CQFD

Marché matrimonial et paternalisme patronal

Tournez boutique : un dimanche au bal des anciens


paru dans CQFD n°175 (avril 2019), par Julien Bourdais, Sophie Eustache, illustré par
mis en ligne le 25/08/2019 - commentaires

En Vendée, plus de mille personnes âgées se retrouvent chaque dimanche au thé dansant des Herbiers. En coulisses, les notables du coin financent leurs activités caritatives avec les bénéfices. Danseurs et danseuses, eux, viennent avant tout pour l’orchestre et pour compter fleurette.

Par Vincent Croguennec {JPEG}

Samedi, 13 h, il pleut des cordes. Nous débarquons dans un hameau vendéen, à quelques kilomètres des Herbiers, petite ville de 16 000 habitants. Demain, c’est là-bas que nous irons au bal. Mais pour l’instant, chez Mathilde, il est pile-poil l’heure de mettre les pieds sous la table. L’appareil photo en bandoulière et des mièvreries plein la bouche, on est contents de venir enquêter sur les amourettes des retraités, celles qui naissent sur la piste de danse des Herbiers.

C’est Julien, sociologue, qui a eu l’idée. Quelques mois plus tôt, il avait foulé la piste de danse au bras de sa grand-mère, Mathilde. Deux ans après le décès de son mari, elle y avait rencontré son nouveau compagnon. En bon chercheur, Julien était tout excité par sa découverte. D’une, il y a encore des bals dominicaux en France qui réunissent plusieurs centaines de personnes ; de deux, ça dragouille sévère sur la piste, même à 80 ans passés. Dans la voiture, notre sociologue avait pris un air docte : « C’est certain qu’il s’agit d’un marché matrimonial de l’occasion. Mais, pour faire se rencontrer qui ? Ça, c’est pas clair. La plupart des gens sont vieux mais leurs corps n’ont pas l’air d’avoir été spécialement amochés par le travail. Ça a lieu dans une ancienne usine : on dirait la petite classe moyenne qui danse sur le sang des ouvriers. » Sophie, en bonne journaliste, avait fait la moue : l’amour, la mort, l’usine, elle connaissait déjà. Et si on pouvait faire autre chose qu’un énième reportage sur le charme des anciens et les success stories vendéennes [1], elle en était !

« Le cœur ne vieillit pas »

Chez Mathilde, le vin de pêche est fait maison. Avides d’en savoir plus sur ce « marché matrimonial » du dimanche, on s’attable pour écouter notre hôte nous raconter son amour, longtemps frustré, pour la danse. Mathilde est née au début des années 1940 dans une famille de paysans, des petits propriétaires terriens aux mœurs conservatrices : « On ne pouvait pas aller danser, on devait aller à la messe plusieurs fois par semaine. C’est pour ça que maintenant je me rattrape. » Il n’y avait qu’à l’occasion des mariages qu’elle pouvait danser un peu. C’est là que son cousin lui a appris quelques pas et c’est comme ça qu’elle a rencontré son mari avec qui elle est restée quarante ans. Longtemps, son cousin a continué à écumer les bals populaires. Fils unique d’une famille de paysans, il a repris la ferme. Mais, quand à 40 ans il s’est épris d’une femme divorcée, son père s’est opposé au mariage. Il s’est suicidé.

Le nouvel amant de Mathilde a lui aussi dû reprendre la ferme à la suite des parents. Il y a deux ans, sur le bord de la piste des Herbiers, cet ancien paysan est venu vers elle. « Ça a été un coup de foudre » – signe pour Mathilde que « le cœur ne vieillit pas ». Depuis, ils sortent ensemble. Aucun des deux n’a emménagé chez l’autre, mais ils se rendent des visites nocturnes…

Le lendemain de notre arrivée, cet homme aux yeux clairs, un peu voûté par les années passées à travailler la terre, arrive clopin-clopant alors que Mathilde se coiffe. Nous laissons le couple s’apprêter, et filons au bal.

Au supermarché de l’amour

En arrivant sur place, on déchante un peu. Notre petit diagnostic initial a du plomb dans l’aile : le bal n’a plus lieu dans une ancienne usine mais… dans un ancien Hyper-U, racheté en 1990 par la municipalité des Herbiers pour en faire un espace culturel. En revanche, pour ce qui est du marché matrimonial, on se dit qu’on n’est pas complètement à côté de la plaque : les corps valsent les uns contre les autres, les hommes vont, les femmes viennent, à la recherche d’un partenaire... Il faudra seulement en rabattre un peu sur « la petite classe moyenne qui danse sur le sang des ouvriers ».

Au bord de la piste, on tombe d’abord sur Claude, 72 ans. Il a été ouvrier toute sa vie chez Arima, une usine de chaussures du sud du Maine-et-Loire. Il allumait les machines à quatre heures tous les matins. Lui vient danser depuis le décès de sa femme, il y a quatre ans. On le croisera à plusieurs reprises au bras de différentes danseuses.

On discute un peu plus longtemps avec André, un grand gaillard de 92 ans qu’on nous a présenté comme le doyen du bal : il vient danser depuis vingt-cinq ans. Bras dessus bras dessous avec Françoise, sa compagne, il nous raconte son père, mort de la tuberculose au début des années 1930. Puis, quelques années plus tard, son service militaire dans l’Allemagne occupée – il en profite pour passer le permis bus. De retour aux Herbiers, André conduit le car scolaire, puis termine sa carrière dans les bureaux de la mairie. C’est quelques années après son départ en retraite que sa femme meurt d’un cancer. « Elle était en phase terminale, c’était trop tard quand nous sommes arrivés à l’hôpital. C’est pour ça : la vie, elle est dure, elle est bizarre, mais il faut en profiter. »

Depuis qu’il est veuf, André fréquente le bal. C’est là qu’il a rencontré Françoise qui, elle, ne vient que depuis 2010. Toute sa vie, elle a travaillé dans le coin : d’abord comme cuisinière, puis comme « concierge » du patron de Defontaine, une usine qui fabrique des pièces pour le Rafale. Pendant huit ans, elle a rendu visite à son mari diabétique à la maison de retraite. Deux ans après sa mort, elle a commencé à arpenter la piste de danse des Herbiers. Elle y a très vite rencontré André : « Ça fait huit ans qu’on est ensemble. Maintenant, il habite chez moi. »

Par Vincent Croguennec {JPEG}

« Le nerf de l’argent »

On abandonne les tourtereaux pour aller retrouver les organisatrices du jour dans l’arrière-cuisine. Le décor carrelé est nettement plus froid que les lumières chaudes et colorées qui éclairent la piste. Éliane Liebot, présidente de La Gazelle Berbère, ainsi que deux autres bénévoles, nous accueillent. Une à deux fois par an, l’association monte un voyage au Maroc pour installer l’eau courante dans les villages. « On leur dit : “On veut bien vous aider mais vous participez.” Nous on veut aider, mais pas faire de l’assistanat. » L’argent récolté à l’occasion des deux bals que l’association organise annuellement (4 000 à 5 000 € par bal une fois les frais payés) leur a déjà permis d’équiper un collège en panneaux solaires et en ordinateurs, de faire construire un mur au bord d’une cour de récré et de payer des lunettes à un enfant qui avait « beaucoup de capacités ».

Avant de retourner danser avec les Démons de minuit qui saturent la sono de l’autre côté du mur, on pose les questions de routine. L’une des membres de La Gazelle Berbère est une ancienne commerçante. La présidente, Éliane, est femme au foyer. Comme on ne la sent pas très à l’aise avec nos interrogations, on la titille un peu : « Ah oui, il était agriculteur votre mari ? » – « Non, mon mari, c’est l’industriel André Liébot, le fabricant de fenêtres... »

André Liébot, un gros poisson ! En 2017, la fortune de sa famille s’élevait à 250 millions d’euros, 321e plus gros patrimoine de France selon le magazine Challenge (en comparaison, Arnaud Lagardère occupait la 303e position, tandis que la famille de Claude Perdriel, le fameux fabricant de sanibroyeurs et patron de presse, se situait en 365e position).

Nous : – « Et du coup la salle Herbauges, si on a bien compris, c’était un Hyper U et ça a été racheté par la mairie en 1990 quand Hyper U est parti, c’est ça ? »

Éliane : – «  C’est le maire de l’époque qui a... »

Camille (fondateur historique des bals herbretais) : – « C’était papa, c’était son papa ! »

Éliane (un peu gênée mais quand même obligée de corriger) : – « Non, c’était maman. »

Camille : – « Ah oui, c’était maman. »

Éliane : – « C’était “Madame Briand” qui était maire à ce moment-là. Elle a racheté l’Hyper U pour faire une salle, parce qu’il y avait rien aux Herbiers. »

Camille ne se trompe pas beaucoup en confondant le papa et la maman. Le papa, c’est Anselme Briand ; c’est lui qui récupère en 1942 la petite forge familiale qui se transmet depuis 1745 de père en fils aîné. En 1942, la boîte ne compte que deux employés ; quarante ans plus tard, ils sont 1 600. Quand Anselme prend sa retraite en 1982, il s’assure que la réussite reste une affaire de famille. Son fils cadet, Roger, hérite du groupe Briand et son beau-fils André Liébot (le mari d’Éliane) récupère l’une des filiales, celle qui s’occupe des fenêtres. Un an après sa retraite, une fois que les affaires sont en ordre, Anselme se lance en politique. Maire des Herbiers de 1983 à 1989, il passe ensuite la mairie à sa femme Jeanne qui la garde jusqu’en 1995. C’est lui qui installe les Briand en politique, c’est elle qui achète l’Hyper U.

Une génération plus tard, Éliane opte pour la voie caritative. Le bal financera les actions de son association. « Le nerf de l’argent… Euh non, le nerf de la guerre c’est l’argent. Il nous faut de l’argent, on va le chercher où il y en a et les bals sont très à la mode. »

« Ils s’en foutent »

C’est fou tout ce par quoi la notoriété des notables doit en passer pour croître sans cesse. Il aura fallu que la réussite industrielle se convertisse sur la scène politique pour qu’à la fin des fins tout se passe comme si c’était le peuple qui accordait sa bénédiction aux élans humanitaires de ceux qui entendent le représenter.

Le peuple, le peuple ? Visiblement c’est bien de ça qu’il s’agit. Dans les yeux des organisatrices, il se résume à peu de chose : il y a celui qui « arrive la veille avec son camping-car », celle qui apporte ses chaussures à talons dans son sac à main et puis « mamie », qui à cette heure est « avec le décolleté comme ça et des paillettes dans les cheveux ».

Pendant qu’on écoute benoîtement cet exposé, Mathilde enchaîne les tours de piste. Quand nous la retrouvons, elle nous raconte qu’elle a eu le temps de rejoindre les danses en ligne qui se font au milieu de la salle, de changer deux ou trois fois de partenaire et de passer voir son mec qui, aujourd’hui comme souvent, reste au bord, sur la rangée de chaises.

À les entendre et à les voir, les danseurs, on est convaincus qu’une fois les projecteurs allumés et l’orchestre lancé, ils se foutent pas mal de ce qui anime ceux de l’arrière-boutique. Le paternalisme des notables du coin, visiblement, ils en ont soupé : «  Ils s’en foutent, ils viennent pour danser », comme nous le dit… Éliane Liébot, qui continue, un peu désabusée : « La dernière fois, après la vente de brioche, alors qu’on voulait leur parler de l’association, ils nous ont même demandé de nous pousser pour retourner danser... »

Julien Bourdais & Sophie Eustache

La Une du n°175 de CQFD, illustrée par Maïlys Vallade {JPEG}

Texte publié dans le n°175 de CQFD, paru en avril 2019, avec un dossier central consacré au Printemps algérien. Voir le sommaire détaillé.



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Par Julien Bourdais


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