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Un livre phare de l’émancipation féminine

« Notre corps, nous-mêmes » : entre intime et politique


paru dans CQFD n°185 (mars 2020), par Tiphaine Guéret, illustré par
mis en ligne le 03/07/2020 - commentaires

Quarante-trois ans. C’est le temps qu’il aura fallu pour que la version française de Notre corps, nous-mêmes soit actualisée. Ouvrage de référence dans les années 1970, ce manuel a permis à des millions de femmes d’apprendre à connaître leur corps, à le considérer et à le défendre. Longtemps introuvable en librairie, il y a fait son grand retour le 20 février.

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« J’aurais aimé avoir ce bouquin entre les mains quand j’étais ado. » Le livre dont parle la documentariste Nina Faure [1], c’est Notre corps, nous-mêmes [2], un manuel sur le corps féminin publié pour la première fois aux États-Unis en 1971. Pensé et élaboré par un collectif de femmes de Boston, l’ouvrage rencontre à l’époque un succès retentissant : traduit dans plus de trente langues, il est adapté puis édité en France en 1977. À sa parution dans l’Hexagone, Notre corps, nous-mêmes s’impose rapidement comme un outil de référence de l’émancipation féminine. Parce qu’il parle du corps sans tabou ni injonction, parce qu’il est écrit « par des femmes, pour les femmes », parce qu’il donne des billes pour se connaître et se défendre. Épuisé depuis les années 1990, il continuait cependant à passer de main en main, terminant parfois sa course, jauni et écorné, dans les salles d’attentes de certains centres du Planning familial. Jusqu’à ce qu’un collectif d’autrices, dont Nina Faure fait partie, décide de l’actualiser.

À l’origine de l’aventure, Marie Hermann, cofondatrice [3] de Hors d’atteinte, la maison d’édition marseillaise qui édite la version 2020 de Notre corps, nous-mêmes. Il y a une quinzaine d’années, en pleine adolescence, sa mère lui prête ce livre : elle ne parvient pas à lui parler de sexualité, mais toutes les questions que Marie pourrait se poser trouveront réponse dans ce manuel. Il ne la quittera plus : « Ce bouquin a changé ma vie. Je pense qu’il est en partie responsable du fait que je me sente bien dans mon corps et que je politise ces questions-là. » En 2016, devenue éditrice, Marie Hermann renoue avec un projet qui lui tenait à cœur depuis longtemps : constituer un collectif d’autrices pour actualiser la version de 1977. Naïké Desquesnes, Nina Faure, Yéléna Perret, Mounia El Kotni, Nathy Fofana, Hélène de Gunzbourg, Nana Kinski et Mathilde Blézat : au total, elles seront neuf à signer la nouvelle édition de Notre corps, nous-mêmes.

« On voulait que ce livre parle au plus grand nombre »

« Les témoignages, c’est l’ADN du livre », explique Mathilde Blézat. En 1971, les autrices de la version originale avaient déjà tenu à placer le vécu des femmes au centre du manuel. Cinq décennies plus tard, la recette reste inchangée. Chaque thème abordé est introduit par des paroles de femmes. Pour récolter ces témoignages, le collectif a pendant trois ans animé et participé à des groupes de parole autour de la sexualité, la grossesse, l’IVG, la ménopause ou encore les violences sexuelles. « Au départ, on lançait des appels dans nos réseaux élargis en proposant des dates de rencontre, se souvient Mathilde Blézat. Mais on s’est vite rendu compte qu’on se retrouvait avec des gens qui nous ressemblaient un peu trop, donc on a rectifié le tir en organisant des ateliers avec des collectifs qui travaillent par exemple avec des personnes en situation de handicap mental ou avec un groupe LGBT+ de Paris. On voulait que ce livre parle au plus grand nombre. »

Après les témoignages, place aux explications théoriques et pratiques [4], rédigées à la première personne du pluriel. Pour Nina Faure, l’utilisation du « nous » était essentielle : « On est conscientes de ne pas incarner la totalité des femmes mais on ne voulait pas que notre parole soit surplombante : dans ce livre, il y a aussi beaucoup de notre intimité, de notre vécu. »

« On a chassé toutes les formules d’injonction et on a tenu à faire exister différentes façons de penser », ajoute Mathilde Blézat. Le ton est résolument anti-normatif, à l’image de ces quelques lignes tirées du chapitre sur la sexualité : « La notion de virginité pose problème à certaines d’entre nous. Elles préféreront envisager leur entrée dans la sexualité comme une somme de premières fois et de premiers plaisirs. [...] Pour d’autres, par exemple celles d’entre nous qui choisissent de ne pas avoir de rapports sexuels avant un certain âge ou avant le mariage, la virginité reste une notion importante et un repère. »

Une expertise sur son propre corps

« Parce que nous faisons trop souvent face à notre propre ignorance [...]. Parce que nos sexes sont invisibilisés et qu’on nous apprend à en avoir honte. […] Parce que 84 % des filles de 13 ans ne savent pas représenter [le leur] », un cahier anatomique d’une trentaine de pages a été élaboré avec l’aide de Raphaëlle Morel, conseillère au Planning familial de Marseille. On y trouve des représentations du clitoris, des photos de vulves ou encore un schéma du cycle utérin.

« L’idée est vraiment de permettre à chacune d’avoir une expertise sur son corps », explique Mathilde Blézat. Héritier du mouvement self-help né dans l’Amérique des seventies, l’ouvrage regorge d’explications sur la façon dont une femme peut s’autoexaminer en introduisant par exemple un spéculum dans son vagin afin de vérifier visuellement que tout va bien. Manière d’aider les femmes à être moins démunies face à la parole des médecins et à se sentir libres de faire des choix en conscience : « On rappelle aussi qu’on peut accepter ou non un traitement et qu’on a le droit de prendre des risques », défend Mathilde Blézat.

« Notre corps n’est pas morcelé »

Désir, masturbation, contraception, maladies sexuellement transmissibles, viol, autodéfense... Pour l’autrice, « tous les sujets abordés dans Notre corps, nous-mêmes mériteraient à eux seuls un livre entier. Mais en passant tous ces thèmes en revue, on voulait aussi montrer que notre corps n’est pas morcelé ». Autrement dit, qu’une femme peut être enceinte, se questionner sur la masturbation tout en s’interrogeant sur les violences sexistes.

Au fil des pages, on navigue donc du témoignage de Nawel, 17 ans, qui raconte pourquoi elle a cessé de lisser ses cheveux, à celui de Salomé, 31 ans, qui évoque ses orgasmes parfois décevants, en passant par celui d’Aurore, 37 ans, qui se rappelle ses envies d’orgie sexuelle pendant sa grossesse. Et puis il y a Marion, à qui on a retiré l’utérus à 25 ans, Nesrine et sa fausse-couche à l’âge de 17 ans ou encore Léa, qui raconte son viol. Autant de paroles qui peuvent résonner en chaque femme à des moments différents de la vie. Nina Faure : « Notre corps, nous-mêmes, on l’a vraiment pensé comme un outil dont on peut se saisir dans les moments où on est seule face à nos interrogations. C’est en quelque sorte notre voix collective. »

Tiphaine Guéret

De nouveaux enjeux

L’actualisation de Notre corps, nous-mêmes est aussi l’occasion de mesurer le chemin parcouru ces quarante dernières années. Car si l’édition de 2020 balaye les mêmes thèmes que ceux abordés en 1977, d’autres sujets et d’autres combats sont nés depuis. Dans la première version, la partie sur la nutrition était surtout axée sur l’équilibre alimentaire et les apports énergétiques. « Aujourd’hui, ces questions sont en partie dépassées, estime Nina Faure. On a donc repris le thème en faisant une vraie place aux troubles alimentaires, au risque qu’il y a de s’empoisonner avec des aliments gorgés de pesticides et à des questions qui empruntent à l’écoféminisme. » De la même manière, le chapitre sur l’autodéfense est plus long et plus complet.

Une partie sur le corps au travail a également été introduite. « Si l’accès des femmes au monde du travail a été un enjeu de leur émancipation, aujourd’hui on se rend compte qu’elles ont toujours les boulots les plus précaires et qu’elles cumulent travail salarié et travail domestique, ce qui n’est pas sans conséquence sur leur santé », précise Mathilde Blézat. Avant de conclure : « Un des gros apports de cette nouvelle édition, c’est aussi la prise en compte de la notion de genre, en introduisant notamment la question de la transidentité. On voulait que les personnes en questionnement, les personnes non-binaires ou trans, puissent aussi trouver des infos utiles. »


Notes


[1Elle a notamment réalisé Paye (pas) ton gynéco sur le thème des violences gynécologiques et prépare actuellement un film sur le plaisir féminin.

[2Our Bodies, Ourselves, dans sa version américaine.

[3Avec Ingrid Balazard.

[4Ces éléments ont été rédigés par les autrices, parmi lesquelles une sage-femme. Les explications purement médicales ont été validées par des spécialistes.



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Par Tiphaine Guéret


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