CQFD

La police tue, la justice traîne

Zineb Redouane, notre d(r)ame


paru dans CQFD n°176 (mai 2019), rubrique , par Clair Rivière, illustré par
mis en ligne le 12/06/2019 - commentaires

Touchée par une grenade lacrymogène le 1er décembre, Zineb Redouane s’est éteinte le lendemain à l’hôpital. Sa fille Milfet se bat pour que justice soit faite et que cesse l’indécent déni politique autour des causes de sa mort.

Par Emilie Seto {JPEG}

Le 1er décembre 2018 à Marseille, Antoine a jeté une pierre sur deux caméras de vidéosurveillance. Deux jours plus tard, il dormait en prison [1]. Ce même samedi de manifestation, un policier a tiré une grenade lacrymogène sur une vieille dame qui fermait la fenêtre de son appartement, au quatrième étage. Violemment atteinte au visage, elle est décédée le lendemain à l’hôpital. Cinq mois plus tard, le policier n’a toujours pas été identifié.

Zineb Redouane avait 80 ans, sept enfants, neuf petits-enfants et trois arrière-petits-enfants. « Elle les aimait beaucoup, elle les gâtait. D’ailleurs, elle leur manque terriblement maintenant, confie sa fille Milfet [2]. Ma mère était généreuse, joyeuse, elle aimait la vie. »

Née en Tunisie d’une mère turque et d’un père algérien, « Mama Zina » s’était installée à Marseille dans les années 1990, où son mari gérait deux hôtels. Après la mort de celui-ci, elle avait fini par emménager dans cet appartement de la rue des Feuillants, au cœur du quartier populaire de Noailles. À quelques encablures seulement de la rue d’Aubagne, où l’avidité de marchands de sommeil et la négligence coupable de la mairie ont provoqué le 5 novembre dernier l’effondrement de deux immeubles et la mort de huit personnes.

« Le policier m’a visée ! »

Ce samedi 1er décembre, c’est en leur mémoire que des milliers de Marseillais défilent contre le logement indigne. Des Gilets jaunes et la CGT s’associent au cortège. Zineb, elle, retrouve son amie Imen sur la terrasse d’un café turc du cours Belsunce. Le soir, elle est invitée à dîner chez Imen. Au vu de la tournure que prend la manifestation, elle renonce et décide de rentrer chez elle, à l’abri. C’est que dehors, après un gazage sévère sur le Vieux-Port, la marche est presque devenue émeute. Des magasins sont pillés, une voiture de police incendiée. Manifestement dépassés par la situation, les flics tirent des grenades lacrymogènes en l’air. Certaines ricochent sur les façades des immeubles avant de retomber au sol [3].

Zineb, elle, prépare son dîner. Elle passe un coup de fil à sa fille Milfet, qui raconte : « Un peu avant 19 heures, elle m’a ditAttends, attends, y a trop de gaz, je vais fermer les fenêtres.” » Le téléphone en main, Zineb se rapproche de la fenêtre. Le combiné tombe. « La grenade lui a explosé en plein visage, reprend Milfet. Après, elle a tout éteint avec ses pieds, ses pantoufles étaient brûlées. Puis elle a repris le téléphone et elle m’a dit : Il m’a visée, le policier m’a visée  ! J’ai croisé le regard des deux policiers, il a tiré, puis ils sont partis dans la voiture.” »

Le visage en sang, Zineb est conduite à l’hôpital. Le lendemain, les médecins décident de l’opérer. « Le chirurgien nous a dit que le maxillaire était fracturé et que le palais descendait. Et donc que s’il ne l’opérait pas d’urgence, elle s’étoufferait », témoigne Khedidja, une amie de Zineb présente ce jour-là. La vieille dame ne survivra pas à l’opération.

« Un mensonge »

De quoi est morte Zineb Redouane, exactement ? Selon le rapport provisoire d’autopsie, que Mediapart a pu consulter, l’octogénaire présentait « un état général très altéré », avec « des antécédents d’hypertension, obésité, diabète, coronopathie sévère, valvulopathie cardiaque opérée ». Le projectile reçu au visage a entraîné « un traumatisme facial sévère, avec fractures de l’ensemble de l’hémiface droite » et « des fractures costales ». Le décès en lui-même serait dû, « après tentative de réanimation », à un « œdème pulmonaire aigu ». En d’autres termes, une accumulation brutale de liquide dans les poumons, qui pourrait avoir été provoquée « par l’inhalation de gaz toxiques tels que ceux diffusés par les grenades lacrymogènes », suggère Yassine Bouzrou [4], l’avocat de Milfet Redouane (et de la famille d’Adama Traoré).

Cette hypothèse n’a jamais été envisagée publiquement par le procureur qui, début décembre, affirmait que la fatale issue n’était pas due au « choc facial », mais uniquement à « un choc opératoire ». – « C’est un peu comme si on disait que Kennedy n’est pas mort par balles mais d’une hémorragie cérébrale », ironisera quelques jours plus tard un jeune militant [5]. – « À ce stade, on ne peut pas établir de lien de cause à effet entre la blessure et le décès », dira encore le procureur, déclenchant l’ire de Me Bouzrou [6] : « À aucun moment, les experts n’indiquent que ses fractures au visage n’ont pas de lien avec sa mort. À partir du moment où sa blessure […] nécessite une opération urgente et qu’elle décède, c’est un mensonge, une insulte au bon sens et à l’intelligence d’affirmer qu’il n’y a pas de lien de cause à effet entre sa blessure et son décès. »

Après avoir déposé plainte pour « violences volontaires aggravées par personne dépositaire de l’autorité publique ayant entraîné la mort sans intention de la donner », l’avocat a demandé le dépaysement de l’enquête : il ne croit pas une seconde à l’impartialité de la justice marseillaise. Plusieurs éléments tendent à lui donner raison. Primo, les déclarations du procureur, prompt à exonérer la police de ses responsabilités. Secundo, le fait que selon plusieurs sources, le policier tireur n’a toujours pas été identifié. Tertio, cette étrange histoire racontée par les proches de Zineb, qui assurent que quand les pompiers sont venus chercher la vieille dame pour la mener à l’hôpital, un policier lui a demandé les clefs de son appartement. « Zineb lui a dit non, rapporte son amie Imen. Mais il a insisté :Si vous ne me les donnez pas, on va casser la porte.Elle les lui a données. » Selon le procureur, deux plots de grenade ont été retrouvés dans l’appartement, mais pas le projectile dans sa totalité…

Enfin, il y a cette ahurissante requête de la juge d’instruction, qui a demandé à des experts de « préciser les lésions corporelles occasionnées et déterminer l’ITT » de Madame Redouane [7]. L’ITT, qui se calcule en jours, signifie « Incapacité totale de travail » : c’est une mesure médico-judiciaire de la gravité d’une blessure. Appliquer ce concept à une morte est pour le moins déconcertant… une telle requête signifie-t-elle que le lien entre la blessure et le décès a été évacué d’emblée ?

« La vraie sagesse… »

Il a fallu 22 jours à la famille pour obtenir l’autorisation de rapatrier le corps et d’enterrer Zineb auprès de son fils Adel, au cimetière de Birkhadem, dans cette banlieue d’Alger où réside Milfet.

En France, côté gouvernemental, ce fut condoléances zéro – ou presque. Et longtemps, silence radio – ou presque. Puis le ministre de l’Intérieur, sur France Inter, le 19 mars : « Je ne voudrais pas qu’on laisse penser que les forces de l’ordre ont tué Zineb Redouane, parce que c’est faux. Elle est morte d’un choc opératoire, après avoir […] semble-t-il, reçu une bombe lacrymogène qui est arrivée sur son balcon. » Christophe Castaner, hé ho  ! Au quatrième étage du 12 de la rue des Feuillants, il n’y pas de balcon…

À ce déni politique, à ce non-zèle judiciaire, Milfet Redouane oppose sa résolution de femme qui n’aspire qu’à la vérité et à la justice, pour « rendre sa dignité » à sa mère. Un comité de soutien a été monté, les messages de solidarité affluent – « notamment des gens qui s’excusent, qui me disent qu’ils ont honte de ce gouvernement, de ce que la France est devenue ».

Lorsqu’Emmanuel Macron a souhaité « une forme de sagesse » à Geneviève Legay, cette manifestante lourdement blessée à Nice par un policier, Milfet Redouane lui a vertement répondu [8]. Sermon présidentiel : « Quand on est fragile, qu’on peut se faire bousculer, on ne se rend pas dans des lieux qui sont définis comme interdits et on ne se met pas dans des situations comme celle-ci. » Réplique sans bavure : « Ma mère était bien chez elle au quatrième étage et malgré cela, elle a été atteinte par un tir de lacrymogène qui lui a coûté la vie  ! Alors ce n’est pas une sagesse de rester chez soi pour préserver sa vie… La vraie sagesse, c’est d’interdire ces armes qui mettent la vie des autres en danger. »

Clair Rivière

Notes


[1Il n’a même pas été établi que les caméras avaient été cassées, mais le manifestant a été condamné à deux mois ferme (« Face aux personnes interpellées samedi lors de la manifestation, un tribunal implacable », Marsactu, 04/12/2018).

[2Entretien coréalisé avec Pierre Isnard-Dupuy et Marion Esnault, de Reporterre.

[3Selon plusieurs témoins, c’est sciemment que ce jour-là, des policiers ont fait ricocher leurs grenades sur les façades, afin d’atteindre des manifestants inaccessibles autrement. Il n’est pas impossible que ce soit un de ces tirs peu conventionnels qui ait touché Zineb Redouane.

[5Cité par le site de La Provence (08/12/2018).

[6Cité par le même article de Mediapart.

[8Dans une lettre ouverte publiée par Révolution permanente (28/03/2019).



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