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Les vieux dossiers

Sus à l’impôt !


paru dans CQFD n°174 (mars 2019), rubrique , par Iffik Le Guen
mis en ligne le 06/06/2019 - commentaires

Mobilisation des « Pigeons » en 2012, mouvements des « Bonnets rouges » en 2013 puis des « Gilets jaunes » depuis novembre 2018, assisterait-on au retour en force des révoltes fiscales en France ? Certes peu de centres des finances publiques mis à sac et incendiés, point de percepteur pourchassé et mis à mort dans les mobilisations actuelles. Mais les références à l’histoire de ces grandes « émotions » populaires contre une fiscalité « injuste », en particulier à celles qui conduisirent à la fin de la monarchie absolue en 1789, sont constantes. Retour sur une tradition bien française.

Aux XVIe et XVIIe siècles, les révoltes fiscales sont des formes classiques de contestation populaire. Alors que commence à s’affirmer un État centralisateur doté d’une armée permanente (absorbant plus de la moitié du budget), la pression d’un système fiscal à la fois très complexe et très inégalitaire pèse de plus en plus lourdement sur les épaules de la paysannerie. Taille royale, dîme ecclésiastique, droits seigneuriaux et autres gabelles s’additionnent pour ponctionner jusqu’à 80 % du revenu net d’un laboureur bas-breton. Exemptés les nobles en raison de leur service des armes, exemptés les bourgeois habitant dans des villes pourvues de chartes, exemptés les officiers royaux et municipaux. Les Fermiers généraux, chargés de la collecte des impôts, sont intéressés au montant de ceux-ci et s’enrichissent outrageusement aux dépens du petit peuple. Et quand la monarchie, perpétuellement grevée de dettes, décide de réformer le système fiscal en levant de nouveaux prélèvements sur l’ensemble de ses sujets, le clergé, notamment, se libère de ses obligations grâce à un don de quelques millions d’écus.

Au côté des contrebandiers qui jouent à cache-cache avec les « gabelous » et des détrousseurs au grand cœur tel Louis Mandrin qui prend un malin plaisir à ridiculiser les autorités de la Ferme générale, le menu peuple s’agite dans les campagnes au son du tocsin. L’historien Yves-Marie Bercé, auteur de Fête et révolte [1], a retracé l’origine de ces mouvements de protestation dans les pays charentais et bordelais en 1548 : « L’opinion populaire dénonçait la multiplicité des agents de recouvrement et leur intéressement aux levées qui aurait provoqué des enrichissements subits et scandaleux. On retrouve là un thème essentiel du ressentiment antifiscal répété par la suite dans tous les manifestes insurrectionnels : on admettait de payer quelque chose au roi, mais on s’indignait qu’au passage certains profiteurs puissent en détourner une part. »

Rassemblant parfois des dizaines de milliers de paysans, des bandes se structurent autour de solidarités villageoises voire régionales, singent la hiérarchie militaire en élisant capitaines et colonels. Mais ils ne font jamais le poids dans les batailles rangées. Leurs cibles sont tous ceux compromis dans la gestion de l’impôt ou leurs complices (marchands, aubergistes) les plus immédiatement accessibles. Ce qui entraîne moult exactions (lynchages sur foi de rumeurs, au faciès, du fait de la simple possession de documents écrits). Tous ont l’habitude des armes (chasseurs, braconniers, anciens soldats). En dépit de nombreux pillages d’armureries dans les lieux de pouvoir, beaucoup de place est laissée à l’improvisation : les armes reines sont les fourches, serpes et faux avec la lame ajustée à l’envers. « Ces armes quotidiennes et sommaires traduisent en tout temps la spontanéité essentielle de la révolte antifiscale », rappelle Yves-Marie Bercé.

Certes la répression est parfois terrible, mais, en général, l’augmentation des prélèvements est abandonnée de peur de l’extension de l’insurrection : taxe sur toutes les transactions en 1601 ; taxe sur la vente du vin dans les cabarets en 1635, taxe sur les nouvelles constructions autour de Paris en 1644. Entre 1636 et 1659, certaines zones du quart sud-ouest se trouvent interdites aux agents de recouvrement du fait de la présence de populations en armes. Mais, au-delà des « Croquants » du Sud-Ouest, le phénomène touche de nombreuses provinces : « Va-nu-pieds » de Normandie en 1639, « Bonnets rouges » en Bretagne en 1675.

Pour l’historien Nicolas Delalande, auteur des Batailles de l’impôt [2], cette tradition trouve sa consécration en 1788-1789 : « La “France rebelle” serait finalement parvenue à se débarrasser des taxes archaïques qu’elle réprouvait à l’occasion de la Révolution. Les révoltes fiscales apparaissent ainsi comme une forme de contestation prérévolutionnaire, annonciatrice du rejet populaire de la monarchie absolue. Ceci explique sans doute pourquoi, dans l’imaginaire politique français, la révolte fiscale, très codifiée dans ses formes et ses gestes, peut bénéficier d’une assez grande légitimité historique. » Et la légitimité historique, c’est important : les Gilets jaunes l’ont bien compris, eux qui mettent en avant Marianne et les cahiers de doléances. Le gouvernement aussi, qui essaye d’enfermer la contestation dans les références aux ligues fascistes des années 1930.

Iffik Le Guen

Notes


[1Hachette, 1976.

[2Sous-titré Consentement et résistances de 1789 à nos jours, Le Seuil, 2014.



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