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Travail, famille, survie

Survivalisme et extrême droite : une romance qui dure


paru dans CQFD n°171 (décembre 2018), rubrique , par Tiphaine Guéret, illustré par
mis en ligne le 15/03/2019 - commentaires

Kits de survie en pleine nature, stages extrêmes en montagne, littérature florissante, le survivalisme est un business rentable. Une tendance floue, aux ramifications multiples. Si les angoissés de l’Apocalypse comptent dans leurs rangs une quantité non négligeable de doux dingues plus perfusés à Walking Dead qu’encartés au Rassemblement national, il existe visiblement une frange d’adeptes bien plus obscure. Tour d’horizon d’un mouvement aux priorités très nationales.

Par Jérémy Boulard Le Fur {JPEG}

Toujours américain, souvent un peu benêt, le survivaliste type a longtemps été ce Républicain de la première heure, ce militant acharné de la NRA [1], ce patriote à la foi chevillée au corps. Cet homme qui monte un bunker en kit plus vite qu’un meuble Ikea et qui laisse tous les patrons de la grande distribution pantois devant son don pour la mise en rayon. Bref, un guerrier des temps modernes fin prêt pour l’apocalypse.

Il y a quelques années encore, le survivalisme prêtait surtout à rire et ne semblait être qu’un symptôme de plus d’une Amérique malade. Aujourd’hui le mouvement a fait des petits. Il a essaimé un peu partout en Europe et semble avoir largement redoré son blason. Ses adeptes sont présentés ici et là comme des éco-citoyens plus branchés permaculture et appel de la forêt qu’armes lourdes et drapeau confédéré. Pourtant, l’histoire sent méchamment le soufre et certains continuent d’en écrire les pages.

Une paternité peu enviable

Théorisé dans les années 1960 par un Américain du nom de Kurt Saxon, de son vrai nom Donald Eugène Sisco, le survivalisme a dès ses débuts entretenu des liens forts avec des organisations politiques douteuses. Proche du parti nazi américain, Saxon entend préparer les rejetons de l’Oncle Sam à faire face à ce qu’il considère comme deux « catastrophes » imminentes et majeures : la crise migratoire et la menace nucléaire. En pleine guerre froide, il associe menace atomique et « péril rouge ».

Rédacteur de tracts prolixe, Saxon passe une bonne partie de son temps à prêcher la bonne parole dans la rue et à la sortie des églises. Il publie également plusieurs ouvrages dont Poor Man’s James Bond, série en cinq volets dans laquelle il livre trucs et astuces pour endiguer la menace gauchiste. Ces ouvrages, censés faire contrepoids au succès de The Anarchist Cookbook [2], regorgent de recettes peu appréciées du Renseignement américain. On y trouve notamment une notice de fabrication de bombes artisanales. Le premier survivaliste de l’histoire contemporaine est également persuadé qu’en cas de grand péril, les espaces les plus directement et massivement touchés seront les zones urbaines. Il encourage donc ses ouailles à se rapprocher de la nature afin d’y trouver, plus qu’un refuge, un retour à une vie saine, exemptée des vices de la société moderne.

Plus écolos que paranos ?

En mars dernier, les survivalistes de tous poils tenaient salon à Paris. À cette occasion, L’Express titrait « Les nouveaux survivalistes, plus écolos que paranos ». D’après le sociologue Bertrand Vidal [3] , spécialiste de la question, le divorce entre extrême droite et preppers [4] serait consommé. Certaines figures tutélaires de la droite dure continuent pourtant de se faire les ambassadrices du mouvement et jouissent d’une solide notoriété. En témoigne la récente interpellation de membres de l’AFO [5] soupçonnés de préparer une série d’assassinats ciblant des imams.

À côté de néo-ruraux « bien sous tous rapports », on trouve aussi de grands noms du conspirationnisme de droite, comme celui d’Alain Soral. La figure de proue d’Égalité et Réconciliation surfe sur toutes les vagues pouvant lui offrir un peu d’Audimat. Et le survivalisme fait visiblement partie de son fonds de commerce. À travers le site Prenons le maquis, une plate-forme éditée par la SARL Culture Pour Tous dont il détient 80 % des parts, Soral propose notamment des séjours en pleine nature pour patriotes chevronnés. En 2014, un article du Canard Enchaîné faisait la lumière sur ces stages commandos borderline. Allan Henry, alors journaliste pour L’Autre JT, avait infiltré l’un d’eux. Droit à l’IVG comparé à la peine de mort, finance aux mains des juifs… Entre deux récoltes d’herbes aromatiques, les propos tendancieux fusent. D’après le journaliste, « tous les participants étaient d’une manière ou d’une autre proches de Soral. Ils connaissaient ses vidéos, ses bouquins… La personne qui nous accueillait l’avait d’ailleurs rencontré plusieurs fois. » Ce qui n’empêchait pas les profils d’être variés : « Cela allait du père de famille de 50 ans, à la trentenaire en perte de repères. Une femme recroisée d’ailleurs plus tard dans un événement organisé par le FN. » Quand son reportage a été diffusé, les commentaires ont dû être désactivés, insultes et menaces s’accumulant sous la vidéo.

La ville en ligne de mire

Dans la droite ligne des théories de Kurt Saxon, les survivalistes sont nombreux à être persuadés que les grandes métropoles seront des cibles de choix dans le viseur apocalyptique. C’est en tout cas ce que prédit Laurent Obertone, journaliste, essayiste d’extrême droite et porte-étendard de la « théorie du grand remplacement ». Après le succès retentissant de La France Orange mécanique, Obertone publie en 2016, Guérilla, le jour ou tout s’embrasa, qui s’est rapidement hissé dans le top des ventes de livres de SF sur Amazon. Un récit dystopique [6] dans lequel on retrouve tous les ingrédients de la pensée d’extrême droite. Le pitch ? « Dans une France proche et obscure, une descente de police dans une cité sensible tourne au drame : un policier pris dans un guet-apens perd son sang-froid et tire aveuglément. La cité s’embrase et tout le pays vacille. De ville en ville, le feu se propage et la République explose. Privés de tout, livrés à eux-mêmes, les citoyens s’apprêtent à faire face au carnage.  »

Arguments de propagande par excellence, les mythes eschatologiques [7] ont toujours servi de levier pour convaincre les apostats de se rallier à la cause. Jouer sur les peurs et encenser les croyances, ça paye. Ce que l’extrême droite française a bien compris.

Retour à la terre

On en conviendra, le bushcraft à la sauce apocalyptique est un mouvement protéiforme qui ne rassemble pas que des électeurs lepénistes. En revanche tous les adeptes ont le même terrain de jeu : les campagnes. Certains sont branchés simplicité volontaire à la Pierre Rabhi tandis que d’autres semblent plus sensibles à un « retour à la terre » qui fleure bon la pastille Vichy.

Piero San Giorgio est de ceux-là. Auteur et consultant, San Giorgio compte parmi ses proches Alain Soral, Éric Zemmour ou encore Oskar Freysinger [8]. Depuis 2011, il publie régulièrement des manuels aux titres aussi évocateurs que Survivre à l’effondrement économique. Lui annonce la fin du monde tel que nous le connaissons pour 2022. Et s’engage – youpi – à arrêter ses vidéos YouTube et ses essais au vitriol à cette date si jamais, sait-on jamais, ses calculs se révélaient faux. Le credo de Piero San Giorgio ? Les BAD. Comprendre : Bases autonomes durables. Des sanctuaires en pleine nature, les plus autosuffisants possible sur les plans alimentaire, énergétique et sécuritaire. Panneaux solaires, réserve d’eau, buttes de culture et flingues Smith & Wesson, voilà l’équipement nécessaire à une bonne BAD façon Piero San Giorgio.

On est finalement pas très loin du « Retour à la terre » préconisé par Pétain. Un plan national censé, entre autres, encourager les citadins à réinvestir la forêt, alors considérée par le maréchal comme un «  vivant symbole de la tradition » qui « perpétue l’histoire » et a toujours permis à « la vieille France, [de] s’y être conservée mieux que partout ailleurs  » [9]. Apocalypse, nous voilà !

Tiphaine Guéret

La couverture du n°171 de "CQFD", illustrée par Etienne Savoye. {JPEG}

Cet article est issu du n°171 de CQFD, sorti en décembre 2018, dont le dossier central s’intéressait à l’apocalypse. En voir le sommaire.


Notes


[1National Rifle Association, mouvement pro-armes aux États-Unis.

[2« Le Livre de recettes anarchistes », rédigé par William Powell en 1971, est un condensé de contre-culture et de méthodologie insurrectionnelle.

[3Cf. l’entretien « Entre Mad Max et Pierre Rabhi : le survivaliste », ci-contre.

[4« Ceux qui se préparent » : la branche des survivalistes branchée agriculture de subsistance.

[5Action des forces opérationnelles, groupuscule d’ultra-droite à tendance survivaliste.

[6Lire « Dystopie, entre libération et résignation », CQFD n°171, décembre 2018.

[7Relatifs à la fin du monde.

[8Ex-élu au Conseil d’État du Valais, appartenant à l’UDC, le parti nationaliste suisse.

[9Chris Pearson, Bruno Poncharal « La politique environnementale de Vichy », Vingtième Siècle. Revue d’histoire 2012.



3 commentaire(s)
  • Le 11 mars 2019 à 13h44 -

    San Giorgio, c’est aussi des connexions libertariennes assumées avec l’Amérique du Nord.

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  • Le 11 mars 2019 à 22h54, par piero San giorgio -

    article écrit avec style et humour mais aussi, finalement, informatif ! ciao

    Répondre à ce message

  • Le 12 mars 2019 à 19h13, par Fabrice Bacchella -

    Vous citez Pierre Rahbi. N’oublions pas que la pensée de cette homme est d’extrême droite, dérivée du Pétainisme, mais déguisée pour plaire à la gauche écolo.

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