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Climat

Une chance à saisir à chaud


paru dans CQFD n°147 (octobre 2016), par Nicolas de La Casinière, illustré par
mis en ligne le 15/03/2019 - commentaires

Le climat s’arrête à Nantes pour un sommet, le capitalisme vert en embuscade.

Par Jean-Michel Bertoyas {JPEG}

Le climat méchant sera dompté par les villes. Faut le savoir. Nantes, pas peu fière, a accueilli le sommet « Climate Chance », entre la COP 21 à Paris et l’édition 22 à Marrakech. La parole est aux agglos, aux multinationales, experts, banquiers, et à quelques ONG pour crédibiliser le volet « solutions ». Certains ne rêvent que de placer dans le texte final (qui n’est que la énième résolution de bonnes intentions) une ligne ou deux défendant leur cause, eau, agriculture, finance, ou la mentionnant juste, en espérant « peser sur les États ».

La maire PS de Nantes, Johana Rolland, ressasse que « la société civile est force de pression ». Cette force civile a une gueule de chimère, mixant assos d’écolos dûment subventionnées, PME pleines de fougue et d’innovation et multinationales futées misant sur la transition énergétique pour s’ouvrir de nouveaux marchés juteux. Les petits jeunes qui ont construit des meubles de récup’ avec des palettes ne jouent pas dans la même cour que Véolia et GRDF dont les stands clinquants, rutilants d’éclairage blanc clinique, ont des airs de salons d’esthétique avec hôtesses à l’affût du chaland.

Trois déchets plastique par jour

À l’occasion, la presse locale se répand sur les « gestes citoyens ». Tous mobilisés, comme Laurent dont le mantra est « ramasser trois déchets plastique par jour » en menant des collectes de bouteilles plastique qui traînent, bouchons, capotes usagées, avec, dit-il, « l’impression de pouvoir faire quelque chose d’utile »

Pour montrer qu’on embarque le populo dans la croisade, une semaine d’animations est baptisée « Jours de chance pour le climat », offrant théâtre d’impro et slam pour « le réchauffement de vos zygomatiques » et pour un abonnement au vélo à péage souscrit, deux mois offerts ou une initiation à la pêche en rivière dans l’affluent de la Loire, l’Erdre, une vraie soupe de cyanobactéries polluée depuis des lustres par les rejets de pesticides agricoles et les trop-pleins d’eaux de pluie urbaines.

Stop foutage de gueule durable

Mais la contradiction est aussi ironiquement entre local et global. D’un côté la planète à sauver, urgence mondiale aux mains d’experts, de l’autre, une zone humide toute proche menacée d’évacuation violente. La ville est dans la droite ligne de l’hypocrite label « capitale verte » européenne arboré en 2013, ignorant la destruction des terres agricoles, la biodiversité ratiboisée pour construire un aéroport en plein bocage. La Zone à Défendre de Notre-Dame-des-Landes est menacée d’attaque imminente par une armada de flics et gendarmes, 3 000, dit-on. Autant que de participants à ce sommet climatique contre lequel une manif a été appelée. Le préfet a aussitôt interdit l’initiative des deux collectifs « À l’abordage » et « Stop Climate Chance », nommément désignés dans l’arrêté. Illico, un groupe baptisé « Stop foutage de gueule durable » a appelé à la même manif, qui n’a pas fait 500 mètres avant d’être nassée dans une rue à l’écart du palais des congrès où l’on discute au sommet. Sous le staccato de l’hélico, le climat local est sous tension.

À l’affût des bons mots

Malgré la mise de fonds de Nantes Métropole de 500 000 euros pour cet événement de trois jours, les intervenants viennent à leurs frais et 80 bénévoles ont été recrutés : bénévoles de la médiation, du live tweet et du renseignement sourire aux visiteurs.

Place to B, un réseau aux airs de boîte de com’ cherche comment « écrire le nouveau récit climatique, où les bons mots permettent d’interpeller et de mobiliser la société civile », en « cultivant de nouveaux imaginaires » censés « dépasser les paroles catastrophistes, culpabilisantes et les jargons en tout genre ». Leurs actions : concerts live, conférences de presse et dégustation de crèmes glacées trop tendance.

Dans les forums, Suez vante sa gestion de flotte et de déchets en Afrique et « la pérennité des bizness models ». Évidemment, motus sur les contradictions de son très énergivore système de dessalement d’eau de mer, ou sur les accusations de l’ONG américaine Corporate Accountability International de « profiter du changement climatique » en draguant des marchés sur les zones en stress hydrique et déficitaires en eau, pour « tirer profit de cette rareté ». Black out aussi sur les intérêts de Suez à traiter les eaux usées des mines de charbon, sables bitumineux canadiens ou de l’exploitation des gaz et huiles de schiste.

Le bizness des solutions

« Climate Chance » vénère la mobilisation de tous. C’est le credo des écolos qui jouent le jeu, plaidant le besoin de toutes les bonnes volontés pour limiter la casse, y compris les boîtes du Cac 40 surfant sur la « formidable opportunité » de profits « pour retrouver des pistes de croissance », comme dit le Medef. Le patronat a largué son climato-scepticisme et admis que le maintien mordicus du bizness as usual pouvait s’assortir de nouveaux chiffres d’affaires dans le capitalisme vert. Des eldorados pour le BTP, le recyclage, la flotte, les ordures, les capteurs connectés. Ou la redoutable agriculture « climato-intelligente » qui voit la finance donner la priorité aux biotechnologies et à la compensation carbone, en se foutant pas mal du savoir-faire des paysans de la brousse, bien plus pertinents.

Un forum fait déblatérer un marketing director de Schneider Electric, spécialiste des « bâtiments intelligents », un executive director d’une boîte hollandaise qui vend des solutions, un smart city manager grenoblois à qui on devra des villes truffées d’objets connectés. Plus belle la vie quand on aura les poumons et le cœur bourrés de puces RFID.

Écrans de fumée

Avec son rutilant slogan « la ville durable et désirable », Bouygues masque qu’en juin dernier, l’ONG WWF, pourtant pas des plus combatives, l’a épinglé pour sa consommation de bois d’oeuvre, dévastatrice en Amazonie, au Congo, à Sumatra, où la déforestation fournit le BTP en destroyant les écosystèmes. À Nantes, Bouygues a envoyé son chef de service immobilier pour vanter les immeubles performants en énergie, « mettant particulièrement l’accent sur l’importance de ce type de bâtiments dans l’attractivité des territoires ». Collectivités ou géants du BTP, tous veulent des retours sur investissements. Rentabilité d’image ou de dividendes en gardant la croissance, le PIB, le productivisme et les profits comme univers indépassable, repeint en vert. Les élus des collectivités retiennent surtout le mot magique : emplois.

Veolia traînée en justice pour empoisonnement de l’eau à Flint, Michigan ? Son PDG Antoine Frérot ne pipe pas mot sur ces poursuites, préférant réclamer un prix pour le carbone, droit de polluer négociable sur des marchés de quotas d’émissions.

La table ronde « Pour le climat, rendez-nous la monnaie » voit les technocrates nantais ramer pour encenser leur monnaie locale « SoNantes », supposée doper les circuits courts et l’économie du cru. Mais la formule imposée d’en haut, qu’aucune association de terrain ne soutient, ne décolle pas. Malgré 800 000 euros d’études et de com’, deux millions d’apport du Crédit municipal et 350 000 euros de subvention de fonctionnement, la monnaie n’a qu’un petit millier d’usagers, et n’a échangé en un an que l’équivalent de 45 000 euros. Peanuts ! Face à ces gadgets, quelques voix s’élèvent pour remarquer que les grandes manoeuvres de financement d’actions pour le climat, très complexes, excluent de fait toute l’économie informelle de l’Afrique et de l’Inde. Les femmes qui font des bornes à pied pour aller chercher l’eau et le bois de chauffage, les mômes qui ramassent les ordures, allez vous faire voir ! Le problème des sommets, c’est que du haut, on ne voit pas les gens au pied de la montagne. C’est qui ces pointillés, en bas ?

Nicolas De La Casinière


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Par Nicolas de La Casinière


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