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Turquie : « Est-ce encore mon pays ? »


paru dans CQFD n°146 (septembre 2016), par Mathieu Léonard, illustré par
mis en ligne le 06/09/2018 - commentaires

À peine deux mois après le coup d’Etat manqué, on mesure l’onde de choc qui s’est propagée dans un pays pourtant déjà en guerre contre les populations du sud-est à majorité kurde. Une dramaturgie a été mise en place par le régime. Utilisation du direct par le président Erdogan via une chaîne de télévision pour appeler ses fidèles à descendre dans les rues, appel relayé par les mosquées, jusqu’aux « purges » médiatisées et chiffrées, l’instrumentalisation de la riposte, véritable stratégie du choc, est totale.

La peur reste là, alimentée à la fois par l’ampleur des purges dans l’appareil d’État et les sphères privées, les médias, l’éducation et l’économie, et la présence continue dans les rues de foules hystériques…

Emre, stambouliote de 57 ans : « Le soir de la tentative du coup d’État, nous étions traumatisés. Cela ne s’est peut être pas ressenti partout de la même façon, mais à Istanbul, à Moda, à une certaine heure, les bruits de tirs étaient intenses et le passage des avions aussi. J’avoue qu’à un moment, j’ai préparé un petit sac avec pièces d’identité, médicaments et autres, au cas où il faudrait partir. Je pense que le traumatisme est toujours là. Non seulement les opposants au régime, mais les pro-AKP qui sont dans la rue ont peur aussi. L’AKP essaye de tenir les gens dans la rue, depuis des semaines. J’ai un peu de mal à comprendre l’objectif, car il est impossible qu’une autre tentative de coup d’État arrive. Malgré cela, machines et camions poubelles des mairies restent encore aujourd’hui devant les sorties des casernes, où ils s’étaient mis pour empêcher la sortie des chars. Je comprends que ces gens veuillent garder la rue. C’est un état d’âme qui va de la crise d’adolescence et la crise de folie à l’enthousiasme du lynchage. Ces gens n’ont jamais vécu une mobilisation de grande ampleur, comme Gezi par exemple. Là, ils sont au cœur. Encouragés par le régime, ils se sont sentis légitimes, unis et forts. La gratuité des transports en commun a même été proclamée, pour qu’ils se rendent à Taksim. »

Photo de Yann Renoult. {JPEG}

À Istanbul en particulier, ces foules donnent un sentiment total d’insécurité pour qui ne participe pas de ce soutien au régime. « Chaque fois que j’y pense, je me remets à pleurer, et les images des choses que j’ai vues ne me quittent pas, dit Firdevs, 50 ans, qui réside en France depuis 1980. Je suis allée à Istanbul pour quatre jours et ce séjour m’a rendue malade. Tu sors, tu fais deux pas dans la rue, et tu as l’impression de marcher sur des épines. Les choses que j’ai vues lors des soirées de “tours de garde pour la démocratie” sont gravées dans ma tête. Des “Allahu akbar”, des manifestations, des barbus. Je suis restée chez mes proches dans un quartier d’Istanbul, qui était habité traditionnellement par les Arméniens. Vous verriez les rues, les petites rues, les avenues… Des voitures paradent en klaxonnant, toutes décorées de drapeaux turcs, des foules passent en criant. Même le chat, à la maison, était traumatisé. Dans cette foule, il y avait aussi des “élites”, enfin, des kémalistes ultranationalistes qui se qualifient d’élites. Ils avaient rejoint la fête. Difficile de les différencier. À côté des “mollahs”, vous voyez des gens qui ont d’autres apparences : par exemple un barbu portant un drapeau, et à côté une femme en short… Je suis allée aussi voir des amis qui habitent le quartier Gazi. Au retour, j’ai voulu prendre le bus de Taksim. Nous étions nombreux à attendre, mais aucun bus ne passait. Ils étaient “confisqués” pour emmener gratuitement les gens pour les “tours de garde”. Je suis montée pourtant quelques arrêts plus loin. Le bus s’est rempli petit à petit, et bientôt il était plein à craquer. Des gens avec des drapeaux, des chapelets, des corans. Des centaines de drapeaux. Jeunes, vieux, toutes sortes de gens. Deux garçons se sont assis face à moi. L’un d’eux a sorti un couteau. Il jouait avec. Son copain lui a dit d’être discret. J’étais en train de me demander si je ne devais pas descendre, quand une femme est arrivée et qu’un des jeunes assis en face de moi lui a laissé sa place. Elle a sorti un Coran, et ses lèvres ont bougé silencieusement… Ça ne se faisait pas, avant, de lire le Coran dans les lieux publics. En regardant tout cela, je me demandais “qu’est-ce que je fais ici, est-ce encore mon pays  ?”. Quelques arrêts plus loin, une jeune femme est montée. Voyant l’ambiance du bus, et mécontente, elle a fait une réflexion en passant près du chauffeur. “On attend depuis des heures, c’est pour ça  ?”. Sa phrase à peine finie, un homme portant un t-shirt rouge avec le drapeau turc imprimé sur la poitrine est intervenu “Connasse de çapulcu [« racaille », mot utilisé par Erdogan pour désigner les contestataires et les alliés des Kurdes – ndlr], pute, ferme ta gueule. Ici, c’est la République turque, si ça te plaît pas, casse-toi !”. La jeune femme a répondu “De quoi tu te mêles  ?” et l’homme a continué de plus belle en l’insultant lourdement et a fait arrêter le bus. “Descends tout de suite, espèce de salope”. Alors que la femme descendait du bus, il a dit à deux jeunes près de lui, “Descendez, suivez cette pute et confiez-la à la police”. J’ai vu par la fenêtre qu’elle était seule sur le trottoir, et les deux jeunes se tenaient face à elle. Je ne sais pas ce qui est arrivé à cette femme… Même ne pas mettre un drapeau à sa fenêtre est un problème. Comme la délation fonctionne, la fenêtre sans drapeau, sur un immeuble où chaque appartement a le sien, tape à l’œil. Le drapeau me sort par les yeux. Il y en a partout, autocollants sur des voitures, dans les rues, sur les immeubles… Et comme si cela ne suffisait pas, des casquettes, des porte-clés, des t-shirts… Le chaos… Une autorité qui a réuni tous les pouvoirs sous sa main, c’est une sorte de Hitler. Ceux qui ne se coulent pas aveuglément dans le sillon d’Erdogan savent cela. Même dans les regards, il y a une peur. Les gens se jaugent avec méfiance, ou avec mépris. Comme s’ils crachaient… Même dans le quartier Gazi, quartier rebelle, où les gens ont l’habitude de combattre les forces de sécurité depuis des années, mes amis disaient en parlant de l’opération de police effectuée juste après le coup d’état : “Nous n’avions jamais vécu une telle violence. C’est la première fois que nous avons eu peur.” »

Le pouvoir AKP affirme maintenant avec aplomb qu’aucun « kémaliste » n’a participé au coup d’État. Il y aurait eu des partisans de Gülen partout, si on en croit les chiffres. 130 000 personnes « suspendues » de leurs fonction ou limogées, dans le secteur public en général, dans l’éducation, la santé, dans la justice, la gendarmerie, l’armée, et dans le secteur privé éducatif, sportif, la presse… Jusqu’à la garde présidentielle et des membres du parti AKP du Président. Sur les 16 000 gardes à vue, 6 000 étaient en prison à la mi-août. À chaque échelon de la purge, les responsables ajoutent des noms sur les listes, suspectés de connaître des gülénistes, ou d’avoir fréquenté un temps les mêmes écoles, voire le même parti… Gülen et Erdogan, rappelons-le, ont travaillé main dans la main, jusqu’à ce qu’un différend sur le partage des dividendes du pouvoir les sépare. Les institutions turques sont très fragilisées, dans l’attente d’une réorganisation, comme le fut celle, totale, de l’état-major début août. Une structure resserrée autour d’Erdogan, appuyée sur des « services » de confiance, se charge de la continuité de la purge.

Erdogan continue à réduire son « opposition » et a contraint le camp kémaliste au parlement à une « union nationale » en obtenant pour ce faire le ralliement du CHP (gauche nationaliste), deuxième parti de Turquie, lors du meeting « pour la démocratie et les martyrs » du 7 août [1]. C’est la poursuite de la présidentialisation et la concentration au pas de charge du pouvoir entre les mêmes mains. Les forces de paix et la gauche d’opposition autour du HDP sont désormais isolées. La crainte d’une répression plus large désoriente jusqu’aux écologistes et aux associations de la société civile, sommés de donner des gages de fidélité envers les kémalistes. Toute l’opposition se retrouve ainsi divisée. Les conjectures autour des « responsables » du putsch sont secondaires, si l’on considère qu’il y a bien eu réussite du coup d’état civil, engagé par Erdogan bien avant la tentative avortée du 15 juillet.


Notes


[1Voir sur kedistan.net, le dossier spécial sur le meeting historique du 7 août qui consacre le triomphe d’Erdogan.



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Par Mathieu Léonard


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