CQFD

De « l’usage » à « l’usure » du monde

Sète, ses joutes, ses plages, son CRA


paru dans CQFD n°167 (juillet-août 2018), rubrique , par Sébastien Navarro, illustré par
mis en ligne le 16/02/2019 - commentaires

Ancienne ville « rouge » portuaire, Sète (Hérault) ne cesse de subir aménagements et restructurations en vue de capter la manne touristique. À l’ombre de ces liftings urbains, la ville abrite un centre de rétention administrative (CRA). Touriste et migrant, deux faces opposées des nomadismes contemporains.

Par Mortimer {JPEG}

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Quai d’Alger. Qu’on se souvienne : c’est ici que devait se construire une marina pour yachts de luxe [1]. Ce dimanche 17 juin, un bateau de croisière floqué au blase de l’Azamara Club Cruises et long de 200 mètres y est accosté. 700 croisiéristes flottent dans ce cocon au gigantisme déprimant. Les statistiques indiquent qu’un tiers d’entre eux vont risquer leur couenne en ville : arpenter les rues pentues et les quais labyrinthiques de Sète et claquer l’équivalent d’un panier moyen de 90 €.

40 000 porte-monnaie de croisiéristes sont ainsi attendus cette année. Faites la multiplication. Pour une ville au chômage insolent, le filon touristique prend des atours d’eldorado. Des pastilles incrustées dans les trottoirs indiquent le City Center aux voyageurs. Le défi est de pousser jusqu’à la Grand’Rue-Mario-Roustan. C’est ici qu’officient les petites gens de l’office du tourisme. Sur la façade en verre, la pub annonce : « Sète, cité maritime de caractère ». À l’intérieur, il y a la clim’ et des citations de gloires locales. Paul Valéry : « La mer, la mer, toujours recommencée. » Brassens : « Il suffit de passer le pont. » Sur un mur, des pavois et des lances de jouteurs. Plus bas, des canotiers et des pulls marinière. Plus cliché, tu meurs. Derrière son comptoir, l’employée répète inlassablement le même speech, la pointe de son stylo sur un plan : « Là vous avez la vieille ville, ici le port, là le quartier de La Pointe Courte et le Quartier Haut [2]. Vous pouvez aussi vous promener aux Pierres Blanches en haut du mont Saint-Clair. » Le plan de la ville coûte un euro. On s’en passera.

« Les joutes, notre société du spectacle »

Quai de la Résistance, on a installé des gradins. Sur cette partie du canal appelée « Cadre royal », l’Amicale des jouteurs Pointe Courte aligne ses mastards en blanc pour le championnat de ligue. Les jouteurs prennent place au sommet de leur perchoir. Ajustent leur pavois en bois tandis que hautboïstes et joueurs de tambour envoient la rengaine. Les rameurs s’activent, les barques s’élancent et se frôlent. Le temps pour les jouteurs d’ajuster leur lance sur le bouclier adverse. Choc ! Poussée ! Suspens ! V’là les deux jouteurs qui tombent à l’eau. Chauffé à blanc, le public applaudit. Enfin, ceux qui n’ont pas les doigts scotchés à leur smartphone. Sur le pont de la Civette, des touristes à l’accent english, chaussettes à mi-mollet et casquette sur l’os du crâne, s’ébaudissent. Ils ont bien raison. Coutume vieille de plus de trois siècles, les joutes font désormais partie du perpétuel show estival.

Alain Camélio est président du Cercle occitan sétois. Vers 1900, son grand-père, originaire de Gaète en Italie, a posé ses valoches à Sète. Phénomène répandu chez quantité de déracinés : la culture d’origine a été étouffée au profit d’une totale assimilation. «  On est ce qu’on appelle des immigrés intégrés », rigole avec malice le vieux Sétois. Camélio a vu sa ville évoluer sous le paradigme touristique. Le jugement est sévère sur les sociétés de joutes «  largement financées » et accusées d’être une pièce parmi d’autres des animations d’été. « Les joutes, c’est notre société du spectacle. Le message par lequel la mairie dit aux Sétois : “Regardez, nous partageons notre vie de tous les jours” », ironise l’occitaniste. « Le tourisme à Sète, c’est simple : on vend le soleil et l’ “authenticité”. L’esprit italien est surjoué et survendu. Les restaurants servent des macaronades et des tielles [3]. Au besoin, on sort quelques mots de patois, parce que ça fait couleur locale. Mais deux mots, pas plus. L’été, c’est la moisson des festivals avec tout un tas de troupes nationales. Très peu de Sétois y vont. La conception de la culture se résume en nombre de nuitées. Hormis l’été, il n’y a plus rien. Alors qu’une culture populaire doit se vivre tout au long de l’année. »

Camélio embraye sur ces deux figures locales sur lesquelles mise un certain tourisme culturel : Brassens et Valéry. Avant d’être une star hexagonale, Georges Brassens n’avait pas la cote auprès des Sétois. Camélio se souvient : « C’était l’époque du brevet, je suis venu acheter le premier bouquin sorti sur Brassens à la librairie rue Gambetta. La vendeuse m’a tancé : “Tu ferais mieux d’étudier pour le brevet que d’écouter ça.” Brassens n’était pas aimé, les gens le trouvaient grossier. Aujourd’hui il est adulé et chaque Sétois se revendique comme son cousin ! Quant à Paul Valéry, c’est simple, personne ne l’a lu. Sa mère était italienne et son père corse. Il a vécu une dizaine d’années à Sète avant de partir à Montpellier. »

Le couteau de Caserio

Depuis 2001, la Ville est pilotée par le divers droite François Commeinhes. Un gynéco qui a fait le buzz en 2012 en déclarant lors d’un point presse avoir «  accouché des gays femelles ». Mais le dada de l’édile reste le BTP. Pour que Sète gagne en attractivité et compétitivité, Commeinhes dégaine les « projets structurants » à tire-larigot. Lifting de la rue Gambetta, restructuration de la corniche de Neuburg, requalification de la promenade Marty, chantier du pôle d’échange multimodal de la gare, etc. Sans oublier les 500 000 € déboursé pour l’acquisition de 35 caméras de vidéosurveillance supplémentaires. « À Sète, il y a une classe commerçante très à droite qui appuie Commeinhes. Il est le maire bâtisseur. Il bétonne dans le but d’attirer une clientèle aisée de l’extérieur. Conséquence, l’immobilier grimpe et les jeunes sont obligés d’aller vivre ailleurs », analyse Alain Camélio.

L’image d’une ville sexy pour estivants en goguettes et retraités en manque de soleil a subi un petit coup d’accélérateur via un biais inattendu. En juin, un article du Midi Libre affirmait : « Un touriste sur cinq viendrait à Sète du fait de l’attrait exercé par les séries. » [4] En ligne de mire : la daube policière Candice Renoir (France 2) et Demain nous appartient (TF1), qui est à Sète ce que Plus belle la vie est à Marseille – un nanar télévisuel aussi faux qu’un sourire macronien. Camélio souligne le grotesque de ces productions culturelles : « Il n’y a aucun acteur de la région. Quand ils veulent un accent local, ils vont chercher quelqu’un à la Pointe Courte. J’ai rencontré un pêcheur tout content d’avoir été embauché pour parler avec l’accent : “On me paye pour faire le pêcheur ! Et ça marche !” » Alain Camélio rigole et rajoute : « De toute façon, quand la télé vient, elle va au Marina, filme les deux grandes gueules du bar, souvent d’anciens jouteurs qui s’engueulent, et recycle l’éternelle imagerie locale. » Sempiternelle pagnolade resservie ad nauseam.

On remonte par Gambetta. C’est dans cette rue que l’anarchiste Santo Caserio a acheté le surin avec lequel il a trucidé le président Sadi Carnot à Lyon un jour de juin 1894. «  Devant la soudaine renommée de son geste, le coutelier a fabriqué une série de reproductions du couteau ayant tué le président. Il en a vendu une dizaine ! », rajoute Camélio d’un rire canaille. V’là une anecdote passée à la trappe des guides de voyage. Dommage.

Au bout de la rue de la Révolution, le marché aux puces. Un des derniers marchés populaires de la ville où chineurs et chalands désargentés viennent flairer la bonne affaire. On est loin des cohues d’estivants. Faut dire que le quartier ne cultive pas le glamour touristico-compatible. Raison pour laquelle la mairie essaie de déloger le marché depuis un bail. Daniel est un pucier habitué du coin. Sur son tapis, quelques vieux vinyles à 1 € pièce. On fouille, il raconte. À côté des puces municipales, un type a ouvert des puces privées depuis peu. Excentrées vers le quai des Moulins et plus commodes d’accès, elles attirent plus de monde. « Mais les vraies puces, celles qui représentent Sète, sont ici, revendique Daniel. Si on a moins de monde qu’avant, c’est une volonté de la mairie. Il y a très peu de place pour se garer, alors les gens se font verbaliser. Régulièrement, la police municipale vient nous mettre la pression pour qu’on dégage à 13 heures, alors qu’on veut rester jusqu’à 14 heures. Il faut défendre les puces. C’est un lieu convivial, fréquenté par les gens du quartier. »

Un homme, une chaîne, un quai

Marie des Neiges tient le bar Le Carafon qui jouxte le marché. La taulière fait aussi office de caviste. Sur un mur du troquet, des boutanches s’alignent. Du Picpoul de Pinet aux délicats rosés du domaine Guinand. Marie des Neiges a le blues de voir son marché péricliter. Soufflant le chaud et le froid, la stratégie de la mairie entretient un climat d’incertitude. Veut-elle sauver le marché ? Le laisser crever ? Personne ne sait de quoi l’avenir sera fait. « On a discuté avec tous les élus. On a formé un comité de défense, mais on ne veut pas partir en guerre. On veut juste sauver notre quartier. Les puces, c’est un moment important, le dimanche. Pour les gens, pour les commerçants. Si on enlève le marché, c’est fini », constate la dame. On fait remarquer que le quartier n’est pas raccord avec la modernisation citadine promue par Commeinhes and co. Marie des Neiges offre un sourire un peu las :

« – Ici, c’est un quartier populaire.

– Vous gênez ?

– Je pense. On est les laissés-pour-compte. Je vois ma ville mourir. D’ailleurs, ce n’est plus ma ville. Sète subit trop de transformations. Elle était beaucoup plus belle avant. Elle avait une âme. Certains quartiers résistent, comme la Pointe Courte et le nôtre. Mais le Quartier Haut est, lui, en train de mourir. Parmi les nouveaux Sétois qui arrivent, beaucoup sont des retraités. La seule chose qu’ils veulent, c’est du calme. Des lieux comme chez nous où on fait du social, il n’y en a plus beaucoup. À la place, ils créent des endroits aseptisés, avec tout ce bling-bling. Ils détruisent trop de choses. »

Parcourant les rues de la ville, on ressent cette étrange tension. Malgré les liftings urbanistiques et cette débauche festivalière, Sète a su entretenir sa propre nervosité. Comme si le port conservait intacts sa vieille ossature prolo, son parler fort tout en gouaille, ses vieilles solidarités de pêcheurs et marins qui savent aller au-delà des mers. Sur une vitrine désaffectée, à côté d’affiches annonçant la venue de Seun Kuti [5] accompagné de l’Egypt 80 et une exposition du peintre nîmois Joris Brantuas, un texte écrit à la main sur un papier couleur carton témoigne : « Les policiers ont commencé par m’attacher les mains avec des menottes et les chevilles avec du ruban adhésif. Ils m’ont ensuite scotché les poignets aux chevilles. Farah, enfermé au CRA Mesnil-Amelot, mars 2017 ».

Quai Maillol, à quelques centaines de mètres de l’amarrage du paquebot de l’Azamara Club Cruises, Tieri entame son sixième jour de grève de la faim [6]. Rencogné à l’ombre d’un bout de trottoir, l’homme porte une chaîne à la cheville droite qui le relie à un poteau. L’image – un homme, une chaîne, un quai – a quelque chose de saisissant qui renvoie à ces vieux clichés de traite négrière. Autour, deux parasols rouges, une tente, deux tables, des chaises et des soutiens qui se relaient. Un grand rectangle de tissu sur lequel est inscrit : « Grève de la faim en solidarité avec les enfermés ». Derrière, de l’autre côté de la clôture, le CRA (Centre de rétention administrative) de Sète. Yann explique : «  On est très surpris du nombre de Sétois qui ignorent qu’il y a une prison pour étrangers dans leur ville. Des gens passent sur ce trottoir tous les jours sans savoir ce qu’il y a derrière ces murs. On veut rendre visible ce qui est invisible. »

ExCRAdition générale

Tieri raconte le genèse de cette action : «  Le 30 mars, on a organisé un apéro anti-CRA au marché aux puces, lui aussi menacé. L’idée était de réfléchir à des moyens d’action plus virulents contre le CRA. 35 personnes sont venues. C’était la première fois que différents ONG et collectifs se retrouvaient sur ce sujet-là. On a proposé de faire une campagne d’affichage à base de témoignages. On a organisé un atelier d’affiches – chaque semaine, on en collait une quarantaine. » Le dimanche 3 juin, une marche festive, organisée dans le cadre des États généraux des migrations [7], est allée du môle Saint-Louis jusqu’au CRA. Le centre de rétention a même été placardé d’affiches. «  Ils ont essayé de nous empêcher de coller, mais on y est finalement parvenus. Une petite victoire en soi, parce que tout le monde a un peu peur de cet endroit », explique Tieri.

Une semaine plus tard, le collectif s’est à nouveau réuni devant les murs du CRA. Des témoignages de deux enfermés ivoiriens, Moussa Kanté, 30 ans, et Aly Sidibé, 16 ans, sont lus. Tieri s’enchaîne et démarre sa grève de la faim : « Dorénavant, on fait les ateliers d’affiches ici, en plein jour, en défiant les flics qui n’arrêtent pas de passer. Ce 11 juin, début de l’occupation, a été déclaré premier jour du démantèlement des CRA en France. » Ou mouvement d’ « exCRAdition générale ».

Un type débarque. Fatigué, un peu hagard. Il vient de Lyon, six heures de trajet. Son frère est enfermé dans la taule à migrants. Après l’avoir fait poireauter une heure, les flics ne le laissent pas voir son frangin. Hier soir, la vingtaine de prisonniers a fait une grève des plateaux. Tieri commente : «  Ils refusent de manger la bouffe de merde qu’on leur sert – ils expliquent qu’au bout de cinq jours, ils ont des boutons partout... À l’intérieur, ils essaient de se rebeller, mais personne ne le sait. Ils mènent des grèves de la faim, ils s’auto-mutilent, font des tentatives de suicide. On essaie de relayer tout ça et de communiquer vers la presse. » À travers le recueil de témoignages des enfermés, les militants échafaudent un acte d’accusation de plus en plus lourd. Des migrants obligés de débourser 2 000 € pour se payer un avocat alors qu’ils ont droit à un commis d’office. Des flics qui tournent au pastis le soir et n’hésitent pas à se défouler sur les migrants. «  On commence à avoir des billes. Puis sur la table, il y a des livres et des pinceaux. Ce sont nos armes. L’écriture est notre principal atout. Il y a aussi des poèmes de Nâzim Hikmet. Lui aussi a beaucoup fait de grèves de la faim », conclut Tieri.

On se souvient de l’un de ces poèmes, Voyage à Barcelone sur le bateau de Yousouf l’infortuné. L’histoire se passe dans une geôle turque. Yousouf a dessiné un bateau sur la margelle d’une fontaine. Plein d’espoir, le narrateur supplie alors Yousouf : « Prends-moi aussi Yousouf / Sur ton bateau. / Mon bagage n’est pas lourd : / Un livre, un cahier et une photo. / Allons-nous-en, frère, allons-nous-en. / Le monde vaut la peine d’être vu. »

Sébastien Navarro

La Une du n°167 de CQFD, illustrée par Jean-Michel Bertoyas

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Cet article est issu du dossier « Tourisme : plus loin, plus vite, plus rien », publié dans le n°167 de CQFD en juillet-août 2018.

En voir le sommaire.


Notes


[1Lire « Méga-yachts, méga-plantade », article publié dans le n° 166 de CQFD et disponible ici-même.

[2La Pointe Courte est un quartier de pêcheurs de l’étang de Thau. Et le Quartier Haut, celui des premiers migrants napolitains, où s’implantent désormais de plus en plus d’ateliers d’artistes.

[3Macaronade : plat de pâtes au bœuf et sauce tomate ; tielle : tourte garnie de poulpes avec une sauce pimentée.

[4Dans « Sète : quand la ville joue les premiers rôles au cinéma et à la télévision », article mis en ligne le 4 juin sur le site du journal.

[5Saxophoniste reconnu, il est le plus jeune fils de Fela Kuti.

[6Tieri a cessé sa grève de la faim le 24 juin, après deux semaines de jeûne. Des infos sur la suite du mouvement ici : https://excraditiongeneral.wixsite.com/sete.

[7Coordination de collectifs de soutien aux migrants visant à « obtenir un changement radical de la politique migratoire ».



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