? C'est quand t'as pris de l'h&#233;ro, que t'as la gerbe et que t'as pas le temps d'arriver jusqu'aux chiottes du bar o&#249; tu es &#8211; &#231;a fait un vomi en forme de queue de renard. Ceci dit, l'h&#233;ro, surtout quand tu te l'injectes pas, &#231;a peut rester relativement g&#233;rable. C'est aussi plus subtil que d'autres drogues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finalement, j'ai d&#233;couvert le crack. Je pensais na&#239;vement que &#231;a me ferait arr&#234;ter l'h&#233;ro. R&#233;sultat : &#224; 24 ans je me suis retrouv&#233;e accro aux deux. Je vivais &#224; Paris, &#224; Stalingrad, avec mon mec de l'&#233;poque, et je pense dans le fond que j'ai pris du crack pour le d&#233;go&#251;ter, parce qu'il ne voulait pas me quitter. Niveau plaisir, c'est le seul truc qui peut d&#233;passer l'h&#233;ro. Par contre, tu bascules vite. T'es d&#233;gueulasse, tu fais des trucs d&#233;gueulasses. J'ai consomm&#233; &#231;a pendant environ deux ans. J'&#233;tais de plus en plus grill&#233;e dans le quartier, sans thunes, avec plein d'embrouilles craignos. Un dealer gentil dont j'&#233;tais proche m'a dit un jour : &#8220;Il y a trop de contrats sur ta t&#234;te, tu dois te casser.&#8221; Il m'a fil&#233; un billet de train pour Londres et pas mal de dope pour &#233;viter le manque &#8211; j'ai tout pris dans le train. Et c'est &#224; partir de Londres que je me suis &#233;loign&#233;e de tout &#231;a. J'ai &#233;t&#233; en cure de d&#233;sintox', j'ai repris le contr&#244;le &#8211; depuis, je me suis refait une sant&#233; et une vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'en ai souffert, mais la drogue m'a aussi port&#233;e. J'ai toujours gard&#233; un optimisme. Et je voyais l'addiction comme une forme de subversion. &#192; chaque fois que je me sentais pas en ad&#233;quation, j'utilisais la drogue, avec un c&#244;t&#233; fuck you ! &#8211; sauf que c'est moi que je d&#233;truisais... Ensuite c'est quelque chose qui te constitue, que tu gardes en toi. &lt;i&gt;Once an addict, always an addict.&lt;/i&gt; Malgr&#233; tout, je me rappellerai toujours des kifs et du c&#244;t&#233; lumineux de tout &#231;a. Les probl&#232;mes ne sont pas termin&#233;s, maintenant c'est l'alcool, mais je me soigne. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Comme une potion magique &#187; / (&lt;i&gt;Greg, consommateur outrancier d'alcool depuis quinze ans&lt;/i&gt;) &lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Pourquoi j'ai bu et je bois ? Pas facile &#224; r&#233;sumer. Je crois que &#231;a me renvoie d'abord &#224; la sensation ressentie quand j'ai d&#233;couvert, au lyc&#233;e, qu'il existait ce produit capable de me sortir temporairement d'une angoisse sociale carabin&#233;e qui me pourrissait la vie. J'&#233;tais pas bien dans mon corps, tout me stressait, et voil&#224; qu'ing&#233;rer ce liquide rose, rouge ou blanc (j'ai commenc&#233; au vin) rendait l'existence plus facile, plus fluide. Le ticket d'or ! Comme une potion magique qui aidait &#224; repousser ce qui me raidissait, tout en envoyant bouler les convenances pour peu qu'on pousse un chou&#239;a le bouchon &#8211; &#224; la punk. D'autant que je m'abreuvais dans le m&#234;me temps d'une contre-culture assoiff&#233;e, de Bukowski aux Sex Pistols, et que &#231;a donnait une aura &#224; la d&#233;glingue, presque une mystique. Pendant des ann&#233;es, ma sociabilit&#233; sous quasiment toutes ses formes, qu'il s'agisse d'amiti&#233;, de concerts, de manifs, de r&#233;seau pro ou d'amour, a donc &#233;t&#233; forc&#233;ment li&#233;e &#224; l'horizon du boire &#8211; des petits verres ou de grandes bouteilles, selon l'ambiance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'ensemble, &#231;a n'a pas toujours &#233;t&#233; une r&#233;ussite, entre r&#233;veils en cellule de d&#233;grisement et trous noirs &#224; r&#233;p&#233;tition, mais &#231;a a aussi cr&#233;&#233; pas mal d'envol&#233;es chouettes, de moments gris&#233;s, d'&#233;lans po&#233;tiques &#8211; une mani&#232;re de flouter le monde pour mieux l'enchanter. Et puis, c'est parfois agr&#233;able de s'effacer, de s'oublier dans la lourde ivresse &#8211; enfin dans mon cas. Sachant aussi que je ne me suis jamais r&#233;v&#233;l&#233; violent ou agressif dans mes ivresses, seulement con et balbutiant &#8211; &#231;a aide. Le probl&#232;me c'est qu'au fil du temps, l'aspect magique dispara&#238;t. Que les r&#233;veils sont toujours plus durs. Que les marques physiques commencent &#224; poindre sur le visage (et le foie ?). Et que j'en arrive souvent &#224; boire pour boire, sans cr&#233;ation, sans magie. Chez soi, les jours d'angoisse, &#231;a donne parfois des strat&#233;gies sous forme d'arithm&#233;tique bien triste &#8211; combien de verres avant de sortir de l'appart' ? Et en soci&#233;t&#233;, une r&#233;currence du boire trop vite qui efface tout le c&#244;t&#233; chaleureux et festif de la picole, tout en te propulsant dans la honte au r&#233;veil. C'est pour &#231;a qu'&#224; un moment j'ai essay&#233; de creuser, via une d&#233;marche psy, ce qu'ainsi j'essayais d'effacer, d'anesth&#233;sier. Sauf que j'ai jamais mis le doigt sur une cause &#233;vidente. C'est sans doute un tas de trucs amalgam&#233;s. En tout cas, j'ai de plus en plus l'impression d'avoir fait le tour de ce que l'alcool pouvait m'apporter et j'ai en t&#234;te d&#233;sormais d'&#234;tre plus malin dans mon rapport &#224; lui, tout en trouvant d'autres b&#233;quilles &#8211; que &#231;a ne finisse pas par me d&#233;finir comme individu, ou par m'envoyer dans la tombe. Quinze ans pour tirer ce constat, c'est pas glorieux, je sais, mais on fait comme on peut&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Sortir de soi et y retourner tr&#232;s vite &#187; / (&lt;i&gt;Louise, consommatrice de coca&#239;ne et d'amph&#233;tamines&lt;/i&gt;) &lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les premi&#232;res fois o&#249; je rencontre vraiment la drogue, les produits chelous bien dos&#233;s de l'internet mondial, c'est avec mon amoureux de l'&#233;poque. J'ai la vingtaine, je suis coinc&#233;e, un peu prude, assez timide et, du haut de mon m&#232;tre quatre-vingts, assez impressionn&#233;e par les grandes personnes. Alors je sniffe, je gobe. Un peu, beaucoup. Puis &#231;a devient syst&#233;matique dans l'intimit&#233; que je partage avec cet homme. C'est l'explosion : je sors de ce corps qui me fait d&#233;faut, je me sens plus int&#233;ressante, plus curieuse, plus cultiv&#233;e, plus d&#233;sirable. Mes blocages sexuels volent en &#233;clat, mes complexes s'&#233;vanouissent. Alors je continue, je m'ab&#238;me, je me d&#233;fonce, je fais des trucs que j'ai pas forc&#233;ment envie de faire. La drogue devient l'&#233;quation de ma sexualit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis ma consommation se fait plus solitaire, moins intense dans le champ de bataille de ma sexualit&#233;, voire parfois bien glauque. Je me mets &#224; la 3-MMC, une mol&#233;cule de synth&#232;se de la famille des cathinones, bien d&#233;gueu, bien addictive. Je me coupe de moi, de mes &#233;motions, de mes sensations. En r&#233;alit&#233;, je tombe dans une grosse d&#233;pression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, c'est la coca&#239;ne qui m'accompagne dans mes journ&#233;es solitaires. Caf&#233;-trace le matin, le petit-d&#233;j' des championnes : je vais la bouffer, cette journ&#233;e ! Un rendez-vous avec un pote ? Hop, une petite trace ! Un mail &#224; &#233;crire ? Allez, une autre ! La vaisselle &#224; faire ? Bon OK, une derni&#232;re. Mais la motivation dispara&#238;t toujours au bout de la deuxi&#232;me. D'une drogue sociale j'ai fait une drogue solitaire, une d&#233;fonce qui me permet de m'affronter, moi et mes d&#233;mons, sans les diluer dans une pseudo-sociabilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'envisagerai toujours ma vie avec des trucs &#224; sniffer pas loin. Parce que j'y cherche toujours ce d&#233;calage, ce &lt;i&gt;fucking&lt;/i&gt; l&#226;cher-prise, ce moment o&#249; ton corps et ta t&#234;te d&#233;cident ensemble de te foutre un peu la paix. En fait, une d&#233;fonce r&#233;ussie, c'est comme l'orgasme, on sait qu'il existe mais on l'attend toujours. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Je me fous la paix &#187; / (&lt;i&gt;Edith, consommatrice d'antid&#233;presseurs&lt;/i&gt;) &lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; R&#233;cemment, apr&#232;s un &#233;pisode d&#233;pressif plus s&#233;v&#232;re que d'habitude, je me suis retrouv&#233;e &#224; amorcer un traitement d'ISRS&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Inhibiteur s&#233;lectif de recapture de s&#233;rotonine.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;, la dose minimum : 20 mg. J'ai toujours eu un temp&#233;rament triste mais je n'avais jamais vraiment envisag&#233; la prise d'antid&#233;presseurs. J'avais l'impression que c'&#233;tait pas pour moi, mais pour ceux qui &#233;taient plus gravement touch&#233;s. Moi j'avais appris &#224; vivre avec, et m&#234;me &#224; en faire un trait central de mon identit&#233; : je faisais rire de mon manque d'entrain. Bien s&#251;r j'avais suivi un nombre cons&#233;quent de th&#233;rapies en tous genres depuis mon adolescence. Mais il est sacr&#233;ment long, le chemin de la r&#233;paration et de l'acceptation de son pass&#233;. Et puis le Covid m'a bien mise dedans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les premiers jours du traitement, j'ai la sensation, &#224; juste titre, d'&#234;tre en descente de drogue. En mode zombie, affal&#233;e sur mon canap&#233;, je suis trop mal. Mais &#224; la fin de la semaine, je pars prendre des vacances avec des amies. J'&#233;tais r&#233;solue &#224; ne pas boire d'alcool, et je m'y suis tenue &#8211; cela devait faire dix ans que je n'avais pas fait de cure de plus de dix jours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, coup de baguette chimique, &#231;a marche vraiment, j'ai l'impression d'&#234;tre non stop en mont&#233;e de MDMA. Le pied. Exit les angoisses permanentes et le stress g&#233;n&#233;r&#233; par le moindre truc. Je me fous la paix. Et surtout, je vois les diff&#233;rents aspects de ma vie sous un angle positif. &#199;a me perturbe, surtout au d&#233;but. Je ne me reconnais pas, et les autres non plus. Mon amoureux me dit m&#233;tamorphos&#233;e. Euphorique. Je me sens l&#233;g&#232;re, rien ne m'atteint assez pour que je me prenne la t&#234;te comme je faisais avant. Ma m&#233;moire op&#232;re un tri drastique, je ne retiens plus qu'un dixi&#232;me de ce que les gens me racontent. Je d&#233;limite mieux, en termes d'affects, ce qui est de mon ressort et ce qui ne m'appartient pas. Je m'extirpe de noeuds dans lesquels j'&#233;tais bloqu&#233;e, pour certains depuis des ann&#233;es. L'impression d'&#234;tre sur un petit nuage, que tout glisse sur moi. C'est fluide, quoiqu'un peu dans le brouillard. Je me sens bien, &#224; ma place, l&#233;gitime. Mue par la toute-puissance que conf&#232;re la drogue, en somme. Les sentiments n&#233;gatifs de g&#234;ne sociale, de culpabilit&#233; &#233;ternelle, de honte ultime n'ont plus droit de cit&#233;. Les choses sont &#224; leur place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un truc me chiffonne cependant : depuis le d&#233;but du traitement, je n'atteins plus l'orgasme. Ma libido est plus ou moins intacte mais je reste neutralis&#233;e, maintenue &#224; un seuil maximum d'excitation. Je p&#232;se rapidement le pour et le contre, et j'en conclus que le reste en vaut la peine, tant pis pour la jouissance. Enfin, &#224; moyen terme. Faut pas d&#233;conner. &#199;a renforce quand m&#234;me mon d&#233;sir de ne pas poursuivre ind&#233;finiment les antid&#233;p'. &#199;a, et puis le reste : la fatigue, d'abord. Mais aussi le fait que la m&#233;moire imm&#233;diate soit consid&#233;rablement amoch&#233;e. Et puis toujours cette impression de planer, d'avoir deux de tension.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ressens parfois cette sensation fugace d'&#234;tre comme anesth&#233;si&#233;e. Et je ne sais plus quoi penser de ce lien de causalit&#233; qui revient &#224; se faire aider par la chimie. Je crois que je ne veux plus me sentir autant d&#233;connect&#233;e de la r&#233;alit&#233;, si agr&#233;able que ce soit. Je suis ravie d'avoir atteint un tel degr&#233; de d&#233;tachement et de confiance en moi, mais j'en per&#231;ois les limites. Au bout de trois mois, je commence &#224; r&#233;duire de moiti&#233; les doses. Je redescends rapidement de mon petit nuage, &#224; regret il faut l'avouer. Mais j'ai en t&#234;te que cette b&#233;quille existe. Et je sais d&#233;sormais intimement &#224; quoi peut ressembler la vie quand on est bien, avec la ferme intention de garder &#231;a pr&#233;cieusement au fond de moi. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Percuter son rapport &#224; la r&#233;alit&#233; &#187; / (&lt;i&gt;Simon, un temps consommateur de k&#233;tamine&lt;/i&gt;) &lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; J'ai tir&#233; mes premi&#232;res lignes de k&#233;tamine dans un environnement festif. C'&#233;tait agr&#233;able, d&#233;sinhibant et &#231;a faisait voyager. C'est le propre de ce produit qui entra&#238;ne une forte euphorie, une modification de la r&#233;alit&#233; per&#231;ue, des hallucinations visuelles, une perte de contr&#244;le sur son corps ou, &#224; plus forte dose, une anesth&#233;sie compl&#232;te. J'ai vite appr&#233;ci&#233; les sensations que &#231;a m'apportait, ces moments de pause... Et j'ai aussi tellement ri avec des potes que quand &#231;a se pr&#233;sentait, je sautais sur l'occasion. Puis la consommation s'est banalis&#233;e. De plus en plus. Jusqu'au tous les jours, et trop. Ce que je cherchais ? Creuser toujours plus profond dans les m&#233;andres de ma conscience. J'ai aussi v&#233;cu plein d'exp&#233;riences intrigantes dans ces univers d'ailleurs. Par exemple, sous l'emprise de la k&#233;ta, j'avais l'impression d'&#234;tre en contact avec l'histoire des objets qui m'entouraient. Si je jouais du piano, je m'imaginais comment on avait invent&#233; cet instrument, et je me sentais en connexion avec son histoire et celle des gens qui l'avaient utilis&#233; avant moi. Les effets visuels sont assez sympas aussi. Au piano encore, selon les gammes et l'ambiance de ce que je jouais, j'ai d&#233;j&#224; vu les touches se colorer, tout en g&#233;om&#233;trie, comme en harmonie avec la couleur de la musique jou&#233;e. La curiosit&#233; m'a pouss&#233; &#224; vouloir en permanence mettre ce filtre pour voir l'autre face du r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Recherche de soi, compr&#233;hension des autres, appr&#233;hension du monde... Je trouvais des raisons pour justifier ma consommation, qui en cachaient finalement d'autres. Je prenais de la k&#233;ta parce qu'elle m'envoyait loin des soucis du quotidien, chassait l'angoisse, adoucissait le pr&#233;sent. Je profitais pleinement de l'instant, m&#234;me si la r&#233;alit&#233; &#233;tait une montagne de trucs gal&#232;res &#224; g&#233;rer. Sous l'effet, j'ai pu d&#233;lirer des heures sur de la musique, une peinture, des plantes&#8230; Les imp&#233;ratifs &#8211; r&#233;pondre aux messages, faire le m&#233;nage, payer mes factures ou passer ce coup de fil urgent &#8211; perdaient toute importance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai pris de la k&#233;tamine parce qu'elle me faisait du bien. Je sais pourquoi je n'en prends plus. Un ami m'a dit un jour : &#8220;Si Jules Verne a d&#233;crit le tour du monde en 80 jours, vous, vous faites le tour du jour en 80 mondes.&#8221; Et c'&#233;tait vrai. Je crois qu'aucun ancrage n'est possible lorsque l'on percute autant son rapport &#224; la r&#233;alit&#233;. Pour moi, au final, la k&#233;tamine est une fausse amie des passionn&#233;s de psych&#233;d&#233;liques. Tous ses effets r&#233;pondent &#224; premi&#232;re vue &#224; ce qu'on attend d'un psych&#233;d&#233;lique comme, par exemple, le LSD : modifications visuelles et sensorielles, changement de point de vue... Et aussi : pas de descente, pas de contrecoup direct. Mais ce n'est qu'une impression : &#224; faible dose, elle est en fait un puissant anxiolytique, ce qui change tout. Finalement, ce sont ces effets que je recherchais, car j'&#233;tais dans une p&#233;riode assez compliqu&#233;e et dark apr&#232;s une douloureuse s&#233;paration, et &#224; un moment o&#249; je ne savais pas du tout quelle &#233;tait ma direction. Or cette famille de m&#233;dicaments (dont la pharmacop&#233;e moderne raffole) ne cible pas les causes du mal-&#234;tre, mais ses sympt&#244;mes. Quand on en abuse, ils emp&#234;chent le cerveau et l'esprit de r&#233;tablir un fonctionnement sain par un travail de fond. De mon exp&#233;rience d'amateur de substances en tout genre, la k&#233;tamine devrait garder sa place d'anesth&#233;siant : j'en ai en t&#234;te des sc&#232;nes o&#249; j'aurais voulu r&#233;agir vivement, affirmer ma position, tenter de d&#233;nouer une situation, me concentrer sur ce qui me semblait important, et qui se sont d&#233;roul&#233;es sous mes yeux sans que les mots ne me viennent o&#249; que j'aie l'&#233;nergie d'intervenir...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense aussi que l'usage r&#233;cr&#233;atif de plus en plus r&#233;pandu de la k&#233;tamine risque de nuire grandement &#224; la sc&#232;ne alternative. On en trouve partout ! Dans les lieux autog&#233;r&#233;s, les f&#234;tes, les milieux militants. Et &#231;a reste quelque chose qui ralentit. On r&#233;agit moins, on pense diff&#233;remment, et les r&#233;flexes sont&#8230; anesth&#233;si&#233;s. Pour une contre-culture, qui voudrait construire d'autres bases que le monde de merde qui nous entoure, et r&#233;agir avec les dents quand l'oppresseur opprime trop, la k&#233;ta n'est s&#251;rement pas la meilleure arme. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Faire durer l'enfance &#187; / (&lt;i&gt;Pablo, longtemps consommateur d'h&#233;ro&#239;ne&lt;/i&gt;) &lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; J'ai connu l'h&#233;ro&#239;ne peu apr&#232;s &#234;tre parti de chez mes parents pour m'installer dans un quartier populaire de Marseille. J'&#233;tais tr&#232;s jeune, 17 ans, et la drogue &#233;tait partout dans la ville. Il y avait les suites de la French Connection, les d&#233;buts du punk, une ville alors sinistr&#233;e &#8211; tout &#233;tait r&#233;uni pour que les jeunes consomment, si bien qu'autour de moi, &#231;a tournait beaucoup. J'ai tout de suite aim&#233; les effets de l'h&#233;ro, mais j'adorais aussi les drogues psych&#233;d&#233;liques, notamment les acides. Et je crois que je prenais de l'h&#233;ro&#239;ne dans la m&#234;me optique que les produits plus &#8220;psych&#233;&#8221; : m'ouvrir au monde, sortir de mes blocages. Je d&#233;couvrais le Velvet Underground et Lou Reed, le cin&#233;ma de John Cassavetes, des univers autres, tr&#232;s tentants. C'&#233;tait une &#233;poque d'effervescence ; j'avais l'impression de faire durer l'enfance, de go&#251;ter au fruit d&#233;fendu. Et je me souviens m&#234;me d'une forme de d&#233;ception apr&#232;s ma premi&#232;re exp&#233;rience d'h&#233;ro : &#231;a n'allait pas assez loin, &#231;a manquait de visions. &#192; l'&#233;poque on prenait tout, on sniffait aussi de l'&#233;ther, de l'eau &#233;carlate, du trichlo &#8211; on n'&#233;tait pas regardants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai jamais &#233;t&#233; vraiment accro, question de chance. Parce qu'autour de moi, beaucoup de gens sont morts, d'overdose ou du sida. Mais quelque chose m'a emp&#234;ch&#233; de tomber totalement dedans, m&#234;me s'il m'est arriv&#233; de me shooter tous les jours pendant une semaine. Le simple fait de voir une shooteuse me donnait directement ce go&#251;t de m&#233;tal si caract&#233;ristique dans la bouche&#8230; Je me rappelle de cette fois o&#249; un ami m'a rembours&#233; une dette en me filant dix grammes d'h&#233;ro pure. Ce jour-l&#224;, on s'est regard&#233;s avec ma copine et on s'est dit que si on gardait tout pour nous, on n'en sortirait jamais. Alors on a voulu la revendre, mais &#231;a a &#233;t&#233; un fiasco, on l'a mal coup&#233;e&#8230; Reste que &#231;a a sans doute &#233;vit&#233; qu'on devienne des junkies. Tout &#231;a, c'est des coups de chance. Ou l'instinct de survie. Comme cette fois o&#249; la soeur de ma copine, morte peu apr&#232;s du sida dont elle &#233;tait infect&#233;e sans le savoir, m'a propos&#233; de me faire un shoot avec sa seringue : j'en avais tr&#232;s envie, mais j'ai d&#233;clin&#233;. Je me souviens aussi de Frenzy, un copain rockeur de cit&#233; que j'adorais, beau comme un dieu, qui un jour m'a secou&#233; par le colbac en pleine rue en m'engueulant : &#8220;On m'a dit que tu tombais dans l'h&#233;ro&#239;ne, t'as pas de figure !&#8221; Lui aussi est mort du sida.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au final, ce qui m'a sauv&#233;, c'est de partir. La curiosit&#233; que j'avais pour la drogue, je l'ai appliqu&#233;e aux voyages. Je suis parti en Angleterre, au Mexique, en Andalousie, une bonne quinzaine d'ann&#233;es en tout. Loin de Marseille, du travail en int&#233;rim et des gens qui tombaient comme des mouches &#8211; morts, en HP, en d&#233;tention... J'ai continu&#233; &#224; prendre des drogues, &#224; exp&#233;rimenter, notamment le peyotl au Mexique, qui m'a vraiment marqu&#233; &#8211; ceci dit, ce n'est pas une drogue ! &#8211; et &#224; boire beaucoup d'alcool, par p&#233;riodes. Mais &#231;a n'a jamais pris le pas sur ma vie. Il n'emp&#234;che qu'encore aujourd'hui, je peux &#234;tre tent&#233; par des exp&#233;riences de ce genre. Je me suis rendu compte par exemple qu'en cas de mal de dos ou de coup de stress, j'adorais le tramadol et ses effets. Et r&#233;cemment, je me suis d&#233;fonc&#233; avec une amie en phase terminale d'un cancer, qui avait lou&#233; un appart' en bord de mer. On s'est pay&#233; un bel hommage &#224; la vie : hu&#238;tres, petits g&#226;teaux arabes, th&#233; au gingembre et&#8230; de la morphine de synth&#232;se. C'&#233;tait un beau moment, une mani&#232;re privil&#233;gi&#233;e de se dire au revoir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Parce que Dieu n'existe pas &#187; / (&lt;i&gt;Marguerite, six litres de rouge par jour&lt;/i&gt;) &lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_4665 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://cqfd-journal.org/IMG/jpg/duras_picole.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L500xH478/duras_picole-df417.jpg?1782957373' width='500' height='478' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
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&lt;div class=&#034;spip spip-block-right&#034; style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;Propos recueillis par &#201;milien Bernard&lt;/div&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Inhibiteur s&#233;lectif de recapture de s&#233;rotonine.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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