CQFD

Les comptes macabres de la Semaine sanglante

Thiers : « Ce spectacle affreux servira de leçon… »


paru dans CQFD n°196 (mars 2021), par Mathieu Léonard
mis en ligne le 22/03/2021 - commentaires

Le dimanche 28 mai 1871, la dernière barricade de la Commune cède à 13 heures dans le bas de Belleville, au terme de ce qui restera pour l’histoire la Semaine sanglante. Étonnamment, ce bain de sang abominable n’a été que peu étudié avec méthode. Michèle Audin revient sur cette lacune.

Depuis une dizaine d’années, les travaux de l’historien anglais Robert Tombs [1] ont eu tendance à revoir considérablement à la baisse le bilan humain de la répression, ouvrant le champ à une nouvelle bataille de chiffres. Dans un petit ouvrage intitulé La Semaine sanglante. mai 1871. Légendes et comptes (Libertalia, 2021), l’écrivaine Michèle Audin [2] revient sur cet épisode et quelques légendes qui l’ont accompagné. Abordant la question du décompte des victimes, elle conclut que les « évaluations plus hautes, autour de 15 000 ou 20 000 morts, ne sont pas exagérées ». Aussi, rappelle-t-elle, « il ne s’agit pas de se jeter des crimes et des cadavres à la tête, mais de considérer les êtres humains qu’ont été ces cadavres avec respect, de ne pas les laisser disparaître encore une fois ».

***

« 40 000 fusillés », « 30 000 », « 25 000 », « 17 000 », « 12 000 », « entre 5 700 et 7 400 », etc. À quoi correspondent les différents bilans de la Semaine sanglante ?

Il n’y a eu que deux « compteurs », Maxime Du Camp et Camille Pelletan, à la fin des années 1870, pendant le débat sur l’amnistie des communards. Le premier, écrivain et historien réactionnaire, informé par la direction des cimetières, compte 6 500 morts. Le deuxième, journaliste radical, à la suite d’une longue enquête, arrive à environ 30 000. De retour de déportation ou d’exil, les communards adoptent ce nombre. Puis plus personne ne compte.

Dans les années 2010, Robert Tombs produit de nouvelles évaluations basses. Comme le dit un encadré d’un de ses articles dans un hors-série récent du magazine L’Histoire, il a compté les morts dans les registres d’inhumation des 17 cimetières parisiens, du 20 au 30 mai. Maxime Du Camp aussi s’était limité à ces dates. Même méthode, même résultat.

Mais ça ne suffit pas. Je ne donne qu’un exemple : le 31 mai, le registre du cimetière Montmartre montre 492 cadavres d’inconnus… et voilà 500 morts de moins pour ces « compteurs » !

Quelle méthodologie et quelles sources inédites avez-vous utilisées pour vos estimations ?

J’ai consulté les registres d’inhumation, mis en ligne par les archives de Paris. Mais, s’il y a bien 17 cimetières parisiens, il n’y a pas 17 registres. Par exemple, au petit cimetière de Bercy, d’après le témoignage d’époque d’un adjoint au maire du 12e arrondissement, au moins 400 corps d’inconnus sans actes de décès ont été inhumés, mais aucun registre n’a été conservé. D’autre part, la façon d’inscrire — ou pas — les corps d’inconnus variait selon les cimetières.

J’ai ouvert, aux archives de Paris, des cartons de la direction des cimetières et du service de la voirie. Là j’ai appris beaucoup, notamment sur la question des exhumations-réinhumations. Dans l’urgence, beaucoup de corps avaient été inhumés sur les berges de la Seine, dans les squares, les chantiers, les casemates des fortifications, le bois de Boulogne… La théorie des compteurs « minimisants » est que tous ces corps ont été immédiatement exhumés et emportés dans les cimetières. Pourtant, une lettre de l’inspecteur général des cimetières décrit, le 16 juillet, ces cadavres de personnes tuées en mai dans la chaleur de l’été… Il est forcé d’arrêter les exhumations — ce n’était donc pas terminé. J’ai retrouvé aussi des factures pour les grandes quantités d’eau-de-vie qu’il a fallu donner aux ouvriers qui faisaient ce travail… Les archives confirment donc que tous les corps ne sont pas arrivés tout de suite dans les cimetières. Et n’ont donc pas été décomptés. D’ailleurs, on a trouvé des ossements de fédérés dans le sous-sol parisien jusque vers 1920.

J’étais confinée à Strasbourg une partie du temps pendant lequel j’ai écrit ce livre. C’est grâce à l’aide de [l’historien] Maxime Jourdan à Paris que j’ai pu utiliser un document du service historique de la Défense, dans lequel l’armée avait recensé un certain nombre de personnes recherchées, qui en fait avaient déjà été exécutées. L’armée y reconnaissait elle-même des exécutions dans les ambulances, par exemple.

Au-delà des chiffres, vous évoquez les « légendes » de la Semaine sanglante. Comment travaille-t-on sur l’archéologie d’une légende ?

Une légende est un fait imaginaire, ou déformé, que l’on croit (ou que certains croient) réel. Par exemple, l’existence, en bas de Montmartre le 23 mai, d’une barricade tenue par des femmes, est niée par Tombs qui parle des « narrations romancées faites par Lissagaray [3] ». Et il y a une telle « légende dorée » de la Commune, notamment autour des femmes, que cette négation pouvait paraître plausible. Mais le plus simple est de rechercher la première apparition de ce fait. Il se trouve que j’ai beaucoup lu le Journal officiel publié par la Commune, et en particulier un article paru… dans le tout dernier numéro de ce journal, le 24 mai. Un journaliste raconte avoir été contrôlé à cette fameuse barricade. C’est immédiat ! Il n’a pas eu le temps d’inventer. D’ailleurs la « narration romancée » de Lissagaray, même si elle est publiée plus tard, reprend cet article mot pour mot. Après, je n’ai pas eu de mal à trouver d’autres confirmations. Oui, il y a eu une barricade tenue par des femmes… et il y a eu aussi des femmes sur bien d’autres barricades !

Il y a également des faits omis, oubliés, voire niés. C’est le cas des viols. Le contexte des perquisitions, ratissages et massacres en toute impunité de la Semaine sanglante s’y prêtait particulièrement.

La difficulté à dresser un bilan macabre pour la Commune renvoie aux massacres coloniaux (Sétif et Guelma en 1945 ou Madagascar en 1947-48). On pense aux controverses autour des chiffres des morts de la répression du 17 octobre 1961. Ce parallèle a-t-il résonné en vous lors de vos recherches ?

Oui, si je pense d’abord, à cause du rôle de police joué par l’armée, à la bataille d’Alger en 1957, j’ai pensé aussi au 17 octobre 1961. J’y ai été aidée par l’apparition inattendue, dans ma recherche, de Brigitte Lainé, qui est l’auteure d’un article sur les morts de la Semaine sanglante dans les registres d’état civil du 20e arrondissement. Mais elle est surtout l’archiviste qui a témoigné au procès en diffamation intenté par Papon à Jean-Luc Einaudi [4] à propos du 17 octobre. Elle et son collègue Philippe Grand ont appuyé Einaudi à l’aide de ce qu’ils avaient observé dans les archives auxquelles il n’avait pas eu accès. L’historien a gagné son procès, mais les archivistes ont été sanctionnés.

Je vois deux étapes dans ces massacres. D’abord le terrorisme de l’État. Il faut faire peur. Comme l’a dit Thiers pendant la Semaine sanglante : « Le sol de Paris est jonché de leurs cadavres. Ce spectacle affreux servira de leçon, il faut l’espérer, aux insurgés qui osaient se déclarer partisans de la Commune. » Massacre de masse.

Puis le déni. Il ne faut pas que les vaincus deviennent des martyrs. Le sol de Paris était jonché de leurs cadavres, mais ils n’étaient que 6 500. Les ordres de grandeur sont différents, mais les 38 morts officiels contre les 200 probables [5] du 17 octobre sont dans le même rapport que les 6 500/30 000 de la Semaine sanglante.

La distance dans le temps facilite l’accès aux archives et permet de voir comment celles-ci ont pu être, dès l’origine, manipulées, voire falsifiées.

Propos recueillis par M. L.

Le Marquis aux talons rouges

La sinistre figure du général Galliffet reste associée à la Semaine sanglante. Louise Michel raconte comment il fait tirer sur une foule de prisonniers sans défense : « C’est moi qui suis Galliffet ! Vous me croyez bien cruel, gens de Montmartre, je le suis plus encore que vous ne pensez. »

Postérité : « Pour se prendre pour Jules Vallès, il faut avoir son Galliffet », aurait déclaré le préfet Didier Lallement par provocation lors de sa nomination par Macron en pleine crise des Gilets jaunes. L’histoire est peuplée de dangereux bégayeurs.


- Cet entretien fait partie du dossier « La commune is not dead », publié dans le numéro 196 de CQFD, en kiosque du 5 mars au 1er avril.

  • Ce numéro est disponible chez près de 3 000 marchands de journaux partout en France. Pour retrouver les points de vente près de chez vous, cliquez ici.

- Pour recevoir les prochains numéros dans votre boîte aux lettres, vous avez la possibilité de vous abonner.


Notes


[1Malgré cela, sa synthèse sur la Commune reste un ouvrage de référence : Paris, bivouac des révolutions, Libertalia, 2014.

[2Outre le site inépuisable MaCommuneDeParis.com qu’elle anime, elle est l’auteure de plusieurs récits aux éditions Gallimard : Comme une rivière bleue, une vie brève, Oublier Clémence ou encore Josée Meunier. 19, rue des Juifs (à paraître le 11 mars).

[3Acteur et témoin de l’insurrection, le journaliste publie en 1876 la première édition de sa fameuse Histoire de la Commune de 1871, considérée comme le classique de chez classique.

[4Décédé en 2014, Jean-Luc Einaudi est l’auteur de La Bataille de Paris. 17 octobre 1961 (Seuil, 1991). Brigitte Lainé est morte en 2018.

[5[Note de la rédaction] La dernière étude de 2006, réalisée par les historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster, se refuse à arrêter un chiffre précis sur le 17 octobre, qui doit être considéré comme un pic d’une répression étendue sur deux mois pendant lesquels « bien plus de 120 Algériens furent assassinés par la police en région parisienne ».



Ajouter un commentaire

Par Mathieu Léonard


Dans le même numéro


1 | 2 | 3

Voir





Anciens numéros



Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts ø Affichage pour mobiles