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Série TV – S01E03 – "The Expanse"

Dystopie, c’est fini


paru dans CQFD n°150 (janvier 2017), rubrique , par Julien Tewfiq
mis en ligne le 21/09/2019 - commentaires

Previously dans Ciquiouéfdi  : Dans les épisodes précédents [1], nous avions parlé de séries policières comme révélatrices des dysfonctionnements de la société américaine. Cette fois, prenons deux siècles et un système solaire de recul, en entrant dans la science-fiction de The Expanse, avant que la guerre n’éclate.

Au comptoir du rade, le flic au chapeau ressasse ses idées noires en buvant ce verre de trop. Une jolie gueule sur une photo lui sourit. Sombre histoire que cette gamine de super-riche terrien qui a fugué à l’autre bout du système solaire et qui fricote avec les révolutionnaires de l’Outer Planets Alliance (OPA)… et le tout sur fond de crise internationale. L’air artificiel sent le soufre.

Générique : The Expanse, créée par Mark Fergus et Hawk Ostby, d’après les romans de James S.A. Corey (chez Acte Sud). Saison 1 diffusée fin 2015, saison 2 prévue pour février 2017, sur la chaîne Syfy. Avec Thomas Jane, Steven Strait, Dominique Tipper, Shohreh Aghdashloo…

Revival de Guerre froide. D’un côté, la Terre, bleue, unie, écolo, riche et puissante. De l’autre la rouge Mars, ex-colonie en pleine croissance, non moins puissante et militariste. On se méfie, on s’arme, on s’espionne. Entre les deux, au centre de tous les enjeux, les colonies de la Ceinture (Ze Belt) avec ses habitants (les Belters), prolétariat de mineurs, ouvriers, marins de l’espace… et sous-prolétariat d’escrocs, de marginaux, d’ambitieux ratés, de traîne-misère et de tire-laines… Sur les satellites, stations ou astéroïdes de la Belt, l’air est rare et précieux, la gravité réduite et la vie est dure. Les indépendantistes-terroristes- révolutionnaires de l’OPA sont en lutte contre les Terriens et les Martiens qu’ils accusent de se gaver sur le dos des Belters.

Bonne chose : la série focalise son récit sur la Belt et ses habitants à travers deux histoires dont on se doute (et redoute) qu’elles finiront par n’en faire plus qu’une. D’un côté on suit un groupe de marins de l’espace qui se retrouvent au centre du grand jeu international et, telle une boule de flipper, sont manipulés et renvoyés aux quatre coins du système solaire pour provoquer ou éviter la prochaine guerre. De l’autre, qui nous intéresse plus, nous suivons l’enquête de Miller, flic forcément désabusé, sur l’astéroïde Cérès. Enquête qui nous permet de découvrir la dystopie de la Belt. Car, comme chacun sait, la bonne science-fiction est avant tout une bonne réflexion sur la société, les sciences et les techniques actuelles.

Miller est un antihéros classique : corrompu, cynique, sans espoir mais assez classe et efficace. Né dans la Ceinture, il travaille néanmoins pour la police qui est clairement au service des intérêts de la Terre, des riches exploiteurs. Miller : « Il n’y a pas de loi sur Cérès. Que la police. » Traître à son peuple et à sa classe. Les militants indépendantistes de l’OPA (dont le sigle, un A dans un O, ressemble farouchement à celui des anars) ne se gênent pas pour le lui faire sentir. Évidemment, à la recherche d’une jeune et mystérieuse disparue, Miller se met en quête de sa propre rédemption. C’est à travers son histoire, agrémentée de quelques flash-backs (une grève sévèrement exterminée, par exemple), que se présente à nous ce monde fait d’exploitation économique sans pitié. Mieux qu’une ressemblance avec notre propre monde : une allégorie propre et distrayante.

Malgré des côtés un peu cheap et quelques décors en carton grossier, la série regorge de bonnes idées et de bonnes questions. Parfois poétique comme le vol d’un petit oiseau en faible apesanteur, parfois technique comme les procédures pour faire un demi-tour dans l’espace à grande vitesse, ou à propos de l’évolution biologique et linguistique des Belters… Elle doit aussi beaucoup au film noir. Miller ressemble, et c’est un hommage, à Deckard, le flic de Blade Runner. On pense aussi au Laura d’Otto Preminger dans lequel un détective tombe amoureux de l’image de la disparue. The Expanse fait la démonstration que même avec des moyens plus que modestes par rapport aux superproductions actuelles, on peut faire de la chouette S-F.

Bref, la série est assez plaisante… jusqu’aux deux derniers épisodes où l’action prend le pas sur la science-fiction. Et alors je me prends à rêver d’une série qui parviendrait, enfin, à faire vivre critique sociale et politique dans un monde futuriste. Une sorte de The Wire de l’espace. Je ne sais pas si les créateurs de The Expanse parviendront à rectifier le tir dans la saison 2 qui débutera cet hiver… je l’espère quand même un peu.

Cette chronique débutera aussi sa saison 2 à la rentrée… une saison anglaise, à ne pas rater !

Julien Tewfiq

Notes


[1Voir CQFD 148 et 149.



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Par Julien Tewfiq


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