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	<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
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	<description>Mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales - en kiosque le premier vendredi du mois.</description>
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		<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
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		<title>Le remorquage ne m&#232;ne pas au large</title>
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		<dc:creator>Fran&#231;ois Maliet</dc:creator>


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		<description>
&lt;p&gt;Amour de la mer, alcool, activit&#233;s portuaires, petits trafics, conditions de travail : ce ne sont pas les sujets qui manquent quand on navigue 24 heures sur un remorqueur. Deux apprentis moussaillons de CQFD sont mont&#233;s &#224; bord, au port de Fos-sur-Mer. Reportage maritime, &#224; deux doigts des c&#244;tes. Le capitaine place d&#233;licatement son remorqueur de cinq mille chevaux &#224; l'arri&#232;re du Kriti Jade, p&#233;trolier battant pavillon grec venu vider ses soutes dans le port de Fos-sur-Mer (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/CQFD-no122-mai-2014" rel="directory"&gt;CQFD n&#176;122 (mai 2014)&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/A-B-140" rel="tag"&gt;A.B.&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://cqfd-journal.org/petrolier-battant" rel="tag"&gt;p&#233;trolier battant&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Amour de la mer, alcool, activit&#233;s portuaires, petits trafics, conditions de travail : ce ne sont pas les sujets qui manquent quand on navigue 24 heures sur un remorqueur. Deux apprentis moussaillons de &lt;i&gt;CQFD&lt;/i&gt; sont mont&#233;s &#224; bord, au port de Fos-sur-Mer. Reportage maritime, &#224; deux doigts des c&#244;tes.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le capitaine place d&#233;licatement son remorqueur de cinq mille chevaux &#224; l'arri&#232;re du Kriti Jade, p&#233;trolier battant pavillon grec venu vider ses soutes dans le port de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rh&#244;ne). D'ordinaire, Pierre dirige son navire assis, d'une main, les jambes crois&#233;es sur le poste de pilotage. L&#224;, il est debout afin d'appr&#233;cier au mieux la man&#339;uvre, surveillant le bosco qui s'active sur le pont arri&#232;re tout en s'appliquant &#224; coller au plus pr&#232;s le navire grec, monstre flottant de trente mille tonnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ses c&#244;t&#233;s, sur la passerelle, Jean-Pierre s'occupe de la machine, joystick en main. Sylvain, le bosco, s'affaire, un casque sigl&#233; &#171; BZH &#187; viss&#233; sur le cr&#226;ne. Impossible de transf&#233;rer directement un c&#226;ble d'acier de cinquante-deux millim&#232;tres de diam&#232;tre d'un navire &#224; l'autre. Il commence donc par balancer un bout plus fin qui permettra de faire passer le c&#226;ble idoine pour tracter le p&#233;trolier jusqu'&#224; bon port. &#171; &lt;i&gt;Quand on tire de gros bateaux, et que l'on est en haute mer, on utilise plut&#244;t une cha&#238;ne&lt;/i&gt; &#187;, d&#233;taille Sylvain.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1089 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;15&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L500xH333/p16-remorqueur-c9a83.jpg?1779609786' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Photo de A.B.
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Sur le pont du Kriti Jade, quatre gars sont &#224; la man&#339;uvre. Sur la passerelle, Jean-Pierre ronchonne : &#171; &lt;i&gt;Regarde bien, un seul conna&#238;t le boulot. Les autres&#8230; Les mecs sont de plus en plus bidon, il y a de plus en plus d'accidents.&lt;/i&gt; &#187; Pierre tient &#224; pr&#233;ciser : &#171; &lt;i&gt; Ils en donnent pour leur salaire, pas plus. Et puis, &#224; partir du moment o&#249; ils n'ont aucune formation ou presque, c'est normal. Ce ne sont pas eux les responsables.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fois le p&#233;trolier correctement amarr&#233;, le remorqueur rentre &#224; quai. Alors que Jean-Pierre se remet aux fourneaux &#8211; &#171; &lt;i&gt;J'ai tourn&#233; les courgettes&lt;/i&gt; &#187;, glisse Yves, le chef m&#233;cano, goguenard. &#171; &lt;i&gt;Et pour quoi faire, tu as tourn&#233; mes courgettes ?!&lt;/i&gt; &#187; &#8211;, nous nous installons avec Pierre dans le carr&#233; pour poursuivre la conversation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis le 1er janvier 2001, la l&#233;gislation communautaire permet &#224; chaque pays membre de l'Union europ&#233;enne d'employer un quota important de marins &#233;trangers, les armateurs pouvant les payer au tarif en vigueur dans leur pays d'origine. &#171; &lt;i&gt;Ils font appel &#224; des marchands d'hommes &#8211; c'est le terme employ&#233; dans la marine &#8211; pour constituer leurs &#233;quipages&lt;/i&gt;, explique le capitaine. &lt;i&gt;En France, on embauche des Roumains, car beaucoup parlent fran&#231;ais. Ils touchent un peu plus de 300 euros par mois. Mais les salaires les plus bas sont pour les Chinois ou les Africains, soit 80 euros mensuels. Les mecs ne sont pas motiv&#233;s, ils sont &#224; bord pour six mois ou un an, ils empochent leur p&#233;cule et la plupart ne remettent jamais les pieds sur un navire. &lt;/i&gt; &#187; Selon lui, nombre d'accidents maritimes &#8211; Erika, Bow Eagle, Jolly Rubino, Ievoli Sun &#8211; sont li&#233;s &#224; ces pratiques de dumping social. Les statistiques de la Lloyd confirment : &#171; &lt;i&gt;80 % des accidents maritimes sont dus &#224; des erreurs humaines.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En comparaison, Pierre, Yves, Jean-Pierre et Sylvain sont &#224; bonne enseigne : le remorquage, c'est la Rolls-Royce de la navigation o&#249;, souvent, les marins viennent finir leur carri&#232;re. Ils travaillent 24 heures d'affil&#233;e, certes, mais un jour sur trois pendant deux mois, puis prennent trois ou quatre semaines de cong&#233;s. Embauch&#233;s sous pavillon fran&#231;ais malgr&#233; un armateur espagnol, ils cotisent en France, o&#249; retraite et protection sociale leur sont assur&#233;es. Retraite qu'ils prendront d'ici un an ou deux, &#224; 55 ans. Autre fait notable : ces quatre-l&#224; s'entendent comme larrons en foire, ce qui n'est pas toujours le cas sur un navire. Quand il a pr&#233;sent&#233; ses complices de bord aux &#233;missaires de &lt;i&gt;CQFD&lt;/i&gt;, Pierre n'a pas h&#233;sit&#233; &#224; les charrier : &#171; &lt;i&gt;&#192; eux trois, ils comptabilisent je ne sais combien de gosses, et six divorces !&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils ont toutefois un regret : celui de ne pouvoir naviguer plus souvent en haute mer. Ils sont un peu comme des poissons du large barbotant dans un aquarium de salon. Sylvain l'affirme : &#171; &lt;i&gt;Faire des allers-retours entre la rade et le port, &#231;a va une semaine.&lt;/i&gt; &#187; Et nul besoin de les titiller longtemps pour qu'ils racontent leurs vir&#233;es au long cours. Il y a quelques ann&#233;es, Pierre bossait sur un pinardier, bateau transportant du vin : &#171; &lt;i&gt;On chargeait en Italie, en Cr&#234;te, en Gr&#232;ce ou en Alg&#233;rie, pas loin de trois millions de litres &#224; chaque fois. &#192; bord, c'&#233;tait la bataille du jaune&lt;/i&gt; [le pastis] &lt;i&gt;contre le rouge ! On n'&#233;tait pas tr&#232;s bien pay&#233;s, alors certains compensaient en revendant en douce des &#8220;&#233;chantillons&#8221; de la cargaison. Il s'av&#232;re que si tu rajoutes un peu d'eau de mer dans le vin, cela ne se voit pas aux analyses. Il faut dire ce qui est : les marins ont toujours un peu trafiqu&#233; avec ce qui leur tombait sous la main.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sylvain, le Breton de la bande, fait partie de ces marins amoureux de la mer. Intarissable, il affirme n'avoir jamais eu &#171; &lt;i&gt;le sentiment d'aller bosser&lt;/i&gt; &#187;, tellement il aime son job. Pourtant, &#171; &lt;i&gt; la plaisance, je ne comprends pas. Un bateau, &#231;a sert &#224; travailler. En Bretagne, j'y remonte toujours avec mon cir&#233;, et je vais poser des casiers et des filets&lt;/i&gt; &#187;. Quand, il y a quelques mois, Pierre a annonc&#233; un beau matin qu'ils devaient aller chercher un bateau &#224; Malte, Sylvain &#233;tait aux anges : &#171; &lt;i&gt;Une semaine de navigation devant nous ! Je suis reparti illico acheter deux cartouches de clopes pour le voyage.&lt;/i&gt; &#187; Quelle d&#233;ception lorsqu'il a appris qu'il n'y avait pas de d&#233;part pour La Valette ! Son capitaine avait invent&#233; cette mission pour enquiquiner les marins int&#233;rimaires impos&#233;s &#224; bord par le patron, et qui rechignent &#224; naviguer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre temp&#232;re cependant les propos de son bosco, affirmant que ce n'est pas un hasard s'ils sont sur un remorqueur : le taf est moins duraille qu'ailleurs. &#171; &lt;i&gt;Quand on part en mer, on bosse 15 &#224; 16 heures par jour. Il y a le mauvais temps &#224; g&#233;rer, ainsi que les relations avec les membres d'&#233;quipage, qui peuvent &#234;tre tr&#232;s dures. Il y a parfois des vrais salauds qui n'h&#233;sitent pas &#224; te faire des sales coups. Quand j'&#233;tais &#233;l&#232;ve officier, j'ai connu le bateau ivre : tout le monde &#224; bord &#233;tait compl&#232;tement bourr&#233;, capitaine compris. Le bateau faisait route malgr&#233; l'incapacit&#233; de r&#233;agir de l'ensemble de l'&#233;quipage et je m'&#233;tais enferm&#233; dans ma cabine pour ne pas me faire emmerder par ceux qui avaient l'alcool mauvais. Bon, c'est exceptionnel, mais je l'ai r&#233;ellement v&#233;cu.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais en ce lundi 31 mars, l'&#233;quipage est plut&#244;t jouasse, le programme de la journ&#233;e les change de l'ordinaire : ils doivent remorquer, depuis le port de Fos jusqu'&#224; l'extr&#233;mit&#233; de l'&#233;tang de Berre, une barge charg&#233;e de blocs de b&#233;ton. C'est un transport test : l'embarcation, &#224; terme, trimballera des mat&#233;riaux d&#233;di&#233;s &#224; la construction du r&#233;acteur &#224; fusion nucl&#233;aire d'Iter, sur le site de Cadarache (Bouches-du-Rh&#244;ne). Tout l'&#233;quipage est sur le pont. Jean-Pierre a un souci avec une manette d&#233;faillante &#8211; le frein des c&#226;bles ne se bloque pas &#8211;, mais tout rentre vite dans l'ordre. Une fois la barge solidement attach&#233;e, nous traversons la rade escort&#233;s par deux navettes de la gendarmerie maritime &#8211; convoi &#171; nucl&#233;aire &#187; oblige. &#171; &lt;i&gt;Ils sont secou&#233;s comme dans une machine-&#224;-laver, l&#224;-dedans. Y en a bien un qui va finir par gerber&lt;/i&gt; &#187;, s'amuse Yves. La houle vient tremper les pieds des deux militaires &#8211; &#233;quip&#233;s de casque, gilet pare-balle et sulfateuse &#8211; rest&#233;s sur l'esquif. &#171; &lt;i&gt;Elle n'est pas bien &#233;quilibr&#233;e, cette barge, elle pointe un peu du nez&lt;/i&gt; &#187;, plaisante le capitaine. Deux heures plus tard, apr&#232;s avoir emprunt&#233; le canal de Caronte et travers&#233; Martigues puis l'&#233;tang de Berre, nous livrons la cargaison &#224; bon port. Ce, sans coup f&#233;rir : &#171; &lt;i&gt;Ho ! Tu as vu ce cr&#233;neau, cono ?!&lt;/i&gt; &#187; Sur le chemin du retour, le remorqueur s'octroie un petit quart d'heure de pause en plein c&#339;ur de Martigues, o&#249; la petite bande d&#233;barque. &#171; &lt;i&gt;C'est la tradition quand on passe ici&lt;/i&gt; &#187;, explique Pierre, une fois attabl&#233; au bar de la Marine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De retour &#224; quai, Pierre d&#233;taille les mauvais coups que pr&#233;pare l'Europe avec, notamment, la directive concernant l'acc&#232;s aux march&#233;s des services portuaires. Propos&#233;e pour la premi&#232;re fois en f&#233;vrier 2001, elle concerne, entre autres, le pilotage, le remorquage, l'amarrage, la manutention, le stockage et le groupage de fret. Et elle est tout &#224; fait favorable &#224; une accentuation de la concurrence de l'ensemble de ces services. L'id&#233;e ? &lt;i&gt;CQFD&lt;/i&gt; l'&#233;voquait d&#233;j&#224; en mars 2005 : &#171; &lt;i&gt;Toute entreprise &#233;trang&#232;re faisant partie de l'Union europ&#233;enne (UE) pourra s'installer et carburer n'importe o&#249; dans l'UE selon les lois &#233;dict&#233;es dans son propre pays. Une bo&#238;te maltaise d&#233;localis&#233;e dans le port du Havre, par exemple, ne cotiserait pas aux r&#233;gimes de retraite et de s&#233;curit&#233; sociale, ne verserait pas de salaire minimum garanti &#224; ses salari&#233;s, ne leur donnerait pas droit aux cong&#233;s pr&#233;vus par les conventions&lt;/i&gt;.&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; La directive Bolkestein revient par la mer &#187;, CQFD n&#176;21, mars 2005.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt; &#187; Si cette directive a &#233;t&#233; envoy&#233;e par le fond &#224; deux reprises, il est fort probable qu'elle refasse surface apr&#232;s les &#233;lections europ&#233;ennes des 22 et 25 mai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette r&#233;forme ne devrait pas toucher Pierre, qui est &#224; quelques encablures de la retraite. Mais comme par le pass&#233;, il ne manquera pas de la combattre. D&#233;barqu&#233; d&#233;finitivement de son remorqueur, il aura tout le temps n&#233;cessaire.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;&#171; La directive Bolkestein revient par la mer &#187;, &lt;i&gt;CQFD&lt;/i&gt; n&#176;21, mars 2005.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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