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Dossier : Tourisme : Plus loin, plus vite, plus rien

Sur les traces d’homo touristicus : Ah, les jolies vacances aux colonies…


paru dans CQFD n°167 (juillet-août 2018), rubrique , par Mathieu Léonard, illustré par
mis en ligne le 01/10/2018 - commentaires

Jusqu’à l’explosion du tourisme de masse, le « voyage d’agrément » était réservé à une petite élite aristocratique et bourgeoise. Cette jet set avant l’heure a posé les bases d’une industrie cannibale et imprimé durablement un état d’esprit colonialiste « pacifique en apparence, destructeur en réalité » [1]. Rapide vue panoramique sur la naissance d’une espèce prédatrice

Par Rémi. {JPEG}Catégorie nouvelle apparue à la fin du XVIIIe siècle, le touriste, tout en marchant sur les pas des uns ou des autres, se distingue de l’explorateur, du colonisateur, du curiste ou du pèlerin par la vacuité sociale de son loisir. À la fin des guerres napoléoniennes, la mode du voyage non utilitaire, réservé aux classes oisives, connaît un véritable essor en Europe. Le développement du chemin de fer, du bateau à vapeur et des échanges internationaux, ainsi que l’expansion coloniale et les voyages scientifiques qui les accompagnent, élargissent l’horizon du touriste au cours du XIXe. En 1841, le puritain Thomas Cook flaire le bon filon et ouvre, en Angleterre, la première agence de voyages. Le premier circuit organisé de l’histoire réunit ainsi 500 membres de ligues contre l’alcoolisme pour un déplacement en train de Leicester à Loughborough.

Très vite, le pathétique de l’homo touristicus, ersatz d’aventurier qui entend jouir du spectacle du monde sans rien céder de son confort, suscite la curiosité et la caricature. Dès le deuxième quart du XIXe siècle, l’illustrateur suisse Rodolphe Töpffer dresse, dans Voyages en zigzag, une typologie sarcastique de cette engeance observée dans les Alpes. Il cible particulièrement, le « no-no », touriste anglais hautain, «  un itinéraire à la main, un lorgnon sur la belle nature », qui reste dans un rapport livresque à ce qui l’entoure et cultive l’entre-soi : « Haut comme une grue, muet comme un poisson, il se salue lui-même et ceux de son espèce [...] et il méprise beaucoup les pays “ où tute le monde paarlé à tute le monde ”. »

Très vite également, l’impact de ces nouveaux arrivants pèse sur les paysages et l’activité des autochtones : « On voit les touristes s’acheminer en longues files vers les Alpes ou les Pyrénées ; chaque année leur nombre va croissant, si bien même qu’ils ont fini par transformer l’aspect de leurs rendez-vous habituels... Des populations entières n’ont qu’une occupation : donner à boire et à manger aux touristes », constate (déjà) le Grand dictionnaire Larousse universel du XIXe siècle. Désormais, c’est au monde, réduit à l’état de spectacle, et aux locaux, devenus figurants, de s’adapter et de répondre aux besoins de ces drôles d’oiseaux de passage.

Cependant, l’exotisme n’est pas qu’une histoire de paysage lointain. À la faveur d’une guerre ou d’une catastrophe se fait jour un tourisme événementiel. L’historien Éric Fournier évoque ainsi ce « tourisme de champ de bataille » qui fleurit durant l’été suivant la répression de la Commune. « Ces Anglais visitant les ruines encore fumantes à des fins exclusivement récréatives semblent incongrus et indécents aux yeux des Parisiens. Les discours à leur encontre sont cependant marqués par le dédain et la moquerie, plus que par l’agressivité. » [2] La présence de ces flegmatiques touristes atteste de la fin de la guerre et participe à la renaissance culturelle de la capitale... et aux affaires des cochers.

Tourisme colonial

Pendant cette période de colonisation, ce n’est pas par hasard si la curiosité touristique s’étend aussi à de nouveaux territoires à peine pacifiés. Selon l’historienne Colette Zytnicki, qui s’est penchée sur le cas de l’Algérie, « le tourisme constitue un outil de domination coloniale ». Dès les années 1880, des circuits sont d’ailleurs mis en place à travers tout le Maghreb. « Le tourisme, loin d’être un élément superficiel, est donc inscrit au cœur de la situation coloniale. Il permet de justifier la présence impériale, il contribue à remodeler paysages urbains et ruraux, il peut même accroître les tensions. Par ailleurs, le tourisme connaît en Algérie les mêmes étapes de développement qu’en Europe. Plus encore, dans le système impérial où s’inclut le tourisme, les idées circulent d’un point à l’autre, des réseaux s’établissent, réseaux politiques de fonctionnaires français qui vont d’un endroit de l’Empire à l’autre ou les syndicats d’initiative organisés au niveau du Maghreb, réseaux économiques constitués par ces grandes sociétés de transport. » [3]

Si certains de ces premiers touristes se révèlent parfois des observateurs de qualité – qui « par leur éducation savent peindre ou dessiner, se servir d’instruments de mesure géographique » [4] ou des premiers appareils photo –, la plupart des récits se contentent de propager tout un imaginaire impérial. Publié quatre ans après l’insurrection de Kabylie de 1871, le roman En Kabylie – Voyage d’une Parisienne au Djurdjura se présente ainsi comme le récit de voyage, sous escorte de l’armée, d’une élégante en terres amazigh. Les catégorisations racistes que l’auteur, l’écrivain franco-belge Joseph Vilbort, prête à son héroïne au sujet des indigènes algériens alimentent à longueur de pages les stéréotypes coloniaux : « Malgré leur peau de suie, madame Elvire préférait de beaucoup [les nègres d’Alger] aux Arabes d’Alger, paresseux, sordides et filous, aux Maures à la face blafarde, aux Koulourlis, fils étiolés des Turcs et des Mauresques, et même aux Juifs industrieux, qui ont l’art de s’enrichir où tant d’autres s’appauvrissent et possèdent aujourd’hui la moitié de la ville. [...] Mais ceux qui avaient su gagner toute sa sympathie, c’étaient les Biskris et surtout les Kabyles, que la misère chasse, les premiers, des oasis du Ziban, les seconds des roches djurjuriennes : presque tous ces hommes-là ont un bon visage. »

« Je hais les voyages et les explorateurs »

Après la Deuxième Guerre mondiale, une nouvelle révolution des transports aériens et automobiles, conjuguée à l’accès aux congés payés, ouvre dans les sociétés occidentales la voie au tourisme de masse. Parallèlement, avec la mise en cause du colonialisme et l’avènement d’une industrie des loisirs, s’opère une critique esthétique de l’exotisme, dont l’incipit de Tristes Tropiques (1955) de Claude Lévi-Strauss constitue le parfait postulat : « Je hais les voyages et les explorateurs. »

Dans un flux incessant, de nouvelles catégories de touristes apparaissent : depuis le croisiériste all inclusive jusqu’au routard en quête d’authenticité, aspiré à son tour dans le nouveau marché d’un tourisme dit durable. Dès lors, le touriste, c’est toujours l’autre. Mais il exacerbe à chaque fois la profonde inégalité des rapports Nord-Sud, dont les drames migratoires offrent chaque jour la plus brutale des illustrations. Ce que rappellent Mahmoud Traoré et Bruno Le Dantec dans leur livre Dem ak xabaar, partir et raconter [5] : il a fallu trois ans à Mahmoud pour atteindre l’Europe au péril de sa vie depuis sa Casamance natale, alors qu’un touriste européen n’a besoin que de trois heures d’avion pour aller bronzer sur les plages du Sénégal.

De Marrakech à Barcelone, l’industrie du tourisme annexe des territoires entiers pour les transformer en parcs d’attractions. Apogée du village vacances hors sol – « sorte de camp scout mâtiné de faux air de kibboutz mêlé de phalanstère intellectuel », dixit Wikipedia (sic) –, le Club Méditerranée, créé au début des années 1950, prétend ainsi casser les codes sociaux en « démocratisant » l’accès du plus grand nombre à des activités sportives et « culturelles » encore confidentielles. La promesse d’un monde de loisirs sans fin précipite la fin des dernières utopies sociales.

Le tourisme généralisé, forme de divertissement permanent, empêche alors de questionner son rapport au monde et aux autres. Mais aussi à soi-même. Déplorant la standardisation des aliments par la normalisation marchande, Guy Debord voyait dans le touriste de la fin du XXe siècle l’incarnation d’un stade achevé de dépossession : « Le touriste est celui qui est traité partout aussi mal que chez lui : c’est l’électeur en déplacement. » [6]


Notes


[1Formule de la romancière Chantal Thomas.

[2Éric Fournier, Paris en ruines – Du Paris haussmannien au Paris communard, Imago, 2007.

[3Colette Zytnicki, Algérie, terre de tourisme – Histoire d’un loisir colonial, Vendémiaire, 2016.

[4Michel Pierre, « Le tourisme, stade ultime du colonialisme », L’Histoire, juillet-août 2016.

[5Éditions Lignes, 2012 (N.B. : Bruno Le Dantec est l’un des piliers de CQFD).

[6Article « Abat-faim », Encyclopédie des Nuisances, tome I, fascicule 5, novembre 1985.



2 commentaire(s)
  • Le 3 octobre 2018 à 16h09, par Jac -

    Eh oui ! Mais beaucoup de communes et de régions françaises font beaucoup pour attirer les touristes et espèrent les garder.

    Quand on a vidé le pays de ses industries, il ne reste que celle là pour faire vivre ceux qui sont restés, nos villages, châteaux et paysages étant difficilement délocalisables.

    Répondre à ce message

  • Le 3 octobre 2018 à 16h12, par Jac -

    La France est une grande destination touristique.

    Dans quelle catégorie mettez-vous le tourisme international ? Et le tourisme national ?

    Répondre à ce message

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Par Mathieu Léonard


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