CQFD

Dossier / Tenir tête aux rejetons de Big Brother

Nique la technopolice !


paru dans CQFD n°183 (janvier 2020), rubrique , par Clair Rivière, Emilien Bernard, illustré par
mis en ligne le 03/01/2020 - commentaires

Entendez-vous la caméra murmurer : “Ton corps n’est pas ton corps / Ton corps est un point sur un quadrillage / une chose à surveiller / À pacifier / À capturer / À signaler / À cibler à des fins commerciales.” »

(Capitalisme carcéral, Jackie Wang [1])

Collage 6col {JPEG}

En matière de surveillance et de répression, l’État, « le plus froid de tous les monstres froids » (™ Nietzche), n’avance plus seul. S’appuyant sur les fulgurantes avancées technologiques des dernières décennies, des foules d’entreprises siliconisées traquent aussi nos déplacements, nos conversations, nos achats ou nos rêves pour les monnayer sur le grand marché des données, le nouvel or noir. Elles n’hésitent pas non plus à cafter auprès du Grand Frère étatique. Oui, Big Brother a fait des petits et ces rejetons vicieux ont tout sauf des gueules d’anges.

Sous leur impulsion, l’emprise du contrôle ne cesse de se resserrer, dépassant largement le cadre qu’avait posé le 1984 de George Orwell : une société disciplinaire basée sur la surveillance généralisée, avec une structure pyramidale relevant du totalitarisme « classique ». Dans ce nouveau modèle, la surveillance est plus horizontale ; elle nous cerne de toutes parts. Une évolution parfaitement illustrée dans le dernier roman de l’écrivain de science-fiction Alain Damasio, Les Furtifs  [2], qui décrit un avenir proche dans lequel les dérives en cours sont hypertrophiées. Il y insiste sur le côté « liquide » du contrôle, qui s’insinue dans tous les recoins des villes et des cerveaux, chacun exerçant sur soi-même la surveillance permettant au système de prospérer. Dans cet univers futur, les villes sont possédées par des multinationales, à l’image de NestLyon ou Paris-LVMH. Partout, des dispositifs pistant les habitants et gérant les flux selon des logiques commerciales et sécuritaires.

Polices algorithmiques

Dans le monde « réel », il s’agit du principe même de la « Smart City » (ou « Safe City » c’est selon) [3] : un modèle de gouvernance municipale basé sur l’automatisation algorithmique de la gestion urbaine, qui se généralise dans l’Hexagone. C’est ce basculement que dénonce la campagne Technopolice, lancée par l’association La Quadrature du Net (voir pp. II et III de ce dossier l’entretien « La technopolice progresse partout »).

Les exemples sont nombreux. Il y a déjà Marseille, cité bordélique (dans laquelle est concoctée ce journal), qui se rêve à l’avant-garde de la surveillance généralisée, notamment par le biais d’une vidéosurveillance dite « intelligente » et d’un projet particulièrement alambiqué intitulé « Big Data de la tranquillité publique » (lire p. IV l’article « Big Bonne Mère »). D’autres villes sont concernées : Paris bien sûr, Nice également, où la reconnaissance faciale « en direct » a été officiellement « testée » lors du carnaval 2019, mais aussi Valenciennes ou Lannion. Dans cette dernière, bourgade bretonne de 20 000 habitants, ce sont de fort nébuleux « capteurs à smartphones » supposés documenter les trajets des touristes qui ont été déployés, la municipalité semblant largement dépassée concernant les tenants et aboutissants du projet (voir notre reportage en page V, « En Bretagne, Big Brother la joue discret »).

Au sein de ces laboratoires urbains, nulle trace de consultation de la population : personne ne rend de comptes. D’autant que ces « expérimentations » sont pensées et exécutées par des apprentis sorciers qui toujours mettent en avant des arguments « imparables » pour forcer l’acceptation de nouvelles technologies invasives, au premier rang desquels la lutte contre le terrorisme. C’est ainsi que se redessine le visage de la ville du futur, bardée de caméras, de capteurs, de compteurs, de drones ou de publicités ciblées. Dans ce paysage dévasté, la Cnil (Commission nationale de l’informatique et des libertés), censée faire écran aux dérives liberticides, fait piètre figure, tant les protestations qu’elle oppose aux expérimentations en cours sont mesurées et discrètes [4].

Espions de poche

Évidemment, le terrain de jeu des nouveaux surveillants ne se limite pas à l’espace public. Il se déploie également dans l’attirail technologique qu’utilise l’immense majorité de la population au quotidien. Les ordinateurs, smartphones, assistants vocaux, montres numériques et autres frigos « intelligents » sont clairement des machines à espionner, exerçant sur nous une Emprise numérique  [5] dont il est difficile d’imaginer un quelconque reflux, tant les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft – les cinq principaux géants du numérique) affûtent jour après jour leur mainmise sur la planète [6].

Face à ce champ de mines numérique, une première forme de résistance peut être d’apprendre à maîtriser les outils informatiques qui permettent de masquer ses données et échanges aux surveillants en chef, qu’ils soient étatiques ou commerciaux (voir pp. VI et VII « Sécurité informatique : tout le monde peut embrouiller Big Brother »)  [7]. Certains vont plus loin, détournant la machine pour s’opposer frontalement aux dérives, à l’image du mouvement hacker et de sa déjà riche et ambivalente histoire d’insoumission numérique (lire p. VIII « Les rebelles du web dans la Toile de la mort »). Et quand des autorités gouvernementales décident de couper l’accès aux réseaux sociaux (comme en Iran) ou que s’y exprimer devient beaucoup trop dangereux (comme à Hong Kong), des militants du bit cherchent des parades numériques (voir p. IX « Du printemps des réseaux sociaux aux couvre-feux numériques »).

Horizon dynamite ?

Une certitude : si Internet a perdu une grande part de son innocence, de son âme et de sa force utopique [8], la Toile reste un vecteur fondamental des luttes sociales partout dans le monde. Un constat de défaite ? En partie. Mais tant que les luddites [9] n’auront pas ressuscité, c’est dans ce cadre qu’il conviendra d’envisager les résistances au nouveau monstre froid et omniscient.

Par la suite, il sera toujours temps de convoquer les descendants des membres du Gang de la clef à molette, mythique ouvrage d’Edward Abbey mettant en scène une équipe de hippies siphonnés bien décidés à protéger l’Ouest américain sauvage des avancées de la civilisation technomortuaire. La dynamite comme dernier recours à la crétinerie du progrès à tout crin ? Certains le pensent. « Au boulot ! lance ainsi un des personnages d’Abbey. On a trois ponts, une voie ferrée, une mine à ciel ouvert, une centrale thermique, deux barrages, un réacteur nucléaire, un central informatique, six programmes routiers et une aire panoramique [...] à traiter cette semaine. Hop, hop, hop. »

Émilien Bernard & Clair Rivière

La Une du n°183 de CQFD, illustrée par Cécile K. {JPEG}

Ce texte est l’introduction du dossier « Résister à la surveillance », publié sur papier dans le numéro 183 de CQFD, en kiosque du 3 janvier au 6 février. Voir le sommaire du numéro complet.

Ce mois-ci, nous poursuivons notre campagne de soutien et d’abonnement, indispensable à la survie de ce journal indépendant. Notre Patrick Drahi, c’est toujours vous !


Notes


[1Divergences, 2019.

[2La Volte, 2019.

[3Soit : « Ville Intelligente » et « Ville Sûre ».

[4À noter cependant qu’elle a récemment retoqué les projets de portique de vidéosurveillance censés être installés dans des lycées de Marseille et Nice, ainsi que la mise en place de capteurs sonores à Saint-Étienne.

[5Titre d’un ouvrage très conseillé de Cédric Biagini, publié par L’échappée en 2012. Sous-titre : « Comment Internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies ».

[6Elles savent aussi jouer à merveille le rôle de censeur, comme l’ont constaté à leurs dépens plusieurs pages Facebook militantes cet été, qui ont vu leur audience fondre soudainement au moment du G7.

[7En la matière, la rédaction de CQFD n’est clairement pas à la pointe. Pour illustration, notre adresse mail de contact, toujours affiliée à l’omniscient Gmail. L’une de nos résolutions 2020 : plancher sur la question.

[8Rappelons néanmoins qu’Arpanet, le réseau à l’origine d’Internet, fut conçu à des fins militaires.

[9Résistants à la technologie ayant lutté vers 1811 contre l’apparition de machines dans l’industrie textile (notamment les métiers à tisser) en Angleterre. Pour le versant français de ce courant, voir Les Luddites en France, résistance à l’industrialisation et à l’informatisation, ouvrage collectif publié par L’échappée en 2010.



2 commentaire(s)
  • Le 31 mars 2020 à 09h42 -

    Bonjour à toutes et tous ! En ce temps de con-finement, je serais fort aise de retrouver sous une forme de liste (ou scann ou je ne sais) la page du numéro de janvier où sont données quelques "trucs" d’informaticien débutant contre Big Brother. C’est que je suis abonné mais qu’une fois lu, je fais tourner ma revue, entre potes et lieux publics, alors je ne l’ai plus... Merci d’avance, bon ralentissement, et bien à vous ! Guillaume

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