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Imbroglio des politiques néolibérales et anti-migrants en Italie

Salvini, le venin dans la botte


paru dans CQFD n°182 (décembre 2019), rubrique , par Marie Causse, Rafaël Snoriguzzi, illustré par
mis en ligne le 17/01/2020 - commentaires

Aux dernières élections européennes, le phénomène Salvini a pris une ampleur inquiétante : 21 % du corps électoral contre 13 % un an plus tôt. Mais la dynamique néofasciste ne se réduit pas à l’influence néfaste de son leader. Elle correspond à une configuration historique où, sur fond de choix économiques néolibéraux et de politiques migratoires meurtrières, les différentes composantes de la scène politique italienne s’alimentent mutuellement.

Par Gwen Tomahawk {JPEG}

Des selfies à gogo en tenue décontractée un cocktail à la main et les réseaux sociaux ont fait le reste : le barnum Salvini est omniprésent en Italie – quitte à être régulièrement réduit à une efficace stratégie de communication. Si la vulgarité de Matteo Salvini s’exhibe tous poils dehors, c’est bien parce que les années de berlusconisme ont organisé l’abrutissement de la politique italienne.

Les années de plomb néolibérales

En réalité, c’est tout le système qui est à jeter. Les règles du jeu électoral qui ont permis l’improbable coalition entre la Lega de Salvini et le Mouvement 5 étoiles (M5S) sont les mêmes qui ont longtemps incité les communistes à soutenir les gouvernements néolibéraux de Romano Prodi et du Partito Democratico (PD, supposé de « centre gauche ») – aujourd’hui, la gauche a presque été éradiquée du Parlement italien. En moins de dix ans, le parti de Berlusconi a gouverné avec celui de Mario Monti (ancien commissaire européen à la Concurrence qui forma en 2011 un gouvernement de « techniciens ») et le PD, qui gouverne désormais avec le M5S, qui gouvernait hier avec la Lega, qui est un partenaire historique des gouvernements Berlusconi.

Pendant que le président de la République italienne s’efforce tous les deux ans de rapiécer un champ politique en morceaux, l’agenda des réformes est demeuré tristement constant. Conséquence de la crise de la finance toxique, la dette publique est passée de 100 % à plus de 130 % du PIB – justifiant progressivement toutes les mesures antisociales, sur le report infini de l’âge de la retraite ou le droit de licencier pépouze. Pendant ce temps-là, les années de récession se sont répétées, le chômage a presque doublé (autour de 11 %), frappant à des taux effarants les plus jeunes, les plus vieux, les femmes et les travailleurs du sud du pays. En vingt ans, le salaire moyen a augmenté de… 23 €.

Le M5S a un temps prétendu vouloir limiter le désastre social. Mais dès la formation du gouvernement Lega-M5S (juin 2018-septembre 2019), le commissaire européen au Budget avait annoncé la couleur : « Les marchés apprendront aux électeurs italiens à ne pas voter pour les partis populistes. » Le bras de fer budgétaire qui a récemment fait plier la nouvelle coalition PD-M5S face aux exigences de la Commission européenne rejoue, à peine différemment, la séquence hallucinante de 2011 au cours de laquelle Berlusconi avait, sur injonction de l’Union européenne, démissionné au profit de Mario Monti, l’homme de paille de Goldman Sachs.

L’ascension de Salvini exprime donc aussi ce phénomène morbide qui gangrène aujourd’hui la plupart des systèmes politiques : la démocratie italienne n’a plus d’objet. Elle n’intervient plus sur les conditions de vie des gens – sauf pour les dégrader encore.

Les menottes de Minniti

Pour servir la soupe ultralibérale, Salvini n’est pas en reste : alors que 132 milliards d’euros ont disparu dans l’évasion fiscale, le leader de la Lega promet une flat tax favorable au capital. Et s’il a su manœuvrer pour exploiter les réactions « anti-système » d’une partie grandissante de l’opinion italienne, Salvini a surtout profité d’un terreau raciste déjà fertilisé… par le système lui-même.

Les décrets Sicurezza I et II, qui précarisent les conditions de vie des migrants, prolongent le décret Minniti-Orlando voté en avril 2017 sous le gouvernement Gentiloni – à dominante centre gauche. Au prétexte de désengorger les tribunaux prétendument débordés par les procédures d’asile en appel, ce décret a sévèrement mutilé les droits des personnes étrangères : limitation du droit de recours pour demande d’asile refusée, abolition de l’audience par visioconférence avec le juge, augmentation du nombre de centres d’identification et d’expulsion (CIE), introduction du travail « bénévole » pour les migrants, etc.

Ce décret était assorti du « Code de conduite Minniti », que devaient signer toutes les ONG portant secours aux exilés dans les eaux territoriales italiennes. À travers diverses obligations (chaque bateau est ainsi sommé d’emporter des flics à son bord), ce code vise à entraver les opérations en mer. Les ONG ont refusé en bloc de le signer, car il contrevenait ouvertement aux principes de l’aide humanitaire. Les accords avec la Libye signés par ce même Marco Minniti (ministre de l’Intérieur du PD) à l’été 2017 sont un autre coup violent porté aux exilés : les départs se raréfient et les bateaux humanitaires sont de plus en plus la cible des garde-côtes libyens.

Salvini, vidi , vici

Deux ans plus tard, les deux décrets « Sûreté » de Salvini poursuivent donc le travail de criminalisation des ONG. Avec pour conséquence directe, l’augmentation du taux de mortalité durant la traversée : d’après le chercheur Matteo Villa, ce taux a augmenté de 20 % sur la période. Moins de départs ne signifient pas forcément moins de morts – juste des routes moins sûres.

Pour ceux qui parviennent à franchir les murs de la forteresse Europe, la situation est également aggravée par ces nouvelles lois. Ces décrets ont aboli les permis de séjour pour raison humanitaire. D’ailleurs, le mot « humanitaire » a été retiré de toutes les lois concernant l’immigration. D’après le Centre d’études et de recherche sur les migrations, le nombre d’étrangers en situation irrégulière pourrait ainsi passer de 530 000 en 2019 à 670 000 en 2020. Parmi celles qui en font les frais : les femmes nigérianes victimes de traite et de prostitution forcée, dont le statut particulier n’est plus reconnu.

La restriction des droits s’accompagne de coupes substantielles dans les budgets et du démantèlement des structures d’accueil existantes. Les Sprar [1] sont des centres gérés par les communes, souvent à taille humaine, où les personnes restent en moyenne six mois. Ils seront remplacés par des Cas (centres d’accueil extraordinaire) plus grands, dans lesquels la durée du séjour est de l’ordre d’un an et demi et où aucune formation linguistique ni professionnelle n’est prévue. Baisse du coût journalier de la prise en charge, mais augmentation de la durée : l’accueil coûtera plus cher tout en étant de moins bonne qualité. D’après l’association des maires italiens, on passera de 6 300 € par migrant dans l’ancien système à 14 000 € dans le nouveau.

Autre conséquence des décrets Sicurezza : un demandeur d’asile ne peut plus avoir accès au système de soins – ce qui, au-delà de la question morale, n’est pas sans poser des problèmes de santé publique. Effet moins quantifiable, mais indéniable : l’augmentation d’un climat raciste, sexiste et homophobe dans le pays, où les agressions se multiplient. Cela va de pair avec un changement de regard sur les ONG ou sur les travailleurs sociaux, aujourd’hui considérés avec méfiance et hostilité.

Ectoplasmes antifascistes

Le départ de Salvini du gouvernement n’a pas modifié la donne. En octobre dernier, Luigi Di Maio (chef du M5S et actuel ministre des Affaires étrangères) a présenté son décret Rapatriement, qui promet d’accélérer l’expulsion des personnes sans papiers. Tout cela ferait presque oublier que l’économie italienne a besoin des migrants, en particulier dans l’agriculture, où l’on estime qu’ils représentent environ un quart de la main-d’œuvre. Mais c’est en situation irrégulière que ces travailleurs sont encore plus corvéables.

Au bal des faux-culs, les adversaires politiques ne se posent plus en opposants, mais en concurrents qui se disputent un même marché électoral, où la chasse aux migrants va de soi. Depuis le 14 novembre dernier, un mouvement d’occupation des places « contre Salvini » a certes pris forme depuis Bologne – les Sardine. En ligne de mire : la crainte que l’Émilie-Romagne, province historiquement à « gauche », ne bascule entre les mains de la Lega aux élections régionales de janvier 2020. Mais la colonne vertébrale de ce mouvement pose déjà question. Le discours de l’un de ses instigateurs, Mattia Santori, noie son anti-salvinisme dans un apolitisme bon teint. Certains s’interrogent : ne revit-on pas une forme plus policée des rassemblements du M5S ? Et surtout, Santori ne conduit-il pas la voiture-balai du candidat du PD sortant, Stefano Bonaccini ? Celui-là même qui se gargarisait l’année précédente des politiques de Minniti, qui auraient fait chuter le nombre d’arrivées de migrants. Questionné récemment sur la possibilité d’établir le droit du sol pour les enfants nés en Italie de parents étrangers, il avait botté en touche : « Les deux priorités actuelles sont : un plan de prévention majeur contre l’instabilité hydrogéologique et la modification de la taxe plastique. À mon avis, nous avons besoin de nous concentrer sur d’autres questions que le [droit du sol]. » Méfiance donc pour les Sardines : à se focaliser sur un barrage, on risquerait de se transformer en castor.

Les dynamiques d’opposition sont peut-être à chercher du côté des luttes syndicales de nombreux travailleurs migrants, qu’ils soient ouvriers agricoles, employés dans la logistique ou auxiliaires de vie. Soutenus par différents syndicats (CGIL, USB et Si Cobas), ils portent des revendications claires de défense des droits des personnes et des travailleurs. Récemment, une couverture de l’hebdomadaire de gauche L’Espresso mettait en vis-à-vis une photo de Salvini et celle du syndicaliste italo-ivoirien Aboubakar Soumahoro. Avec cette question : « De quel côté êtes-vous ? »

Marie Causse & Rafaël Snoriguzzi

« Avant, je défendais les personnes en invoquant le droit, à présent je compte sur des erreurs administratives. »

Giovanni Annaloro est avocat. Il travaille, en particulier, avec I Girasoli, une coopérative située en Sicile qui fait partie du Sprar. On y pratique un accueil qui ne se limite pas au gîte et au couvert, mais qui est un accompagnement dans une nouvelle vie. I Girasoli, ce sont plusieurs centres en Sicile, souvent dans des petites communes perdues, auxquelles les nouveaux arrivants redonnent vie.

Pour Giovanni, on assiste ces dernières années à une destruction systématique du droit des étrangers, mais pas seulement : « On s’est mis à détruire tout ce qu’il y avait de bon [dans le droit], afin de rendre impossible le système d’accueil et rendre la vie dure aux personnes qui devraient s’y insérer. C’est très difficile de travailler dans ce contexte, car on n’a plus les instruments légaux pour protéger ces personnes. Les avocats se retrouvent contraints de chercher des vices de procédure. Avant, je défendais les personnes en invoquant le droit, à présent je compte sur des erreurs administratives. Dans une affaire que je plaidais récemment, nous n’avons pas gagné sur des bases du droit de l’étranger à rester, mais en raison d’une erreur de la préfecture. Alors certes, on a remporté une victoire, mais c’est une défaite du droit. Et la prochaine fois, le préfet fera sans doute plus attention. »

« Salvini est mort politiquement il y a quelques mois, et rien n’a changé. Le nouveau gouvernement n’a pas retiré ses décrets. Ils lui ont fait faire le sale boulot. La ministre de l’Intérieur, Luciana Lamorgese, a renouvelé les accords avec la Libye. Alors je crois qu’on a besoin de manifestations importantes, parce qu’aujourd’hui on s’attaque au migrant, demain à l’ouvrier de l’ILVA [site sidérurgique menacé de rachat par Arcelor Mittal] – et après-demain, à qui le tour  ? Malheureusement la tendance est continentale, comme le montre le récent jugement de la Cour européenne des droits de l’homme, qui assure que tout va bien dans les hot spots grecs. »


Notes


[1Sistema di protezione per richiedenti asilo e rifugiati : système de protection pour les demandeurs d’asile et réfugiés.



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