CQFD

Arlon enfants de la patrie (zadiste)

Zone (belge) à défendre


paru dans CQFD n°182 (décembre 2019), par Sébastien Bonetti, illustré par
mis en ligne le 02/01/2020 - commentaires

Pour construire une énième zone d’activités économiques, un consortium public-privé veut raser une forêt d’Arlon, en Belgique. Des résistants occupent le terrain.

Par Pirrik {JPEG}

− Une Zad [1] en Belgique  ?

− Ben quoi  ? C’est pas la première. Il y en a une depuis plus de quatre ans contre la méga prison de Haren à Bruxelles, qui risque de détruire 18 hectares de terres arables [2]. Et pis il y en a une à Hambach, en Allemagne, et ailleurs. C’est pas réservé aux Français. Et c’est pas nouveau. Il y en avait en Alsace dans les années 1970 contre l’implantation d’entreprises chimiques et de centrales nucléaires [3].

Steve* est surpris de mon étonnement. Alors que le brasero « le plus puant » de la Zad de la Sablière d’Arlon crache sa fumée et parfume nos vêtements, je ne me laisse pas décontenancer et j’enchaîne.

− Bon, OK, c’est peut-être pas nouveau, mais une occupation de ce type ravitaillée tous les jours en Jupiler par les riverains, ça c’est nouveau  !

− T’es en Belgique ici, faut pas l’oublier  ! La bière et l’accueil, ça compte  !

Pas faux. Durant notre petit entretien, et alors qu’une poignée de copaines aménagent la barricade, une enseignante de la grande ville voisine vide son sac de bouteilles d’alcool en tout genre. « Ça ira comme ça  ? Vous avez besoin de quoi d’autre  ? Je peux amener du matériel de construction aussi. » Oui, le soutien des habitants du coin semble total. Les très nombreux « zadistes » présents sont bichonnés par les riverains.

« Et ça se comprend, explique Benoît*. Ils en ont marre de protester légalement dans le vent, d’interpeller les hommes politiques à la fin des conseils communaux où ils n’ont pas droit à la parole, de pétitionner. Depuis sa création dans les années 1960, l’intercommunale [4] Idelux bétonne tout ici. Les paysans et le reste de la population ont bien du mal à la freiner. Du coup, quand ils nous ont vus lancer cette Zad, ils étaient tous heureux. Tu peux pas savoir le nombre de gens qui passent ici avec le sourire. Enfin, ils ont de nouveau une prise sur la marche des choses. Enfin, ils retrouvent un peu prise sur les événements, eux qu’on a dépossédés des décisions et de leur territoire. »

Un gilet jaune au vent

La « marche des choses » se traduit ici par la volonté de détruire une belle forêt qui a poussé sur une ancienne sablière fermée en 1978, classée en zone de grand intérêt biologique par la Région wallonne, et où se sont installées des dizaines d’espèces rares ou protégées. Objectif sur ces 31 hectares : créer un énième zoning, zone d’activité commerciale et industrielle. Comme en France, ces espaces sans âme se multiplient dans le coin. Ils encerclent aujourd’hui cette capitale de la Gaume de 30 000 habitants et ont étouffé son centre-ville, vidé de ses petits commerces et artisans. Certains jours, on croirait une ville fantôme ; la vie a quitté Arlon.

Et qu’avance Idelux pour justifier son projet de siphonnage des dernières enseignes, qui date d’une vingtaine d’années et pourrait entrer dans une phase active prochainement ? « Ça permettrait de réduire l’impact du zoning [encore un !] de Weyler, le village à côté. Ce zoning-là doit faire disparaître des terres agricoles. La Sablière est donc un projet qui calmerait les agriculteurs et les habitants du coin, qui sont un peu en colère [5]. Et c’est donc écologique. D’autant qu’on mettrait à la place de cette forêt une réserve naturelle de 5,7 hectares », expliquent le plus sérieusement du monde Philippe Pierret et Georges Cottin, deux des dirigeants de l’intercommunale. En résumé : détruire une zone naturelle de 31 hectares pour en aménager une de 5,7 hectares, c’est écolo ? « Oui. Et c’est essentiel pour le développement économique du secteur. On ne comprend vraiment pas cette Zad. »

Face à un tel discours, il n’y avait pas 36 solutions : « On a choisi l’occupation permanente du terrain. Et c’est étonnant de constater que depuis qu’on occupe le site, les bourgmestres [maires] et autres élus viennent nous voir pour nous parler. Même Idelux veut nous rencontrer. D’un coup, en s’opposant frontalement, en dehors de leurs règles, à leurs délires de croissance capitaliste qui détruit l’environnement aussi sûrement que 1 et 1 font 2, on est redevenus visibles », sourit Sylvie*, étudiante en biologie. Sylvie est occupée à creuser une tranchée. Au-dessus de sa tête flotte au vent un gilet jaune, au dos duquel il est écrit : « ZAD partout ». Oui, partout. Même en Belgique.

Sébastien Bonetti

* Prénom modifié.


Notes


[1Zone à défendre, comme celle de Notre-Dame-des-Landes.

[3Lire Jocelyn Peyret, L’épopée alsacienne du Dreyeckland, éd. Jérôme Do Bentzinger, 2017.

[4Les intercommunales belges regroupent des élus, qui cumulent pour certains jusqu’à 25 à 30 mandats, et des décideurs privés. Elles sont financées par de l’argent public et privé. Depuis quelques années, les médias belges sortent régulièrement des affaires judiciaires liées à ces structures. Le journal Le Soir les a même qualifiées de « vaches à lait commodes de trop d’élus » dans un article publié le 28 août 2019.

[5À Weyler-Hondelange, Idelux se fait en effet refouler depuis vingt ans par les paysans et les habitants, qui ne veulent pas voir disparaître leurs bonnes terres au profit de magasins de vente de voitures de luxe.



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