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Entretien avec Patrick, membre de Génération Précaires

« Viser là où ça fait mal »


paru dans CQFD n°149 (décembre 2016), rubrique , par Ferdinand Cazalis, illustré par
mis en ligne le 12/08/2019 - commentaires

Depuis 2005, Génération Précaires lutte pour les (maigres) droits des stagiaires, multipliant les actions et les victoires sans ancrage partisan.

Par Ruoyi Jin {JPEG}

Comment est né Génération Précaire ?

Tout a commencé en août 2005, quand une stagiaire a joué le rôle de lanceuse d’alerte : elle avait enchaîné huit stages dans le milieu de la culture, exerçant par là même un emploi déguisé. À l’époque, les stages n’étaient pas du tout régulés au niveau horaire, rémunération, droit : un vrai flou juridique. Son message a circulé, et de nombreuses personnes se sont rendu compte qu’elles partageaient, à peu de choses près, les mêmes conditions. Un collectif s’est donc monté et nous avons produit notre expertise chiffrée sur le sujet, pour créer une sorte de cahier de doléances et mettre en place un groupe de parole où partager nos expériences.

Dans l’espace public, nous nous sommes notamment fait remarquer lors d’une manifestation : nous portions des masques blancs, une banderole et avons traversé les cortèges bras dessus bras dessous, pour au final aller à la rencontre des journalistes, dont la plupart étaient aussi stagiaires. Il y a eu un effet clash de génération entre une manifestation syndicale classique et des jeunes masqués parlant de la multiplication des stages, un problème connu mais qu’on ne nommait pas. En 2006, on dénombrait en France 600 000 stagiaires.

Le recours aux stagiaires traverse tous les secteurs d’activité : médias, banques, associations, etc. On a donc organisé des actions pour dénoncer les abus – des flash mobs – dans des entreprises qui utilisaient ce type de main-d’oeuvre gratuite ou pas chère. Le mouvement s’est amplifié et a eu un certain écho auprès du gouvernement, puisqu’en 2006 a été créée la gratification des stages.

On avait une feuille de route de nos revendications à long terme, et on a insisté jusqu’à obtenir ce qu’on voulait : des droits et protections pour les stagiaires, un encadrement du statut, des stages de qualité et un renforcement de la responsabilité des entreprises et des universités dans le suivi et le bon déroulement des stages. Après neuf ans de combat, on a obtenu 85 % de ce qu’on voulait : la limite du nombre de stagiaires dans les entreprises, une durée maximale de stage, l’interdiction des stages hors cursus de formation, etc. Aujourd’hui, il ne manque plus que soient reconnus la rémunération progressive des stages en fonction du niveau d’étude et la gratification à partir des stages de plus d’un mois et non pas comme actuellement de plus de deux mois [1].

Quelle est votre organisation ?

Nous ne sommes ni un syndicat ni une association. On s’est contenté de rester très motivés et en veille sur les offres abusives, très réactifs pour organiser des actions marquantes. On a aussi maintenu le dialogue, avec des gouvernements de droite et de gauche, avec les différents ministères (Travail, Enseignement supérieur, Éducation nationale, Jeunesse, Affaires sociales). Le Medef ne nous écoutait pas tellement, car la situation l’arrangeait bien. Pour les syndicats, on était dans un angle mort, parce que les stagiaires forment un public qu’ils ne connaissaient pas : des jeunes non syndiqués, sans statut salarié, qui ne comptent donc pas dans les effectifs de l’entreprise. Ils sont là physiquement, mais pas statistiquement. Au fil du temps, les partenaires sociaux ont bougé, dans le bon sens, sur ce sujet. Il fallait les convaincre.

À côté de nos opérations coup de poing, on avait rédigé des propositions d’amendements législatifs, grâce à des militants du collectif, juristes de formation. Tous ceux qui avaient des compétences (droit, communication, logistique, dessin, bricolage, etc.) et étaient prêts à les mettre en oeuvre au sein du collectif étaient les bienvenus. S’est formée une génération de militants qui, syndiqués ou non, ont gardé une très grande motivation et rapidité d’action, qualités qu’ils appliquent dans d’autres luttes : logement, féminisme, etc. On avait cet avantage sur les syndicats : leur mode d’action est soit la manifestation, soit la négociation – ce qui n’a, à court ou moyen terme, plus aucun impact. Avec une agilité qui ne répond à aucune hiérarchie, puisque nous fonctionnons avec une organisation horizontale, nous étions mus par une urgence : les stagiaires, l’an prochain, doivent avoir des droits. Et on a inlassablement répété notre message.

On voulait des actions « impactantes », avec des images qui restent dans la tête des gens quand les journalistes relaient l’info. Photo ou vidéo, ce doit être visuellement marquant. On a adopté les masques blancs pour protéger les stagiaires qui veulent agir sans être repérés par leur employeur, mais aussi pour dire que cela concerne tout le monde. Et puis, visuellement, des masques blancs sur une photo, c’est parfait. On avait de belles images, de belles actions – festives souvent. On s’amusait, et très rapidement, on a acquis un capital sympathie grâce à notre originalité.

Par ailleurs, on visait directement l’image des entreprises, pour leur faire de la mauvaise pub et créer une situation de crise dans leur communication. Une des dernières actions qu’on a faite était chez My Little Paris, site web de bons plans à Paris, avec un public assez jeune et bobo. On avait repéré qu’ils employaient 40 stagiaires pour un effectif de cent personnes. On a investi les locaux de la boîte devant les caméras. Pendant une à deux semaines, l’entreprise a perdu des abonnés sur sa newsletter, parce que les gens disaient : je ne veux pas soutenir une entreprise qui précarise les jeunes alors que, moi-même, je suis jeune et précaire. La boîte a dû se justifier, avouer ses tort et s’engager à respecter la loi.

Aujourd’hui, vous luttez contre la multiplication des services civiques  [2] et les abus commis par nombre d’associations. Comment définir la limite entre formation et travail déguisé ?

C’est le lien de subordination, le premier élément juridique qui qualifie un contrat de travail. C’est comme ça qu’on a pu requalifier des contrats de stage ou service civique en contrat de travail. Il y a abus dès lors qu’il y a un chef qui donne des ordres au volontaire, ou que les missions données sont régulières, relèvent de la compétence de l’équipe administrative, ou de la communication, etc. Bref, on emploie trop souvent des stagiaires ou des volontaires en service civique pour des postes structurels de l’association ou de l’entreprise, et non pas pour des activités de formation.

Quel serait le fond théorique commun de Génération Précaires ?

On n’est pas là pour théoriser. On a un problème à régler et on le fait avec les moyens qu’on se donne en tant que précaires concernés. On est pragmatiques, on part de nos galères du quotidien et on fonctionne avec les institutions existantes. Cela ne veut absolument pas dire qu’on est apolitique. Dès lors qu’on agit dans l’espace public pour une cause, qu’on soit dans un parti politique, syndicat ou collectif, on agit comme acteur politique. C’est le travail démocratique : on n’attend pas les échéances électorales pour se manifester. Et pour cela, il n’y a pas besoin de grands débats sur la théorie de la lutte parfaite ou de la révolution.

Un mouvement comme Nuit debout était absolument décevant parce qu’au final, c’était beaucoup d’énergie pour aucun impact sur les choses. Tout évoluait dans la théorie totale. Les gens présents semblaient attendre le grand soir, mais ça ne marche pas. Revenons sur terre : si vous voulez régler les choses, découpez les problèmes et occupez-vous d’un à la fois. Au final, petit bout par petit bout, ça sera réglé. Quand j’ai participé aux ateliers de Nuit debout, j’avais l’impression d’être immobile, de passer un temps fou à ne rien faire. Pour résoudre tel ou tel problème, je demandais : quelle action pouvons-nous mener et qui pouvons-nous contacter ? Alors ils disaient : on ne va pas contacter les médias parce que c’est des grands méchants, on ne va pas contacter l’État parce qu’on est contre l’État, les syndicats parce qu’ils ne nous représentent pas et qu’ils sont déconnectés, les partis politiques parce qu’on n’a pas confiance en eux. Au final, vous réfléchissez tout seul dans une bulle d’où les idées et propositions ne sortent jamais.

Votre méthode pourrait-elle s’étendre à d’autres problèmes sociaux ?

Jeudi noir est une émanation de Génération Précaires sur le mal-logement. L’encadrement des loyers est une revendication qu’on a portée. Les Georgette Sand, un groupe féministe qui a dénoncé la taxe Tampon [3] ont les mêmes moyens d’action que nous. Elles ont atteint leur objectif en six mois. Ça peut s’étendre à plein d’autres domaines. Il suffit d’avoir une problématique, d’inclure des gens qui vivent la problématique dans le collectif, de fournir des témoignages aux médias, et de viser là où ça fait mal.

Propos recueillis par Ferdinand Cazalis

Notes


[1Aujourd’hui : 3,60 euros de l’heure soit environ 500 euros par mois, avec droit aux tickets restaurant. Cette rémunération n’est valable qu’à partir de deux mois de stage.

[2Statut qui depuis 2010 permet aux secteurs « sociaux » (éducation, solidarité, santé, culture et loisirs, environnement, développement international et humanitaire, mémoire et citoyenneté, sports, intervention d’urgence en cas de crise) d’engager des jeunes de 16 à 25 ans pendant un an, payés à hauteur de 437 euros par l’État avec tickets restaurants. Bien souvent, cela permet à des entreprises ou des associations d’embaucher gratuitement des jeunes ne trouvant pas d’emploi et ne pouvant pas percevoir le RSA.

[3Avoir ses règles ne relevant pas d’un choix, elles demandaient à ce que la TVA sur les tampons et serviettes hygiéniques relèvent de la catégorie « Produits de première nécessité » soit 5,5 % au lieu de 20 % pour baisser le prix d’achat final.



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