CQFD

Les mystères de marseille

Vitrine brisée


paru dans CQFD n°96 (janvier 2012), par Nicolas Arraitz, illustré par
mis en ligne le 20/02/2012 - commentaires

Tel le sommeil de la raison que dépeignait Goya, la fiction municipale de Gaudin enfante des monstres. Les hold-ups financiers sur l’Hôtel-Dieu, la rue de la République ou le quartier des Crottes ne se font pas Kalachnikov au poing, mais c’est quand même un peu le Far West.

Tard dans la nuit, B., fameux DJ de la Plaine, rejoint ses pénates. Fatigué, il coupe au plus court, par la porte d’Aix. Là, à proximité de l’arc de triomphe qui affirme, gravé dans la pierre, que Marseille est reconnaissante à la république (reconnaissante de quoi ? Premier mystère…), deux bagnoles sont à l’arrêt et leurs occupants dansent et chahutent sur le trottoir, devant les portières ouvertes. B. passe sans trop les calculer. « J’ai même pas fait gaffe à leur dégaine. » Mais au passage, l’ami reçoit un premier coup dans le dos qui le fait trébucher. Alors que plusieurs types lui tombent sur le râble, il a le temps de voir une voiture de flics tourner devant le conseil régional sans s’émouvoir de la scène qui se déroule à quelques mètres d’elle. La porte d’Aix, depuis le super show du ministre de l’Intérieur l’été dernier, est placée sous surveillance permanente, pour empêcher les Roms, les chibanis, les mamans et leurs enfants de s’approprier la pelouse comme il était d’usage jusque-là. Le but est également d’éviter que le marché sauvage dit « des voleurs » ne se réinstalle sur le parking Jules-Guesde. C’est donc au milieu d’un désert bien policé que B. se fait passer à tabac. Pourquoi ? Deuxième mystère… Sans raison apparente, les coups pleuvent, on s’acharne sur lui à coups de pied. « J’en suis quitte pour me faire payer un sourire américain par la Sécu », ricane B. avec fatalisme. « Maintenant, quand je finis mes soirées, je prends un taxi. »

par BerthMarseille 2012, vitrine sécuritaire du crépuscule sarkozien ? On en avait l’intuition, après le parachutage d’un nouveau préfet de choc et les unes des journaux sur l’apogée de la Kalach, reine de l’inframonde des cités… Sous prétexte de « mettre la ville aux normes » avant l’échéance 2013 (capitale européenne de la culture, madame !), les hommes en uniforme ont envahi les rues et les marchés populaires et des dizaines de caméras sont fixées à marche forcée sur des poteaux métalliques ostensiblement plantés au coin des artères les plus populeuses du centre-ville.

Pendant ce temps, le rythme des braquages et autres règlements de compte sanglants n’a fait qu’empirer. À tel point qu’autorités et médias, au départ tout disposés à les instrumentaliser pour doper leur discours sur la tolérance zéro, cherchent aujourd’hui à les minimiser. Certains gros coups se voient bizarrement relégués dans la colonne des brèves de la page faits divers de La Provence. Le préfet, qu’on a vu rouler des mécaniques en jeans et en bras de chemise au comptoir des cafés ou dans des réunions de quartier pour caresser la peur des gens dans le sens du poil de la bête électorale, se fait soudain plus discret. La surenchère risquerait d’avoir un effet contraire à celui escompté en soulignant l’impuissance de la répression.

Le harcèlement policier pèse surtout sur l’activité informelle, les menus trafics et les petits métiers, dans une ville où le boulot s’invente plus qu’il ne se cherche. Ce qui à terme ne peut qu’alimenter une délinquance plus radicale. « Ma ville accélère », clame la propagande municipale. Mais vers où ? Troisième mystère… Même Gaudin s’inquiète : « Marseille connaît des périodes de grand calme et puis tout s’emballe. Nous ne sommes pas à l’abri de moments difficiles et dangereux. La ville a été l’objet d’attaques violentes et brutales, de caricatures. Nous ne sommes pas le Chicago d’Al Capone ni les favelas de Rio que l’on a voulu dépeindre. » (La Provence, 3 janvier 2012) Avant tout préoccupé par l’image qu’il veut vendre de sa ville, le maire ne se rend peut-être pas compte que la fiction qu’il tente d’imposer contribue grandement à détériorer la situation. Le rapport annuel du Centre communal d’action sociale place Marseille en tête des grandes villes les plus paupérisées, devant Lille et Montpellier. La précarité s’y est « accrue », « généralisée » et « complexifiée », selon les experts. Et le nettoyage par le vide opéré par les grands projets urbanistiques ne fait qu’aggraver la marginalisation de la majorité des habitants. La guerre menée au Marseille populaire porte ses fruits. Fruits pourris de la misère, de l’ennui et de la confusion. Jeunes desperados à la gâchette facile ou abrutis lynchant un inconnu pour le plaisir sont le côté obscur de la fausse monnaie qu’on tente de nous refourguer à coups de chimères financières et autres spéculations politiques.

À l’heure où les clientélismes locaux et la culture de l’arrangement semblent se fissurer (affaire Guérini à gauche, scandale des taxis Tupp à droite), ce n’est sûrement pas en bombardant la ville d’images virtuelles et de patrouilles suréquipées qu’on fera croire aux jeunes que leur avenir réside dans le cercle vertueux du travail et de l’esprit d’entreprise…

Voir aussi « Mille “zieux” au beurre noir ».



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Par Nicolas Arraitz


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